Leipzig, portrait d'une ville mouvementée - Extrait 1

Extraits d'un article rédigé en 2015, sur les « utopies concrètes » de Leipzig, ville d'Allemagne de l'Est désormais célèbre pour la richesse de ses alternatives et l'engagement de ses habitants face aux nouveaux défis sociaux et environnementaux.

En quittant l’université et quinze ans de scolarité, je dirais que j’avais simplement besoin d’air. Mon projet, quand je devais le raconter, était de passer dans différentes fermes ou collectifs pour me former, échanger, rencontrer ces gens, ces lieux qui réfléchissent et construisent les outils dont nous avons besoin aujourd’hui, pour trouver l’équilibre. Finalement je ne me suis jamais vraiment arrêté, arrivé jusqu’en Inde, puis de retour en France et maintenant ici en Allemagne, où je découvre un nouvel univers, incroyablement riche et élaboré, qui a tant d’idées nouvelles à offrir. Ces deux années de curiosité nomade m’ont permis, je crois, de dresser un bref tableau du "monde alternatif", c’est ce qui me donne l’envie aujourd’hui, si ce n’est la capacité à rédiger un vrai portrait, de commencer à en gribouiller quelques images : celles que l’on peut trouver ici, à Leipzig. Non pas parce qu’elles sont exceptionnelles ou inédites, mais bien au contraire parce qu’elles sont représentatives d’un nouveau cycle, d’un monde qui se met en marche. Cela m'a pris tout d'un coup, fébrilement, après avoir vu passer tant d'images nouvelles : le besoin de faire le point sur cette Europe, ma culture. Ce texte est une enquête à la découverte de cette île d’où je viens et les idéaux qui l'ont faite.

(…) Je suis arrivé à Leipzig à la toute fin de l’hiver 2015, juste à temps pour fêter l’arrivée du printemps, et passer voir mon ami Sebastian, avec qui je me promenais l’année passée sur les routes d’Iran. Après un passage de sept mois en France, je reprenais enfin mon sac à dos, pour retrouver la légèreté du voyage et la sécurité d’un monde toujours neuf : « seulement pour quelques jours prendre l’air du côté de l’Allemagne » avais-je dit, peut- être aussi, plus ou moins consciemment, tenter la vie de me reprendre sous son aile, après quelques sombres semaines. Je ne m’attendais pas à ce que cette marche qui, de loin, semblait si innocente, serait la première d’un nouveau grand voyage.

Quand je suis arrivé et que j’ai finalement compris que je resterai un peu, j’ai d’abord dû trouver quelque chose pour remplir ma vie ici. Ce n’est pas toujours le plus simple mais ça m’est venu assez vite, en plus de tout le reste. J’ai compris que je voulais partager un peu de cet univers avec la France. Une France que je découvrais depuis mon retour d’Inde en réelle difficulté, retrouvant des amis perdus comme moi, mais sans rêves, un pays comme tous les autres divisé, mais sans envie d’aller de l’avant, et que je quittais, il faut le dire, soulagé. Ce que je rencontrais ici, sûrement un peu candide, mais émerveillé, c’est une ville libre, bouillonnante, pleine de rêves et de passions. Un fantastique appétit de vivre ! C’est tout cela que j’aimerais écrire.

Rote Beete

Mon quotidien ici se partage deux besoins essentiels : la ville donc, cet aggloméré d’humains, de richesses, de culture et d’art ou je peux tranquillement aller écrire à la bibliothèque, visiter les poubelles des grands supermarchés, faire quelques sous en partageant un peu de musique dans la rue, et le soir venu, fêter dignement l’arrivée des beaux jours. Le second s'appelle Rote Beete (« betterave rouge »), un collectif à l’extérieur de Leipzig où je m’enfuis chaque semaine, combler un autre besoin que j'ai : celui du concret, du travail physique, qui rappelle à la terre et qui vient engourdir l’esprit pour laisser le cœur reprendre sa place. Si je vous parle de ce quotidien, c’est parce qu’il semble le même que celui de certains jeunes ici et qu’il va je crois devenir de plus en plus courant ces prochaines années, dans un contexte d’entraide et de retour à la terre, désormais inévitable.

Arrivé à Sehlis, petite commune d’une centaine d’habitants, il faut tourner sur la gauche, et continuer jusqu’au bout de la rue. On atterrit dans la cour encombrée d’un immense corps de ferme, protégé par l’ensemble des bâtiments qui l’entourent. Les tasses à café et les assiettes vides, oubliées là entre deux ouvrages, jonchent une terrasse ensoleillée, reposant timidement au centre de l'espace.

