Lundi, 20h30, l'anti-leçon de littérature de François Bégaudeau

Au moment où sortait sur les écrans l’adaptation de son roman « Entre les murs », film dans lequel il tient son propre rôle, François Bégaudeau publiait un «Anti-manuel de littérature».

Au moment où sortait sur les écrans l’adaptation de son roman « Entre les murs », film dans lequel il tient son propre rôle, François Bégaudeau publiait un «Anti-manuel de littérature». C’est une version live de ce Lagarde et Michard remix qu’il proposera à la Sorbonne, lundi 27 octobre à 20h30, en imaginant une anti-leçon de littérature pleine de surprises.

 

Lundi 27 octobre, 20h30
La Sorbonne, 17, rue de la Sorbonne, Paris 5e
M° Cluny la Sorbonne
Bus 63, 68, 69, 73, 83, 84, 94
Vélib’ 5, Rue de la Sorbonne

Accès libre

 

 

 

François Bégaudeau est un jeune homme aussi doué que pressé – ou l'inverse. Au moment où l'adaptation palmée d'Entre les murs envahit les écrans, lui au premier plan, il rebondit sur les tables des libraires avec un Antimanuel de littérature, un livre de professeur décalé comme il n'aime pas seulement le jouer. Ce nouvel ouvrage de commande prend sa place dans une belle série de faux manuels (d'économie par Bernard Maris, de droit par Emmanuel Pierrat, d'éducation sexuelle par Marcella Iacub et Patrice Maniglier, de philosophie par Michel Onfray...) dont le seul vrai défaut est d'être franchement moches. Enlaidi par d'inutiles dessins, et en dépit d'une icono pourtant choisie, celui de Bégaudeau n'échappe malheureusement pas à la règle. Pas grave. Reste le texte – et que du bon : du pur Bégaudeau avec des vrais morceaux de grands écrivains dedans, de Gombrowicz à Rimbaud en passant par Molière et Didier Wampas... Oui, Didier, le technicien RATP qui fait aussi chanteur dans le groupe yéyépunk les Wampas, auteur du fameux « Chirac en prison ». Un panthéon tout personnel donc du toujours très démocrate Bégaudeau qui s'emploie ici à dynamiter dans la joie et la bonne humeur une pseudo-République des lettres toute confite de bigoterie et faisant missel de la première Pléiade venue.
Exercice ô combien salutaire en ces temps de rentrée littéraire où communient tous les dévots des mots, la démarche certes légère de Begaudeau s'inscrit dans le droit de fil des très sérieuses Questions générales de littérature de Fraisse et Mouralis ou du très balèze Connaissance de l'écrivain de Jacques Bouveresse.
Cet antimanuel peut aussi se lire comme la théorisation ad hoc d'une pratique littéraire personnelle dont Bégaudeau avait magistralement donné le coup d'envoi en 2003 avec Jouer juste (qui est, entre autres nombreuses choses, le meilleur livre écrit à ce jour sur le foot, et a fortiori sur le FC Nantes), qu'il avait prolongée du bout du clavier Dans la diagonale (un roman déjanté par lequel il montrait, après Olivier Cadiot, que la littérature est aussi un sport de glisse), consolidée avec Mick Jagger, un démocrate (essai transformé de littérature bio), vivifiée avec Entre les murs (dialogues à l'école que ce livre bien avant le film), testée avec Fin de l'histoire (prise de langue live d'une forme déjouée de l'actualité : la conférence de presse de Florence Aubenas)...

 

 

Pour lire le dernier chapitre du livre, «Y a-t-il une vie après la littérature ? », cliquer sur la couverture.

 

 

 

 

 

 

Pourquoi un antimanuel de littérature ? A-t-on besoin, après être passé par l'école, de désapprendre la littérature pour l'apprécier ?
J'ai hérité de ce volet de la collection « antimanuel », chez Bréal, donc le caractère anti ne m'appartient pas, j'explique même en intro n'être pas très à l'aise avec cette humeur « anti » (dont je me moquais beaucoup même dans mes paroles punk-rock...). Maintenant, il est bien vrai que le livre essaie de remettre à plat, et souvent pour en souligner la vacuité, quelques discours qui traînent sur la littérature, à l'école mais aussi dans la presse, le milieu littéraire, et surtout dans la bouche des écrivains eux-mêmes. C'est fou comme cette caste, ou corporation, qui ne cesse de se prétendre à l'abri des lieux communs, et de s'auto-déclarer en croisade contre eux, en produit à la pelle sur elle-même. Combien de fois ai-je entendu un écrivain se dire en résistance? Ou dire qu'il y avait une nécessité à ce qu'il écrive tel livre? Ou que les personnages sont apparus au fur et à mesure de la rédaction? Ou qu'il ne sait pas pourquoi on écrit mais qu'il ne pourrait rien faire d'autre? Pour moi c'est à peu près du même niveau qu'une actrice disant que le cinéma c'est d'abord une histoire de rencontres, ou que jouer c'est aller puiser dans le fond de ses blessures. Tiens, les blessures, parlons-en. J'entendais récemment Amanda Sthers dire qu'un auteur (elle disait : auteur) écrit avec ses blessures. Beaucoup d'écrivains plus forts qu'Amanda Sthers lui dénieront sans doute le statut d'écrivain, mais vous pouvez être sûr que la plupart accréditeront cette thèse. D'ailleurs je veux bien l'examiner, cette thèse, mais pour l'instant son systématisme ne me donne que l'envie de la moquer. C'est mon côté petit con.

Ce livre repose-t-il à part égale sur votre expérience d'élève, d'enseignant et d'écrivain ?
D'élève et d'enseignant, très peu. De lecteur et de scripteur, assurément. Au sens où écrire des livres m'a converti à une approche extrêmement concrète et précise des textes, et fait mesurer l'inconsistance de certains décrets génériques sur cette activité ; après avoir pataugé dans l'examen de ces décrets, le livre s'en remet donc à des micro-analyses – une phrase littéraire comment ça marche ? Au sens aussi où la visibilité de mes productions m'a permis d'occuper un point d'observation et d'écoute privilégié. Prenez les festivals littéraires, où je n'avais jamais foutu les pieds avant d'y être invité : on s'y amuse bien, on y rencontre des amis, mais si on tend l'oreille aux débats, éclate avec évidence le spiritualisme dominant dans ce milieu. Son auto-religiosité. Son narcissisme de groupe. Dans le livre je compare cet entre-soi à celui des aristocrates de la Fronde. Bon, je n'y connais pas grand-chose en Fronde, mais assurément la corporation littéraire se vit souvent comme une aristocratie (du goût, des sentiments, de la morale) assiégée et menacée par l'offensive de la vulgarité d'époque, qu'elle vienne du pouvoir ou du peuple. Au fond, si vous les écoutez bien, ils n'ont pas grand-chose d'autre à reprocher à Sarkozy que sa vulgarité ou son inculture. C'est-à-dire qu'on lui reproche de ne pas être écrivain (alors que Mitterrand, hein, quoi qu'on dise c'était une pointure). C'est aussi ça le narcissisme de groupe : en vouloir à tout ce qui n'est pas littéraire. D'où une profonde détestation du peuple (qui ne se déclare jamais telle bien sûr), de ses goûts (Marc Lévy!), de ses loisirs (foot, téléréalité, centre commercial), de son corps (sur quoi danse-t-il, c'est quoi ces survêts?). Rancière aura la délicatesse de parler de "haine de la démocratie". Moi je vais plus loin, plus bas, plus organique : il y a là une haine des pauvres.

Votre objectif premier, aussi bien comme enseignant que comme écrivain, est-il la désacralisation de la littérature ?

Le terme désacralisation est encore bien trop sacré. Mais oui c'est à peu près l'idée. Sachant que j'en attends une augmentation de force de l'objet dont je parle. Je veux dire que je ne suis pas du tout réductionniste. En montrant que la littérature se fait avec des petites mains, que c'est du tricot, de la technique, et que ça s'avance dans le concret d'une phrase ou d'une situation (celle, sociale, affective et idéologique de l'écrivain), je lui donne à mon sens plus de consistance et de puissance que si elle se contente d'être cette activité recueillie et évanescente qu'elle tient tant à être.
Soyons fous, et disons tout crûment que je propose un transfert mythologique du ciel à la terre. Je m'en rends compte aujourd'hui, c'est le cœur de mon boulot depuis le début : faire passer la légende dans la matière ; accréditer l'idée qu'il y a une grâce ici-bas, crotteuse comme un terrain de foot, concrète comme un corps. C'est ce que j'ai fait avec le foot, et surtout avec Mick Jagger et Florence Aubenas. C'est ce que je fais avec la littérature dans ce livre. Sachant que je ne suis pas le premier, hein, on est bien d'accord.
Littérairement, vous êtes-vous construit d'abord contre ?


