Billet de blog 10 nov. 2011

Vue d'étoiles. Par Milk, Coffee & Sugar

Amnesty International
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AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Boneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl,Romain Goupil, Milk, Coffee & Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

Aujourd'hui pour les prisonniers du camp Yodok, Milk, Coffee & Sugar.

Vue d'étoiles

Les images satellites nous sont rassurantes. Bleu foncé des vastes étendues océaniques, zones planes, immobiles et sans remous, loin des embruns et des tsunamis dévastateurs. Terre polie, lisse comme un galet, images d'aquarelle, limon de couches polychrome. Vert des forêts, blanc des sommets enneigés, gris des villes et des déserts de cailloux. On y voit des cours d'eaux serpentant entre les couleurs de ce tableau, fleuves lointains comme le bruit des flots et le fracas des cascades. Les images satellites ne nous livrent pas les aspérités du monde.

À l'extrême orient d'un continent, les villes vues du ciel sont des essaims de lucioles. Depuis nos sémaphores sophistiqués, nous apercevons la Corée du Sud, la Chine et le Japon qui brillent de toute leur prospérité, ceinturant un vide énigmatique, un trou noir. La Corée du Nord.

Les images satellites ne disent pas la vie au sol, la complexité fractale de la géographie. Elles ne zooment pas sur 23 millions d'âmes, sur les cœurs qui battent et les poumons qui s'emplissent de l'air confiné d'un pays, dernier régime stalinien au monde. Elles n'entendent pas les haut-parleurs qui accompagnent chaque citoyen sur son parcours d'existence : dans la rue, dans les transports, à l'école, à l'usine. Des haut-parleurs disséminés dans tout le pays qui, dès le réveil, crachent une ritournelle que chacun doit reprendre, à la gloire du guide de la nation, Kim Jong-Il, et de feu son père, Kim Il-Sung, président bel et bien mort mais toujours en exercice. Constitutionnellement éternel.

Les images satellites ne révèlent pas les couleurs chatoyantes de la propagande. Les panneaux et affiches plantés à flanc de montagne, devant les champs, le long des routes, sur les places, sur le toit des gares et des édifices publics. Rien sur cette réclame omniprésente d'un socialisme anachronique. Rien sur le drapeau que l'on honore. Sur les statues devant lesquelles on se courbe. Sur les poèmes que l'on récite. Sur les chansons que l'on entonne.

Père, nous n'avons rien à envier au reste du monde.

Les satellites occultent les coupures d'électricité, les pénuries, les hôpitaux mouroirs, les usines sans production, les citoyens sans droit d'expression, de vote, d'association, de rassemblement, de culte. Sans liberté autre que celle d'honorer, de servir et de mourir pour le guide.

Kim Jong-Il, soleil du XXIe siècle.

Les satellites ne disent pas non plus l'absence de médias indépendants, d'oppositions politiques, de syndicats. Pire que ça, ils taisent les famines à répétition, les millions de morts, les ventres vides, les enfants décharnés, les corps hagards à la recherche de quelques grains de riz, à quatre pattes dans la boue raclant le sol d'hiver. Les satellites ne racontent jamais les ténèbres.

Ils ne disent rien des purges, des arrestations arbitraires pour « outrage à l'autorité des dirigeants ». Il suffit d'une phrase au détour d'une beuverie, d'une confidence, d'un lapsus, d'un avis, d'une opinion.

Arrêté, emprisonné pour avoir osé rêver, d'un changement, d'un ailleurs. Oser ne plus être l'automate d'un régime. Ne plus marcher au pas, inventer sa propre chorégraphie, imaginer une autre musique.

Que disent les satellites de ces prisons dans la prison ? De ces camps de concentration où l'on vous envoie au beau milieu d'une nuit. Des Kwanliso, ces « centres de contrôle et de gestion » où l'on écope toujours de la perpétuité avec ses enfants, ses parents et sa fratrie pour extirper « le sang impur » qui court sur trois générations. Ces camps où l'on finit toujours par mourir, sous les balles d'un peloton d'exécution, accusé par exemple d'avoir cueilli et mangé des baies lors de travaux forcés pour tromper l'espace d'un instant une faim qui finira de toute façon par vous enterrer. Rien non plus sur les tortures pratiquées pendant des mois pour extirper des informations que l'on finit par inventer sous l'aberration de la douleur infligée. Rien des viols par les gardiens, des humiliations publiques, des enfants prisonniers, des nourrissons nés dans ces camps donc condamnés d'office à perpétuité. Les satellites taisent l'horreur.

Vu du ciel on ne voit pas cet homme au sol, prisonnier d'un système délirant, d'une machine qui broie chacune de ses aspirations à être libre. On ne voit pas cette femme qui survit dans le chaos d'un raisonnement absurde, dans une société qui n'en est pas une. On ne voit pas cet enfant, jouet, que l'on utilise au lieu de l'élever, que l'on manipule au lieu de l'éveiller. On n'entend pas ces êtres humains partagés entre l'idéal qu'on leur a vendu et auquel ils veulent croire et la tourbe immonde d'un réel qui leur échappe. Dans le secret de leurs nuits corporelles, ils lèvent eux aussi les yeux au ciel pour comprendre le sens d'une vie. Et les lumières qu'ils aperçoivent ne sont pas des étoiles. Ce sont nos satellites.

Gaël Faye de Milk, Coffee & Sugar

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

Les auteurs

Entre poésie et engagement, les deux MC's du groupe, Gaël Faye et Edgar Sekloka arpentent depuis plus de cinq ans les scènes du hip-hop et du slam. Ils sont reconnus pour la qualité de leur plume et l'originalité de leur musique swinguant entre jazz et soul. Le franco-rwandais Gaël Faye a été couronné champion de slam lors d'un tournoi officiel en 2005, devant Grand Corps Malade. Edgar Sekloka, français d'origine camerounaise, est quant à lui écrivain. Son premier roman Coffee a été publié chez Actes Sud. La rencontre de Gaël et Edgar se produit en 2004 autour d'un projet d'écriture d'une pièce slam lors de la commémoration des 10 ans du génocide des Tutsis au Rwanda. Leur complicité s'est ensuite affermie au sein du collectif Chant d'Encre, expérience qui les a poussés à monter leur propre projet : Milk, Coffee & Sugar. Les deux MC's y peaufinent un répertoire où les textes ciselés et engagés se posent avec légèreté sur des musiques instrumentales inventives.

En savoir plus sur les 50 000 prisonniers du camp Yodok

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