Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 13 oct. 2008

Mardi 18 heures, bandes et gangs de banlieue

Jade Lindgaard
Journaliste à Mediapart

Il est l'auteur de J’étais un chef de gang, co-écrit avec la sociologue Marie-Hélène Bacqué. L'historien Pap Ndiaye et le sociologue Marwan Mohammed participent à ce débat (entrée libre). Nous vous proposons de relire l'entretien et les extraites que nous avions publié début septembre (l'article original et vos commentaires ici).

Pas loin d'une heure qu'il raconte, au volant de sa BMW, les aléas de la voyoucratie, les expéditions punitives et le commerce des hommes de main quand, à la sortie du centre commercial où il vient d'acheter trois cigares, il demande soudain : «T'es pas contre l'illégalité? Parce que là, je vais prendre un sens interdit.» L'infraction au code de la route sur le parking d'Evry 2 semble beaucoup plus le préoccuper que la litanie de délits hauts en couleur qu'il vient de dérouler. Peut-être parce que c'est une action de maintenant et non le souvenir de faits révolus. De manière générale, il semble peiner à comprendre qu'on s'étonne de son récit et du chaos banlieusard qu'il dépeint : «Des mecs qui ont vécu ce que je te raconte, j't'en présente 2000.»

Lamence Madzou, Paris, août 2008. © 

Lamence Madzou (photo ci-contre), 35 ans, est l'ancien chef des Fight Boys, une bande d'adolescents de la banlieue sud de Paris qui, entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, se bat contre les escouades de la «coalition nord» (Requins juniors, CKC – «Criminal killer crew» –, Black fist...) pour contrôler un territoire de zones de passage et de centres commerciaux (abords de la gare RER des Halles, gare de Lyon, la ligne de RER D qui traverse l'Essonne...).

La presse relate les affrontements les plus spectaculaires, notamment un pugilat à la Défense qui fait un blessé grave en juin 1990. Le Parisien s'alarme de ces bandes qui rejouent «Orange Mécanique à Evry», et compare l'Essonne au New York du film West Side Story.

De cette micro-histoire francilienne, Lamence Madzou vient de faire un livre, co-écrit avec la sociologue Marie-Hélène Bacqué : J'étais un chef de gang (La Découverte), à paraître le 18 septembre.

A l'époque, pour les très jeunes hommes (et quelques rares femmes) qui composent ces «gangs» auto-proclamés, l'obsession belliqueuse prend une telle place dans leur vie que les affrontements s'accélèrent, au point de prendre la forme de ce qu'ils considèrent comme une véritable guerre : «la guerre des trois ans», entre banlieues nord et sud. C'était entre 1989 et 1991.

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Les affrontements violents alimentent la rubrique des faits divers et donnent naissance à une véritable mythologie urbaine: dans les salles de classes, on frisonne à l'évocation de ces «zoulous» qui dépouillent les lycéens de leurs vêtements dernier cri et de leurs walkmans. L'appellation est en réalité erronée: les bandes qui pratiquent «la rapine» n'ont que peu avoir avec les danseurs, graffeurs et rappeurs qui se reconnaissent dans la Zulu Nation du MC hip hop Afrika Bambaataa. Mais dans les médias, le terme, exotique et menaçant, fait mouche.

exil en thailande © 

Samir "joker", ancien membre des Fight Boys, en Thaïlande, dans un centre de tir, en 1996.

Loin de la caricature du «racisme anti-Blancs»

Le récit de Lamence Madzou pourrait être racoleur et anecdotique. Il est inattendu et passionnant. Parce qu'il aborde des problèmes qui sont, deux ans après les émeutes de 2005, toujours à vif : qu'est-ce que l'identité noire ? Les banlieues populaires sont-elles à coup sûr des ghettos? Les jeunes délinquants des cités sont-ils apolitiques? Bien sûr, le témoignage de Lamence Madzou est personnel. Il ne parle pas pour les autres, et raconte des événements vieux de vingt ans. Mais sa modeste contribution fait tanguer le regard habituel de la sociologie urbaine sur les bandes de jeunes et les «cités».

Lamence Madzou à Montconseil, quartier d'habitat social de Corbeil (Essonne). © 

Lamence Madzou à Montconseil, quartier d'habitat social de Corbeil (Essonne) où il a grandi. Août 2008.

