Marco Cesario
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Méditerranée

Suivi par 14 abonnés

Billet de blog 21 déc. 2011

Marco Cesario
Journaliste, Auteur
Abonné·e de Mediapart

Turquie: une prison à ciel ouvert pour les journalistes

Marco Cesario
Journaliste, Auteur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La liberté de presse se porte très mal en Turquie. Certes, cela n’est pas une nouveauté mais la situation ne semble pas s’améliorer, au contraire elle semble atteindre le point de non retour. Mais, jusqu’à quand ? Hier matin à l'aube un coup de filet spectaculaire porté par la police anti-terroriste dans plusieurs villes de Turquie a conduit à l'interpellation d'environ 40 journalistes (chiffre non confirmé). Parmi les journalistes interpellés - dans le cadre de l’opération dite de l’anti KCK (Union des Communautés Kurdes) - figurent également le photoreporter de l’AFP Mustafa Özer et le reporter du quotidien de gauche Birgün, Zeynep Kuray (dans la photo). Tous les journalistes sont accusés de faire de la propagande militante à la lutte separatiste du PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan). « Les opérations de police en Turquie se suivent et se ressemblent : les perquisitions sont menées au mépris complet de la protection des sources journalistiques, les interpellations sont massives, ordinateurs et articles sont saisis comme autant de ‘preuves’ » s’inquiètent chez RSF à Paris. Les agences de presse DIHA et ETHA, ainsi que les bureaux du quotidien Özgür Gündem et de la revue Demokratik Modernité ont été perquisitionnés. Les appartements de plusieurs journalistes ont été fouillés minutieusement pendant des heures par la police anti-terroriste.

« Tout le monde est coupable jusqu’à preuve du contraire »

Après ces interpellations des milliers des personnes ont défilé à Istanbul et Ankara pour demander l’abrogation de la loi anti-terroriste, souvent considérée comme un ‘arrière base juridique’ qui justifie les coups de filet, les interpellations et les arrestations massives des journalistes qui travaillent dans la région du Kurdistan turc. Effectivement les autorités continuent à répéter depuis des mois le même mantra, à savoir que les journalistes sont en détention pour des délits ou des crimes sans rapport avec leur profession. Evidemment personne ne peut croîre à une ânerie pareille. Il est pourtant devenu trop facile, en Turquie, de faire taire quelqu’un, par exemple un journaliste. Il suffit de l’accuser d’avoir des liens avec le PKK ou de faire partie d’Ergenekon, le réseau ultranationaliste qui vise à renverser le gouvernement élu d’Erdogan. Les journalistes turcs ont même inventé un nouveau dicton pour expliquer ce système tordu: «En Turquie tout le monde est coupable jusqu’à preuve du contraire ».

Bras de fer sur le génocide arménien mais muets sur les journalistes en prison

Mais pendant que nos confrères en Turquie vivent le pire calvaire, retournons dans notre vieille et chère Europe (et France). Que fait-t-elle ? Elle discute, avec animosité, sur le vote de l’Assemblée Nationale de jeudi prochain (pénalisation pour ceux qui nient le génocide arménien). Ce n'est pas une absurdité se demander quel poids peut avoir ce vote sur les futures décisions de la Turquie concernant son propre passé. La réponse est sans appel : aucun. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de génocide arménien. En France on discute également, avec frayeur, du bras de fer qui va opposer la Turquie à la France au cas où il y aurait un vote positif (ou négatif selon les points de vue) de l'Assemblée nationale concernant le génocide arménien. Les répresailles sont garanties, dans le collimateur turc il va y avoir bientôt la crème de l’entreprise française. J’avoue que tout cela est inamissible en temps de crise (comme une boule de fois gras dans un bidonville de Bombay). Dégoûté, je retourne à mes chers collègues turcs. Peut être l’Europe (et la France) a-t-elle oublié le nombre de journalistes actuellement derrière les barreaux en Turquie ? Ce nombre, selon des sources citées par Bianet, un centre média indépendant qui a siège à Istanbul, a atteint le chiffre-choc de 90 journalistes, ce qui place la Turquie juste derrière la Chine dans la liste des pays ennemis du journalisme libre.