Ah non non non... J'ai été même pendant longtemps un lecteur très humble, parcourant les classiques en me disant que si je les comprenais mal, c'était de ma faute et pas de la leur. On est éduqués à cette humilité-là, formés comme des sujets de la monarchie littéraire. On fétichise les écrits et les écrivains, en attendant de le devenir à notre tour – après avoir balayé l'énorme scrupule à occuper cette place sacrée. En général les scrupules ne durent pas, et ça y est, c'est notre tour. A nous de jouer la pantomime grotesque de l'écrivain. Ou alors on essaie de déjouer ça. Si, comme écrivain, je me suis construit contre, c'est contre la mythologie de l'écrivain, et une façon très lourdaude d'habiter cette raison sociale.

Que faire de la tradition littéraire quand on est un écrivain contemporain ?
Pour moi la question n'est pas là. Parce que, évidence que je redis dans le livre : t'as dit littérature, t'as rien dit. Il y a autant de différences d'humeur entre Duras et Ambrose Bierce qu'entre Cali et moi. Plutôt que de me sentir plombé par LA tradition littéraire, je me dis que je continue le combat muet et souriant d'UNE tradition littéraire celle que je mets en avant dans l'antimanuel. Une ligne Montaigne-Molière-Diderot-Voltaire-Rimbaud-Michaux, à quoi il faut ajouter quelques contemporains qui me semblent charrier globalement la même humeur (Cadiot, Echenoz et quelques plumes amies comme celles de Joy Sorman, Maylis de Kerangal, Xavier Tresvaux). Elle enjambe le romantisme, promeut une certaine désinvolture par rapport à soi, refuse l'hégémonie de la mélancolie, et bricole dans la matière.
En rock, j'ai le même problème qu'en littérature. T'as dit rock, t'as rien dit. Tu aurais un axe Presley-Berry-Stones-Stooges-Clash-Ramones-Pixies-Libertines, et il n'a rien à voir avec l'axe Velvet-Leonard Cohen-Bowie-Joy Division-Radiohead. Quand j'écris sur Jagger, ce n'est pas une ode au rock tout court, c'est une façon de promouvoir la première famille, parce que je la trouve minoritaire malgré tout. Et surtout parce que c'est l'épicentre nerveux de ma vie.
L'important reste surtout d'observer son temps, d'écouter comment il parle. Ce que je vois et entends depuis une dizaine d'années, c'est que la mélancolie et la psychologie sont les deux déesses contemporaines. Alors j'ai envie de ressortir mon sautillant Diderot et mon vieux camarade Nietzsche, qui est un auteur encore plus « posthume » qu'il ne se croyait lui-même.
Comment organisez-vous en vous la cohabitation entre la littérature et le cinéma, la littérature et la musique ?


Je ne fais plus de musique, la question ne se pose pas. Pour le reste, j'essaie à chaque fois de prendre la mesure d'une situation. Tourner un film n'a rien à voir avec écrire, alors on regarde de quoi il s'agit et on se met en position. Mais la question se pose aussi entre différentes configurations d'écriture : un article pour Transfuge ne convoque pas les mêmes humeurs, les mêmes opérations que la rédaction d'un roman. Chaque exercice appelle des réflexes différents. Le pragmatisme, cette belle qualité matérialiste, aide à s'ajuster à chaque fois.
Ensuite, si l'on parle des influences, tout ça se croise dans un joyeux bordel que je crois assez productif. Didier Wampas m'a autant marqué comme écrivain que Kafka ou Faulkner. Les films de Pialat ont été très formateurs dans la mise au point d'une certaine économie de l'émotion que je pratique dans mes livres. Etc., etc.
Dans quelle mesure peut-on dire que la littérature est toujours politique ?