C'est là qu'intervient Lamence Madzou: oui, témoigne-t-il, il y a eu en France des bandes de jeunes formées sur la base d'une commune identité noire. C'est bien pour être entre Noirs que se retrouvaient les membres des Fight Boys (même si on y comptait aussi quelques Arabes). Non, ce n'était pas par repli communautariste ou pour rester dans l'entre-soi du quartier, mais au contraire pour en sortir, profiter de l'ouverture et du cosmopolitisme parisien, rêver du black power américain, s'inspirer du mouvement hip hop, et voler les vêtements de marque qu'ils chérissaient.

Oui, ces «rapineurs» partageaient une forme d'interrogation politique –certains d'entre eux, interviewés par Marie-Hélène Bacqué dans la deuxième partie du livre co-écrit avec Lamence Madzou, regrettent aujourd'hui leur rendez-vous manqué avec l'exercice du pouvoir.

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Quelle est cette identité noire dont se réclament les Fight Boys? Reprenant les concepts du philosophe américain Tommie Shelby, Marie-Hélène Bacqué suggère que Lamence et ses compagnons partagent une identité «fine»: «Cette identité ne se prétend pas substantielle, liée à une origine, à une "race" ou à une culture. Elle repose d'abord sur le déni de la société française, de la discrimination et des inégalités raciales.» Non pas une vision essentialiste du fait d'être noir, mais «le produit d'un rapport social» comme l'analyse l'historien Pap Ndiaye, auteur de La Condition noire, essai sur une minorité française (l'entretien réalisé en mai dernier par Mediapart avec Pap Ndiaye est ici).

«Cette identité est flottante, mouvante, dans la mesure où ses contours et celles du groupe qui la porte ne sont pas clairement définis», précise la chercheuse. Née de l'expérience partagée du stigmate, cette identité s'épaissit au contact de la bande, qui génère peu à peu une culture commune. On est loin de la caricature du «racisme anti-Blancs» dénoncé en 2005 par Bernard Kouchner, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard et Pierre-André Taguieff. Mais on est aussi à mille lieux de l'anti-racisme tel qu'il fut théorisé et porté par l'association SOS racisme dans les années 80, autour de la croyance en une condition universelle des «potes», tous égaux car tous pareils.

Samir et graf © 

Samir "joker", membre des Fight Boys, en compagnie de Keo, Oek et Seik, devant la maison de quartier de Montconseil à Corbeil, au début des années 90. Ils viennent de taguer : «Time for peace».

Pour comprendre l'importance du récit de Lamence Madzou, il faut remonter un peu en arrière. Entre 1997 et 2002, sous le gouvernement Jospin, les déclarations de Jean-Pierre Chevènement sur les «sauvageons», le vote de la loi sur la sécurité quotidienne, et des faits divers sordides (viol de Samira Bellil qu'elle raconte dans Dans l'enfer des tournantes, mort de Sohane Benziane aspergée d'essence et brûlée vive...) focalisent la politique intérieure sur «l'insécurité». La polarisation s'accentue lors de la campagne présidentielle de 2002, puis sous le ministère Sarkozy (Loi sur la sécurité intérieure, épisode de la «racaille» et du «karcher»...).

Face à ces politiques qui, au nom de la lutte contre l'insécurité, rognent sur les libertés publiques (élargissement des fichiers, modifications des conditions de la garde à vue, renforcement des sanctions contre les gens du voyage, la mendicité, la prostitution, les rassemblements dans les halls d'immeuble...) et concourent à stigmatiser les jeunes hommes de banlieues d'origine immigrée, des chercheurs s'attachent à constituer un savoir qui conteste pied à pied ce diagnostic catastrophiste.

Laurent Mucchielli pourfend l'hystérie sécuritaire, Robert Castel défend que l'insécurité est d'abord sociale. Beaucoup dénoncent en particulier les usages du référentiel ethnique, que certains ont une fâcheuse tendance à rapprocher des statistiques sur la délinquance et la fraude aux allocations familiales, alors que d'autres croient voir émerger un «communautarisme» anti-humaniste et un «racisme anti-Blancs». Ils lui opposent la primauté du facteur social (exclusion, pauvreté, ségrégation) dans l'explication des violences urbaines.

Cette triple controverse (scientifique, médiatique et politique) mine le terrain du discours sur la banlieue et la question raciale, et handicape la recherche, globalement réticente à investiguer sur le terrain des phénomènes dont elle conteste l'ampleur et l'intérêt.

