Christi Lynn Cheramie par Gérard Mordillat

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl, Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

 

Aujourd'hui pour Christi Lynn Cheramie, Gérard Mordillat.

 

La vie de Christi Lynn Cheramie fait peur. Elle fait peur. Christi Lynn Cheramie ne fait pas peur, mais sa vie fait peur. C'est encore une enfant quand son beau-père la viole. La viole encore, la viole toujours, la viole, la viole...

La viole pendant trois ans.

Elle n'en a même pas quinze et le monde se tait. C'est une vie qui ne compte pas. Une vie de non vie. Une vie de viols répétés par un type qui ne sera jamais inquiété. Le viol, c'est la vie de Christi Lynn Cheramie, c'est son ordinaire. Sa vie c'est sa mort. Elle veut mourir. Elle le veut par deux fois. Deux fois la vie la rattrape par les cheveux.

Pour elle la vie, la mort, c'est la même chose. Son corps est mort même si elle vit. Sa tête est morte, même si elle vit. Elle est viol et rien d'autre. On l'interne. Pour son bien et celui de la société qui ne veut pas entendre le mot viol, qui refuse de le voir sur le corps sacrifié de Christi Lynn Cheramie. De viol répétés qui la tuent. Qui tuent en elle toute volonté de vivre, de parler, d'être. Christi Lynn Cheramie est une morte vivante. Elle sort. Elargie, comme on dit. Libérée de l'asile.

Elle a quinze ans quand elle rencontre Gene Mayeux. Elle a cent ans, elle a mille ans, elle est hors d'âge. Gene Mayeux lui fait peur. Il lui fait peur comme son beau-père lui faisait peur. Ce serait donc ça l'amour. La peur, le viol, le viol, la peur ? Christi Lynn Cheramie ne sait rien de la vie. La sienne n'existe pas, n'a pas de réalité. Elle est un corps violé qu'occupe tour à tour celui qui veut l'occuper. Gene et Christi Lynn Cheramie se fiancent.

Le fiancé emmène sa promise à Marksville en Louisiane. Ce n'est pas vraiment un voyage de noces. C'est un voyage, un trip. Un voyage au bout de la solitude, du viol, de la peur, de la folie. Un voyage au bout du crime. Gene Mayeux a ses habitudes en Louisiane. Il y va chez sa grand-tante pour voler de l'argent. Christi Lynn Cheramie est chargée de détourner l'attention de la vieille pendant que Gene retourne le matelas et se sert dans la cachette. Ils y sont déjà allés. Une fois, deux fois. Gene veut y retourner. Y retourner encore une fois faire la peau de sa grand-tante qui maintenant se méfie de ses visites. Il veut.

Christi Lynn Cheramie ne veut pas mais comme pour le viol elle n'a le droit qu'à la fermer. Elle ne compte pas. Elle ne compte jamais. Elle est une chose, un objet vidée de son humanité par le viol, par la peur. Le 12 février 1994, sur le coup de neuf heures du soir, quand Gene muni d'un couteau de chasse poignarde sa grand-tante, elle la ferme. Elle se tait, elle se terre, s'enfonce dans le silence, l'horreur.

La police n'aura pas de mal à la retrouver Christi Lynn.

Elle ne compte pas pour le shérif, pour les juges, pour les jurés qui la condamnent à perpétuité sans possibilité de libération pour un crime qu'elle n'a pas commis. Ils la condamnent sans savoir, sans réfléchir. Ils la condamnent parce qu'elle doit être condamnée. Parce qu'elle n'est pas allée à l'école. Parce qu'elle ne peut pas comprendre. Parce qu'elle n'a pas droit à la parole. Parce qu'elle est la peur incarnée et que cette peur fait peur aux citoyens. Ils la condamnent pour un crime qu'elle n'a pas commis parce qu'ils sont lâches et effrayés. Parce que les globules blancs de la justice américaine sont un cancer qui tue à l'aveugle. Un cancer qui depuis dix sept ans tue Christi Lynn Cheramie mineure au moment des faits, enfermée à vie dans l'attente.

Gérard Mordillat

 

L'auteur

 

G-rard_Modillat.jpgRomancier et cinéaste, Gérard Mordillat est né à Paris. Il publie des poèmes, travaille avec Roberto Rossellini, réalise un documentaire sur les patrons, devient responsable des pages littéraires du journal Libération, qu'il quitte dès la publication de son premier roman Vive la sociale !, en 1981. Après l'adaptation de son livre au cinéma, il enchaîne romans, essais, fictions et documentaires pour petit et grand écran. Il est l'un des « papous » de l'émission de France-Culture Des Papous dans la tête, fondée par Bertrand Jérôme et animée par Françoise Treussard. Mordillat est le co-auteur du livre critique Il n'y a pas d'alternative : trente ans de propagande économique, publié en 2011, qui raconte avec beaucoup d'ironie la crise financière de 2008 et appelle à l'insurrection citoyenne. Photo : Privé

 

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Voir en vidéo le témoignage de Christi Cheramie

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