Ce lieu a été acheté il y a quatre ans et directement mis à profit. Une quinzaine de personnes habitent ici, sans compter la jolie ribambelle de rejetons qui courent déjà un peu partout. Derrière les hautes bâtisses de briques : un grand jardin boisé et deux bouts de terrain réservés aux roulotes, ces petites maisons qu’on emmène avec soi, où la vie nous mène. Un camp de Gitans tout à fait sympathique, coloré, frais et propre. On laisse les bâtisses aux grandes familles, à la vie en collectif et au travail, pour mieux retrouver le soir un petit univers à sa taille !

Si je devais trouver un début au Leipzig dont je vous parle, je dirais que tout commence ici. Parce que c’est là qu’il a commencé pour moi, parce qu’il faut bien trouver un début à ce dont je vous parle. À Rote Beete, on fait du maraîchage. À l’autre bout du terrain : une clôture et deux grandes serres ouvrent une parcelle de quatre hectares que l’on peut regarder s’étaler laborieusement vers la crête du paysage. En rang : les choux, les betteraves, les radis, les pommes de terre, encore cachées sous terre, les salades, déjà touffues et exubérantes...

Ici on fait dans le pratique, dans le laïque même, on produit des légumes. Pas de recherches spirituelles dans la vie communautaire, seulement des réunions, beaucoup, on aime bien ça par ici. Même le mot « Permaculture » que l’on entend dans la bouche des gens venus de la ville, semble ici de l’ordre du religieux. On connaît, de loin, mais ça ne correspond pas à ce que l'on fait ici... (bien que cela commence, pour certain, à soulever problèmes et questions).

Il faut un camion rempli à craquer de nourriture, tous les jeudis, pour apporter en ville et distribuer dans les différents lieux de la coop (eh oui ! les villes, ça mange, il ne faudrait pas l'oublier). La Kooperative, comme on dit par ici est un genre d’AMAP , « Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne » (je ne crois pas que ce statut existe en Allemagne, mais c'est tout comme), basée sur le même système de sécurité et de régularité, mais gérée collectivement.

Un groupe d’acheteurs s’engage pour six mois ou un an, à soutenir un agriculteur local « bio », en venant chercher chaque semaine un panier de légumes, payé d’avance. Si l’on met de côté le stress de la production quotidienne, cette organisation ne comprend presque que des avantages : on ne perd pas son temps à traquer les acheteurs sur les marchés, le capital collecté en début d’année permet à l’agriculteur d’investir dans du matériel ou simplement de planifier ses dépenses comme bon lui semble, sans faire d’emprunt et en étant sûr de vendre ou d’échanger tout son stock. Ce genre de système contribue largement au développement d’une sécurité alimentaire locale, ce qui pose question quand on sait que l’autonomie alimentaire de la grande distribution n’est que d'environ trois jours, en cas de pépin... (imaginez une forte hausse soudaine du prix du pétrole par exemple, dans un avenir très lointain). Un des autres avantages directs des circuits courts, c’est que l’on n'a besoin d’aucun label pour vendre sa nourriture à des gens qui savent l’apprécier. Ça évite pas mal de dépenses et de soucis à vrai dire. Ici le champ du voisin serait un mètre cinquante trop près pour respecter les normes du label bio européen.

Les personnes qui ont créé Rote Beete ne sont pas des reconvertis, encore moins des universitaires. Pour la plupart autour de la trentaine, je crois que ça a été assez clair pour tous, il y a déjà quelques années : ils voulaient faire de l’agriculture « alternative ». Ici on milite, mais on ne théorise pas. On n’idéalise aucun outil pour changer le monde. La solution, on la tient à bout de bras et on travaille dur pour ça. Ceux qui réfléchissent autrement, ils sont aussi là mais que de passage. Un peu au maraîchage, un peu à l’université, un peu en ville, un peu ailleurs. Mais quel beau métier que de nourrir ce monde-là!

Ce sont deux familles qui, à la base, ont lancé ce projet, mais beaucoup d’électrons libres l'ont rejoint en cours de route. Pour le moment, deux équipes se partagent les deux activités principales : l'une gère le maraîchage, qui représente le gros des ressources financières du collectif tandis que l'autre avance la rénovation et l’aménagement du lieu, acheté plus ou moins en ruines, avec la capacité tout de même d’accueillir, presque sans frustration, les rêves d'avenir d'une quinzaine de personnes. Cet été, le projet est de réaliser l’isolation complète du bâtiment principal en utilisant un matériau à base de verre recyclé.

D'autres, cependant, ont conservé leurs activités externes. Karine, par exemple, est salariée d'une société associée au label “commerce équitable”. Conrad lui, est en train de monter une société d’élagage. Ces revenus extérieurs sont sans exception mis en commun et redistribué à l’intérieur de la communauté. Karl, tout en travaillant au maraîchage, est, je crois, le seul de tous les membres, à toucher une allocation chômage, qu'il redistribue lui aussi à la caisse commune.