Chaînon manquant dans l'histoire des banlieues

Autre point clef du livre: la contestation de l'hypothèse d'un «effet quartier», qui prendrait la forme d'une ghettoïsation. Les bandes de l'Essonne dépeintes par Lamence Madzou voyagent au sein de l'Ile-de-France, s'affrontent à Paris. Leurs membres viennent de différents quartiers, et pas tous des mêmes villes. Ils écoutent du rap américain, aiment le film Colors (1988) de Dennis Hopper sur la guerre des gangs à Los Angeles.

Ils ne sont pas piégés dans leurs cités HLM. Ils en sortent, restent parfois au-dehors des semaines durant, et dorment dans des squats ou dans les couloirs du Forum des Halles. Leur délinquance ne naît pas de la ségrégation urbaine mais de leur circulation géographique et de leur affirmation identitaire.

Rer D © 

La ligne du RER D, ancien champ de bataille des Fight Boys. Août 2008.

Lamence Madzou n'a pas raison seul contre tout un pan de la sociologie française. Mais parmi les chercheurs, beaucoup n'avaient pas vu qu'il existait des Lamence. Son parcours singulier, certes peu représentatif de la majorité des habitants de Corbeil, de Grigny ou d'Evry – pour citer les villes dont sont originaires les protagonistes de son récit –, offre un chaînon manquant de l'histoire des banlieues parisiennes, contribuant ainsi à enrichir la généalogie des émeutes de 2005. Et, encore plus proches, des affrontements de rue d'août 2007 entre une bande de la gare du Nord (GDN) et une autre de la Défense (Def Mafia).

Vingt ans ont passé, les acteurs ont changé mais ils poursuivent une histoire écrite par les Requins vicieux, les Bourreurs Boys, les Fight Boys et autres groupes des années 80.

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J'étais un chef de gang est un récit parcellaire et délicat à manier: il est émaillé de zones d'ombre (sur les violences commises contre les femmes notamment), et habité par un esprit guerrier parfois exalté. Il surestime vraisemblablement l'importance des bandes et du nombre de leurs membres, se focalise un peu trop sur les affrontements entre groupes, et ne livre pas assez sur le quotidien de ces adolescents de la fin des années 80.

Mais Lamence Madzou et Marie-Hélène Bacqué se gardent bien de tout prosélytisme ou complaisance. Et malgré l'éclat racoleur du titre, le jeune homme ne se glorifie pas de ses faits d'arme. Il adopte même un ton étonnamment neutre et factuel.

Le quartier de Montconseil à Corbeil. © 

Le quartier Montconseil, sur les hauteurs de Corbeil (Essonne), en plein chantier de rénovation urbaine. Août 2008.

Après l'époque des bandes, Lamence Madzou s'est retrouvé dans ce qu'il appelle «la voyoucratie» (le livre évoque la vente de shit, le trafic de voitures, des escroqueries diverses...). Ses activités délinquantes lui valent d'être expulsé vers le Congo, son pays de naissance, en 1997. Deux ans et demi de galère qu'il raconte aussi dans son ouvrage. Revenu en France, il fonde une famille et se refait une vie, légale et précaire. Aujourd'hui, il est à la recherche d'un emploi stable et en passe d'affronter un nouveau procès pour une vieille affaire. En quête de respectabilité.

Pourquoi revenir sur ce passé ? «Les gens connaissent mon histoire de toute façon. Des femmes m'ont quitté parce qu'elles ont eu peur d'être avec moi. Des employeurs n'ont pas voulu m'embaucher. Donc autant dire haut et fort ce que j'ai fait. Je me suis rendu compte que mon aura restait importante. Qu'au bout de 18 ans, on venait toujours me voir en cas de souci. Si je suis encore écouté, il y a peut-être un message à faire passer. Dire à un grand nombre de personnes que les choses ont empiré pour nous dans nos banlieues. Nos problèmes sont là depuis longtemps, et ils perdurent. Ça ne pourra se résoudre qu'en discutant avec nous. En nous invitant à participer

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En avant-première de la parution de J'étais un chef de gang de Lamence Madzou et Marie-Hélène Bacqué (sortie le 18 septembre), Mediapart publie des extraits du livre, en quatre épisodes :

I. Le hip hop et l'identité noire

II. La rapine

III. L'union de la banlieue sud

IV. La guerre des trois ans

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