Objection ! Par François Morel

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl, Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

 

Aujourd'hui pour Halil Savda, François Morel.

 

Je ne suis jamais allé en prison, sauf en tant que comédien, en tant que lecteur. Pour lire donc, jouer la comédie et apporter un peu de distraction, peut-être de consolation à des personnes privées de liberté. Si j'étais né à une autre période, dans un autre pays, on aurait pu m'enfermer. J'aurais pu être jugé comme un dangereux terroriste.

A la fin des années 70, au début des années 80, nous étions nombreux à écouter Maxime Le Forestier qui notamment chantait « Parachutiste ». Nous étions nombreux à nous souvenir de Boris Vian, éternel jeune homme, auteur du « Déserteur ». Il avait écrit deux versions finales de son tube antimilitariste. « Prévenez vos gendarmes Que je n'aurais pas d'armes Et qu'ils pourront tirer » ou bien « Prévenez vos gendarmes Que je tiendrai une arme Et que je sais tirer ». Selon la sensibilité, la conviction, la colère de chacun, on préférait l'une ou l'autre version. Certains pacifistes de cette époque étaient très bellicistes. On trouvait même des non-violents assez violents.

Moi, je faisais partie de cette frange inoffensive qui ne refusait pas de participer à des manifestations du côté de la Hague, de porter des cheveux longs, d'apposer à l'arrière de 4L poussives ou de deux-chevaux brinquebalantes des autocollants antinucléaires, de porter des chemises à fleurs. Nous bichions quand nous entendions l'oncle Georges dire adorer les pandores « sous la forme de macchabées ». Mon copain Gérard avait vu son statut d'objecteur de conscience refusé. Pendant plusieurs mois, il a vécu dans la clandestinité, il habitait chez les uns, chez les autres. Nous étions un peu des résistants accueillant Jean Moulin pourchassé par les nazis. Oui, j'exagère. D'autant que Mitterrand est arrivé en 81. Les poursuites contre mon copain Gérard se sont arrêtées. Comme j'ai été jugé apte à faire mon service militaire, j'ai écrit une lettre à monsieur Chevènement. J'ai obtenu mon statut d'objecteur de conscience. La perspective de passer deux années dans les Eaux et Forêts du côté de la forêt de Chevreuse m'a conduit à boire énormément de bières et de cafés le jour de la visite médicale et de me retrouver réformé du service civil.

Apte à effectuer mon service militaire et réformé du service civil, suis-je le meilleur avocat pour défendre Halil Savda ?

Le mieux pour moi est sans doute de recopier les informations que me donne Amnesty International :

« Halil Savda est un défenseur des droits humains persécuté de manière répétée pour son refus d'accomplir le service militaire. Objecteur de conscience, il plaide la cause de tous ceux qui comme lui font face au risque continu d'emprisonnement pour s'être opposé au service militaire. Par l'écriture d'articles, par des prises de positions publiques lors de manifestations, il témoigne sans cesse son engagement sans relâche. Arrêté et condamné à de multiples reprises, il a déjà passé 17 mois en prison depuis 2004. Il est actuellement sous le coup d'une condamnation à 5 mois d'emprisonnement pour avoir « aliéné le public du service militaire » et peut être emprisonné à tout moment, ce qui ferait de lui un prisonnier d'opinion. »

Il existe encore des endroits dans le monde où l'idée qui consiste à récuser toute forme de violence, à se sentir incapable de porter un fusil, à refuser de tuer son prochain, son lointain, est passible de prison.

Depuis, l'arrêt historique rendu le 7 juillet 2011 dans l'affaire Bayatyan c. Arménie, la Cour européenne des doits de l'homme confirme le droit à l'objection de conscience au service militaire.

Comment dire à la Turquie que, si elle veut avoir la chance de faire partie de l'Europe, euh non..., ce n'est peut-être plus un très bon argument... Comment dire à ce grand pays que le refus des armes n'est jamais condamnable, que le fait d'avoir une opinion ne peut être un délit ? Que rêver à un monde sans armes, sans violences ne peut pas être un crime ? Comment dire le plus pacifiquement, le plus fermement possible qu'un monde sans espoir, sans rêve, sans utopie est un monde qui agonise ?

François Morel

 

L'auteur

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Chanteur, acteur et chroniqueur. Après une maîtrise de lettres obtenue à l'université de Caen, François Morel suit l'école de la Rue Blanche à Paris. C'est Jean-Michel Ribes qui fit le premier appel à François Morel en lui confiant le rôle du groom dans la série télévisée Palace. La pièce de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff Les Deschiens, dans laquelle il avait participé, est transposée au petit écran dans une série homonyme qui sera diffusée sur Canal+. Fin 2006, François Morel entame une carrière de chanteur avec son spectacle Collection particulière. À cette occasion, il enregistre un album de même nom dont la sortie sera suivie d'une tournée s'étalant jusqu'en 2007. François Morel est l'auteur de tous les textes sur des musiques principalement composées par Reinhardt Wagner, mais aussi par Juliette Noureddine et Vincent Delerm. Actuellement, il présente chaque semaine l'emission Le billet de François Morel sur France Inter. Photo : Privé

 

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