Ici, tout le monde cuisine, à tour de rôle, deux fois par jour. La grande majorité de la nourriture et des produits complémentaires (d’hygiène, de construction...) achetés ou échangés avec l’extérieur, sont d'origine biologique et soutenable, dans la mesure du possible, et une grande parte de l’énergie consommée est d'origine solaire.

Cette organisation collective n'a en fait rien de bien extraordinaire (bien que celle-ci fonctionne particulièrement bien) et c'est bien pour ça que je vous en parle ! Beaucoup de lieux de ce genre apparaissent, proposant un nouveau mode de vie, à des gens qui ne tiennent plus en place dans un système de salariat, beaucoup plus rigide.

Un autre point passionnant, est d'observer où se situe ce collectif dans un système local, cette fois bien spécifique à Leipzig. En effet, si la coopérative comprend quelques particuliers, les principaux points de dépôt des légumes sont des « House Projects ».

Attention, roulement de tambours !

 

House Projects et Voküs

C'est dans les années 70 que s'inscrivent définitivement les “squats” dans le patrimoine culturel allemand. Dans tout le pays, des groupes organisés prennent possession de bâtiments vacants, revendiquant, contre promoteurs et lobbies immobiliers, des “logements libres à ceux qui en ont besoin !”. À Hambourg, Berlin, Freiburg, Dresde.... entre autres, puis plus particulièrement à Berlin-est, après la réunification, face à l’augmentation fulgurante du coût de la vie et au nombre d'appartements et bâtiments laissés à l’abandon (on y compte alors un réseau de cent vingt squats). Le mouvement s’élargit vite aux pays voisins, majoritairement la Suisse, les Pays-Bas et le Danemark : foyers culturels, artistiques et politiques pour une jeunesse qui profite d'une libéralisation galopante pour poser les bases d'une culture anarchiste et coopérativiste européenne. Plus que cela, cet élan de réappropriation des espaces inoccupés, rassemble des revendications sociales, indépendantistes, anticapitalistes et antifascistes qui représentent bien, encore aujourd’hui, ce mix culturel alternatif et contestataire allemand.

L’histoire de l'Alternative Wohngenossenschaf Connewitz à Leipzig en est un beau témoignage : après plus de dix ans de lute, elle obtient « la régie des bâtiments de la ville et la cessation des droits de propriétés de quatorze immeubles que le régime communiste avait décidé de détruire ». Deux ans plus tôt, dans ce même quarter, Connewitz, qui a pendant longtemps accueilli une importante scène culturelle underground, est organisé le premier congrès fédéral des squatteurs réclamant « l’arrêt de la criminalisation des occupants dans l’Allemagne réunifiée ». C’est à la suite de cette rencontre qu’est organisé le 24 avril 98 un “Festival international du squat”. « En 24 heures les participants doivent s’installer dans le plus d’endroits possible et y rester coûte que coûte. Le texte d’invitation réclame, alors que la ville perd des milliers d’habitants chaque année : « 1 Millions d’habitants à Leipzig”. »

Leipzig hérite avec ces années 90, d’une sacrée réputation. Cependant les squats n'occupent plus, aujourd’hui, qu’une place marginale dans la vie culturelle de la ville. Les loyers y restent très bas jusque dans les années 2000, ce qui n'amène pas à l’appropriation de logements par “nécessité”, mais surtout, le gouvernement met en place une alternative à l’occupation, en proposant un soutien et un statut légal à ce genre de projet (de nombreux bâtiments en Allemagne étant laissé en total abandon). Les Wächterhäuser (littéralement «maisons gardées»), "house projects", naissent de cette manière, fleurissant dans les vieilles ruines cramoisies, à l’est comme à l’ouest. L'apparition de cette forme de projet reste cependant assez floue, car elle se mêle à celle des squats et des coopératives de logements.

Un groupe de personne se rassemble autour d’un projet pour prendre possession d’un lieu inutilisé (du simple bâtiment à la rangée d’immeubles). Deux possibilités :

– achat du lieu par le collectif pour un prix modique, marchandé avec le propriétaire et la mairie. Celui-ci peut alors s’installer sans aucun compte à rendre.

– ou installation temporaire du collectif, qui troque un bail d’habitation (allant parfois jusqu'à 99 ans) contre la rénovation et l’entretien du lieu. Le groupe peut donc habiter gratuitement le lieu en question, en échange d'un bon coup de peinture, pour un siècle ou seulement quelques années, déterminées au préalable, selon l'ampleur du projet. Après la fin du bail, il est prévu que le groupe puisse continuer à habiter le lieu mais sous un contrat de location (en général raisonnable).

Il y a aujourd'hui plus d'une vingtaine de house projects à Leipzig, tous plus différents les uns que les autres, mais tous acteurs de cette effervescence dont je vous parlais, ce bouillonnement alternatif et artistique qui prend la ville depuis que Berlin se sclérose et se fossilise.

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