Jean-Claude Guillebaud écrit pour les résidents de Port Harcourt, menacés d’expulsions forcées

 

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Boneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl,Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

 

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

Aujourd'hui, pour les résidents de Port Harcourt, Jean-Claude Guillebaud.

 

Les déplacés de Port Harcourt nigeria.jpg

Le sort des deux cent mille personnes installées sur les berges du fleuve Bundu à Port Harcourt (Nigeria) remue en nous une colère bien particulière. Quelle leçon ! L’injustice peut changer de visage, la domination emprunter d’autres chemins, la souffrance des vaincus reste la même. Qu’est-ce qui, dans cette lointaine affaire nigériane, émeut le journaliste que je fus longtemps ?

La violence des procédures utilisées ? Oui, bien sûr. Ces déplacements de population sont imposés avec une brutalité inimaginable. En août 2009, les soldats n’ont pas hésité à tirer sur des manifestants qui protestaient contre leur expulsion. La dévastation programmée d’innombrables vies quotidiennes ? Oui, sans conteste. Forcés de quitter ces endroits dits « informels », où ils avaient construit, au fil des ans, une situation de survie fondée sur ce qu’on appelle chez nous des « petits boulots », ils perdent tout en changeant d’endroit.

 

La vie des hommes se voit ainsi réduite à ce que les économistes appellent une simple « variable d’ajustement »

 

Cette injustice fournit un bel exemple de ces logiques prétendument bâtisseuses, mais qui n’hésitent jamais à trancher dans le vif de la vie. Faisant cela, tout à leurs calculs, évaluations ou programmes, elles confondent ce qui se compte avec ce qui compte. La vie des hommes se voit ainsi réduite à ce que les économistes appellent une simple « variable d’ajustement ».

Mais pour ce qui me concerne, que ces choses se passent à Port Harcourt revêt une signification particulière. À la fin des années 1960, en effet, ce grand port nigérian fit partie de l’éphémère Biafra, cette province sécessionniste où s’étaient refugiés la plupart des Ibos, minorité de confession chrétienne, persécutés par la majorité musulmane, notamment les Haoussas implantés dans le nord de la fédération.

Pendant vingt-neuf mois (de juillet 1967 à janvier 1970), avec la « guerre du Biafra », la région connut les plus effroyables déplacements de population qu’on puisse imaginer. Fuyant les avancées de l’armée nigériane, les Ibos se concentrèrent peu à peu dans ces provinces du Sud, région dont Port Harcourt était le seul accès à la mer. Je garde encore en mémoire ces nombreux regroupements faméliques de quarante ou cinquante mille réfugiés errant dans la forêt, décimés par la faim et certaines maladies, comme le kwashiorkor, provoquées par la malnutrition. Au total, cette guerre fit près d’un million de victimes.

Oh, certes, il serait ridicule d’établir un parallèle entre les exodes forcés d’il y a quarante ans et ceux d’aujourd’hui. Ni l’ampleur, ni l’intensité de ces tragédies ne sont comparables. Il n’empêche ! Dans les deux cas, c’est bien une froide « raison calculatrice » qui agissait (ou agit encore) en sous-main, avec le même mépris de la vie humaine. Les ressorts de la guerre du Biafra ne se résumaient pas au « patriotisme » téméraire d’une minorité assiégée, conduite par un général ambitieux. Elle fut aussi — déjà ! — le produit d’un sordide calcul « pétrolier », notamment de la part des grandes puissances qui appuyaient l’un ou l’autre des camps en présence.

Rangée du côté biafrais (comme la Chine), la France gaulliste n’était pas seulement sensible au charisme du général Ojukwu qui avait pris la tête de la sécession. Elle convoitait surtout les gisements pétroliers situés près de Port Harcourt. De la même façon, la Grande-Bretagne et l’URSS, qui livrèrent des armes au gouvernement fédéral, ne défendaient pas seulement le principe de l’intangibilité des frontières. Elles lorgnaient, elles aussi, sur les champs de pétrole. Cette épouvantable tragédie fut le prix payé par des centaines de milliers d’êtres humains pour ces froids calculs faussement habillés de « grands principes ».

 

Port-Harcourt-Waterfront-.jpgMême si c’est à une bien plus petite échelle, la même dissymétrie morale est à l’œuvre aujourd’hui dans l’immense Nigéria. Elle touche beaucoup de monde. Plus de deux millions de personnes ont déjà été autoritairement déplacées au cours des dix dernières années. La plupart d’entre elles n’avaient d’autres torts que d’être utm_medium=referral&utm_campaign=mediapart-marathon-2011" title="Site du Marathon des signatures">www.marathondessignatures.com !

L'auteur

 

guillebaud2.jpg

Né en 1944, Jean-Claude Guillebaud, a longtemps été grand reporter et correspondant de guerre pour les journaux Sud-Ouest, Le Monde, puis Le Nouvel Observateur. De la guerre du Vietnam aux révolutions iranienne ou éthiopienne, de la guerre du Kippour au conflit libanais ou aux guerres de l'ex-Yougoslavie, il a longuement voyagé en Asie, en Afrique, au Proche-Orient, dans le Pacifique et dans les pays de l'ex-URSS.

Directeur littéraire aux éditions du Seuil depuis 1982, il tient une chronique politique au « Nouvel Observateur » et un bloc notes dans l’hebdomadaire La Vie. Il a été président co-fondateur de l’association Reporters sans frontières et appartient au Conseil de Surveillance du groupe Bayard. Jean-Claude Guillebaud a publié une trentaine d'ouvrages dont huit essais sur le désarroi du monde contemporain.

Pour en savoir plus sur les habitants des berges de Port Harcourt.

Regardez en vidéo le témoignage des habitants de la communauté de Ngofaka-polo à Port Harcourt et de Linus Johns, l'une des victimes de la fusillade de Buntu

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.