Affirmation trop pompeuse et lourde pour être honnête. L'antimanuel ne cesse d'émietter ces macro-énoncés qui plombent les débats et auxquels on ne sait plus quel sens attribuer. Bien sûr, toute production publique s'inscrit dans un ensemble où, de son plein gré ou non, elle occupe une position. Mais une fois qu'on a dit ça, on a dit quoi ? Je préfère, plus modestement, inscrire les œuvres dans le champ des discours, ou dans un ensemble que Sollers, qui ne dit pas que des conneries, appellerait la guerre du goût. Le mot « goût » est désuet, presque mondain, mais il dit bien que les soi-disant positionnements théoriques sont d'abord des histoires d'affects et d'humeurs. En musique, art immédiatement greffé aux fibres, les choses sont claires : un type qui adore Coldplay et un autre qui vibre sur James Brown, forcément c'est pas le même corps, et en dernière instance pas la même disposition au monde. En littérature, c'est beaucoup moins évident, et pourtant je pense qu'il se joue les mêmes choses. Ensuite, ces humeurs peuvent être sublimées en opinions politiques, mais ça ne vient qu'en second.

Vous appelez de vos vœux une littérature démocrate. Qu'est-ce que c'est ?


Je n'appelle pas grand-chose de mes vœux, parce que je n'ai pas l'âme d'un prescripteur, et surtout parce que je crois que, dans la profusion des publications, il y a de tout. En gros l'art n'a pas besoin de mes vœux, il s'épanouit très bien tout seul.
Ensuite, cette histoire de littérature démocrate est un peu comique, mais si je dois lui donner un sens, il faut être méthodique. D'abord à quoi ça pourrait ressembler une œuvre de démocrate ? En cinéma, dans la belle tradition des Cahiers, cette chose a été pensée. Pour aller vite, on désigne par là un film qui rend justice à tous ses personnages, de façon honnête, et dont le metteur en scène ne surplombe pas ses créatures. De ce point de vue, je pense que le film de Cantet est un film de démocrate. Vraiment. Et le livre qui l'a inspiré ? Disons que j'ai tout fait pour, mais c'est beaucoup plus difficile d'abdiquer sa position de maîtrise quand on est seul et souverain devant son ordi. Surtout que là j'étais triplement meneur de jeu : narrateur, personnage principal, prof. Alors je me suis donné des contre-pouvoirs, en faisant la part belle aux reparties des élèves, et en sélectionnant les moments où le prof perd pied. Mais je ne suis pas dupe, on reste maître du jeu (alors qu'un cinéaste peut mieux orchestrer sa propre destitution, ne serait-ce que parce qu'il ne travaille pas seul, qu'un plateau, c'est peuplé). Dans l'antimanuel, j'identifie une stratégie littéraire dite de la Baleine Blanche : littérature-tauromachie qui retourne le couteau contre soi, ou se perd dans des grands ensembles, ou se coltine des réalités hétérogènes : l'oral, le peuple, le corps. C'est une façon de tendre à une littérature démocratique.
A défaut, l'option démocratique peut concerner le discours sur les œuvres beaucoup plus que les œuvres elles-mêmes. Là, très clairement, l'antimanuel se veut démocratique, ce qui ne veut pas dire qu'il rende accessible à tous la littérature ou ses propres analyses. Mais du moins part-il du principe que la littérature n'est pas en exception du monde ou du réel, qu'elle en participe. C'est l'importance fondamentale du livre de Rancière sur l'écrivain qui emblématise une position d'exception, Mallarmé. En montrant les incidences des luttes d'émancipation et de l'art populaire de l'époque dans sa poésie, Rancière remet celle-ci dans la circulation commune des discours et des goûts. Aujourd'hui plus que jamais, la littérature se structure contre le monde, contre la société, contre la foule. C'est à la fois très prétentieux (aristocratisme indécrottable de la faune écrivaine), très ingrat (car le monde est un pourvoyeur formidable de littérature) et bien peu tactique, car elle gagne toujours à prendre l'aspiration des énergies contemporaines. Comme dit Gombrowicz à ses pairs : continuez comme ça et vous n'intéresserez bientôt plus personne. C'est un peu ce qui est en train d'arriver. Sauf que la littérature incrimine le monde voué à la trivialité et à l'inculture, au lieu de se regarder dans la glace et mesurer combien elle est quand même rarement désirable.
Un livre de démocrate met aussi sur le même plan toutes ses influences. Entre ce que m'ont apporté le sport, la télé, Flaubert, Clash, Godard, les Nuls, je n'ai pas envie de choisir. Tout cela me constitue à égalité. Si dans une phrase de l'antimanuel cohabitent les Bronzés et La Rochefoucauld, il n'y a là aucun forçage démago, puisque c'est dans cette totale hybridation du haut et du bas, du noble et du popu, que j'ai grandi.

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