Il est temps peut être que l’Assemblée Nationale, ainsi que l’Union Européenne, se penche sur l’actualité outre que sur l’histoire. Tout en soulignant l’importance de reconnaître le génocide arménien (mais la pénalisation me semble pourtant exagérée), il serait sage de souligner aussi l’importance (et l’urgence) de dénoncer auprès des instances internationales (l'Union Européenne? L'Onu? L'Unesco?) l’emprisonnement et le calvaire quotidien de tous ceux qui travaillent dans la presse 'libre' en Turquie, des journalistes qui se limitent à faire leur métier et qui souhaitent peut être, à travers leur métier, construire un pays meilleur. Zeynep Kuray était l’une d’entre eux. Ne l’oublions pas.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Services publics
RER B : voyage sur la ligne qui déraille
Le RER B est la deuxième ligne de train la plus chargée d’Europe, et pourtant elle souffre de nombreuses tares : quatre terminus, un tunnel partagé avec le RER D et, surtout, un sous-investissement chronique de la part de la région et de l’État. Les usagers souffrent, les conducteurs aussi.
par Khedidja Zerouali
Journal — Migrations
Étrangers sous OQTF : la justice recadre la préfecture de Seine-Maritime
Le tribunal administratif de Rouen vient de débouter la préfecture qui demandait aux gestionnaires de centres d’hébergement d’urgence d’exclure de leur dispositif « insertion » les étrangers en situation irrégulière faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire exécutoire. Une décision qui vient contredire les circulaires et les récents engagements du ministère de l’intérieur.
par Manuel Sanson
Journal
La précarité étudiante s’enracine et le gouvernement répond à côté
Le gouvernement vient de débloquer 10 millions d’euros pour soutenir les associations qui agissent en faveur des étudiants précaires. Seulement, les principaux acteurs considèrent que la réponse est insuffisante et attendent des mesures structurelles pour endiguer la pauvreté des étudiants.
par Faïza Zerouala
Journal — Europe
À Mykolaïv, les morts hantent civils et militaires
La ville de Mykolaïv subit depuis des mois le manque d’eau potable et les coupures d’électricité. La région a été bombardée sans relâche par l’armée russe jusqu’à la mi-novembre 2022 et plus de la moitié des habitants a quitté les lieux. Civils et militaires restés sur place racontent leur « cauchemar ».
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet d’édition
Reboiser les forêts brûlées est favorisé par une niche fiscale
Si l'investissement forestier offre des possibilités de rendement limitées, il constitue en revanche une niche fiscale qui permet de réduire le montant de son impôt sur le revenu. L'investissement forestier réalisé par une personne domiciliée en France lui permet de bénéficier d'un avantage fiscal, que ce soit au titre de l'impôt sur le revenu ou de l'IFI (impôt sur la fortune immobilière).
par Patrick Cahez
Billet de blog
Incendie de forêt : les causes ne sont pas que climatiques
[Rediffusion] Les forêts du Sud en particulier demandent beaucoup d'attention pour ne pas prendre feu. Coupe feu, garde-forestiers, défrichages, surveillances, pompiers de proximité, les moyens sont-ils encore là ou ces incendies sont-ils causés par l'impéritie des pouvoirs publics ?
par lecteurfid
Billet de blog
Vidéo - le gouvernement empêche les débats sur les forêts publiques par 49-3
Il y a un mois, nous avons publié ici une tribune signée par plus de 40 parlementaires, demandant un débat sur l’avenir de l'Office National des Forêts dans la loi de finances avant le 49-3 du gouvernement. Devinez quoi : les débats devaient avoir lieu le 2 novembre à 17h05. Le 49-3 a été activé le 2 novembre à 17h00. Mais tout n'est pas perdu : la suite se joue au Sénat dès mercredi.
par Pour des forêts vivantes
Billet de blog
Des chênes (français) pour la Chine
Fric-frac dans les forêts françaises. Voler du bois n’est pas une mince affaire. Et pourtant, dans les Pyrénées, en Moselle, en Vendée, dans le Nord, le brigandage se multiplie. A l’heure des drones, GPS et autres trackers… (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement