Filep Karma par Franck Pavloff

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl, Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

 

Aujourd'hui pour Filep Karma, Franck Pavloff.

 

Toi, Filep Karma, porte-drapeau de l'indépendance papoue, arrêté, battu, malade au fond d'une geôle indonésienne.

Et les Autres, soldats, policiers, nervis, gardiens d'un gouvernement qui considère que de se réunir pacifiquement pour hisser le drapeau de l"Etoile du matin", emblème de ton peuple, est un crime puni de 15 ans d'emprisonnement.

Toi, l'homme parmi les 200 Papous qui prenaient part le 1er décembre 2004, comme chaque année, à une cérémonie pour marquer ta volonté d'aboutir à un dialogue sur l'indépendance de tes frères.

Et les Autres, soldats indonésiens d'une armée qui a déjà laissé assassiner Theys Eluay, chef du Présidium papou.

Toi, Filep Karma, force de la nature au regard direct et à la barbe noire qui debout haranguait la foule, et qui aujourd'hui, alité, malade, attend en vain la visite du médecin de la prison.

Et les Autres, qui continuent d'ignorer l'ensemble de règles humanitaires des Nations Unies pour le traitement des détenus.

Toi, qui avais déjà connu l'ombre des cachots en 1998, et dont les compagnons protestant sans arme contre les insuffisances du statut d'autonomie relative accordée à la Papouasie, avaient aussi payé un lourd tribut aux forces armées.

Et les Autres qui frappaient la foule à coups de bâtons, et te rouaient de coups.

Toi, Filep Karma à nouveau arrêté à Abepura ce jour de décembre 2004, et inculpé de "rébellion".

Et les Autres qui t'ont condamné à de longues années de détention dans des conditions de vie indignes, t'obligeant à des grèves de la faim épuisantes pour faire reconnaître tes droits.

Toi qui a refusé la réduction de peine qui t'était proposée, estimant que le droit à la liberté d'expression comprend celui de militer pacifiquement, sans hostilité ni violence, en faveur d'un véritable référendum et de l'indépendance.

Et les Autres ne comprenant pas, ou ne voulant pas admettre qu'accepter une grâce reviendrait à transiger sur ce principe.

Toi, Filep Karma, qui entend du fond de ta cellule, les cris de tes frères que l'on continue d'arrêter, ces militants pacifiques qui protestent contre les injustices et les violations des droits humains commises par les forces de sécurité indonésiennes à l'égard des Papous.

Et les Autres, en particulier les Détachements spéciaux de la police qui soumettent les manifestants à des arrestations arbitraires dans la province des Moluques.

Toi, isolé, coupé de ta famille, de ta fille aînée qui crie que le gouvernement indonésien persécute ceux qui réclament pacifiquement que le pays respecte les exigences démocratiques. Et les Autres, sourds, qui ne veulent pas entendre les soupçons terribles de "violations des droits de la personne, d'arrestations arbitraires et d'exécutions extrajudiciaires" qui caractérisent une inadmissible "culture de l'impunité".

Toi, prisonnier politique aux mains propres et à la conscience intransigeante, symbole du peuple de Papouasie fort de ses deux millions d'habitants et de ses 310 groupes ethnolinguistiques.

Et les Autres, jouant de votre identité fragile, sachant que vos forêts tropicales regorgent d'or, de cuivre, d'uranium, de nickel, de gaz, et que vos terres intéressent les grands trusts de l'industrie agroalimentaire.

Toi et Nous.

Tu n'es plus seul, Filep Karma. Entre Toi et les Autres, il y a Nous. Compagnons de route d'Amnesty International, qui par nos mots, nos phrases, nos courriers, organisons des forces pacifiques pour que tu puisses bénéficier de soins médicaux, que tu puisses consulter l'avocat de ton choix, que tu reçoives en prison les visites de tes proches.

Tu n'es plus seul. Entre Toi et les Autres, il y a des femmes et des hommes avec leurs convictions et leurs consciences, qui oeuvrent pour que basculent les rapports de force.

Nous, qui demandons à nouveau que Toi, Filep Karma, sois libéré immédiatement sans condition. Et que dans ce mouvement d'ouverture démocratique dont l'Indonésie s'honorerait, soient également libérés les très nombreux militants politiques qui ont été arrêtés alors qu'ils manifestaient sans violence en Papouasie et aux Moluques, placés en détention et parfois condamnés à de longues peines d'emprisonnement.

On ne peut t'enfermer, derrière des barreaux Filep Karma. On ne peut murer la Papouasie derrière une barrière de non-droit. Tu dois aller librement à côté de ton peuple pour que vos voix soient entendues par le gouvernement de l'Indonésie.

Que ton drapeau à l'étoile blanche sur fond rouge flanqué d'un champ de bandes bleues et blanches, porté par ton bras qui aura retrouvé ses forces, flotte parmi ceux des hommes libres qui fêteront avec nous les cinquante ans d'Amnesty International.

Longue vie libre à toi Filep Karma, et à ton peuple, dans une démocratie retrouvée.

Franck Pavloff

 

L'auteur

 

franck-pavloff.jpgFranck Pavloff est né à Nîmes en 1950. Il est psychologue expert à la Cour d'Appel de Grenoble et compte avec plus de quinze ans d'expérience dans le développement social et l'aide à l'enfance. Après son premier roman en 1993, vingt-cinq autres vont suivre. Il est le directeur de collections de romans « jeunesse » chez Syros (Souris noire) et chez Albin Michel jeunesse (Le Furet enquête). Ses derniers romans adultes sont parus chez Albin Michel : Le pont de Ran-Mositar (Prix du roman France-Télevisions 2005), La chapelle des Apparences (2007), Le grand exil (Prix littéraire des Grands espaces, 2009). Sa nouvelle Matin Brun (1998) a atteint un succès international, avec 1.700.000 exemplaires vendus en France et 25 traductions. Photo : Privé

 

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