Turquie: une prison à ciel ouvert pour les journalistes

 

 

405410_2877561946465_1482495203_32975216_83723156_n.jpegLa liberté de presse se porte très mal en Turquie. Certes, cela n’est pas une nouveauté mais la situation ne semble pas s’améliorer, au contraire elle semble atteindre le point de non retour. Mais, jusqu’à quand ? Hier matin à l'aube un coup de filet spectaculaire porté par la police anti-terroriste dans plusieurs villes de Turquie a conduit à l'interpellation d'environ 40 journalistes (chiffre non confirmé). Parmi les journalistes interpellés - dans le cadre de l’opération dite de l’anti KCK (Union des Communautés Kurdes) - figurent également le photoreporter de l’AFP Mustafa Özer et le reporter du quotidien de gauche Birgün, Zeynep Kuray (dans la photo). Tous les journalistes sont accusés de faire de la propagande militante à la lutte separatiste du PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan). « Les opérations de police en Turquie se suivent et se ressemblent : les perquisitions sont menées au mépris complet de la protection des sources journalistiques, les interpellations sont massives, ordinateurs et articles sont saisis comme autant de ‘preuves’ » s’inquiètent chez RSF à Paris. Les agences de presse DIHA et ETHA, ainsi que les bureaux du quotidien Özgür Gündem et de la revue Demokratik Modernité ont été perquisitionnés. Les appartements de plusieurs journalistes ont été fouillés minutieusement pendant des heures par la police anti-terroriste.

 

« Tout le monde est coupable jusqu’à preuve du contraire »

 

Après ces interpellations des milliers des personnes ont défilé à Istanbul et Ankara pour demander l’abrogation de la loi anti-terroriste, souvent considérée comme un ‘arrière base juridique’ qui justifie les coups de filet, les interpellations et les arrestations massives des journalistes qui travaillent dans la région du Kurdistan turc. Effectivement les autorités continuent à répéter depuis des mois le même mantra, à savoir que les journalistes sont en détention pour des délits ou des crimes sans rapport avec leur profession. Evidemment personne ne peut croîre à une ânerie pareille. Il est pourtant devenu trop facile, en Turquie, de faire taire quelqu’un, par exemple un journaliste. Il suffit de l’accuser d’avoir des liens avec le PKK ou de faire partie d’Ergenekon, le réseau ultranationaliste qui vise à renverser le gouvernement élu d’Erdogan. Les journalistes turcs ont même inventé un nouveau dicton pour expliquer ce système tordu: «En Turquie tout le monde est coupable jusqu’à preuve du contraire ».

 

Bras de fer sur le génocide arménien mais muets sur les journalistes en prison

 

Mais pendant que nos confrères en Turquie vivent le pire calvaire, retournons dans notre vieille et chère Europe (et France). Que fait-t-elle ? Elle discute, avec animosité, sur le vote de l’Assemblée Nationale de jeudi prochain (pénalisation pour ceux qui nient le génocide arménien). Ce n'est pas une absurdité se demander quel poids peut avoir ce vote sur les futures décisions de la Turquie concernant son propre passé. La réponse est sans appel : aucun. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de génocide arménien. En France on discute également, avec frayeur, du bras de fer qui va opposer la Turquie à la France au cas où il y aurait un vote positif (ou négatif selon les points de vue) de l'Assemblée nationale concernant le génocide arménien. Les répresailles sont garanties, dans le collimateur turc il va y avoir bientôt la crème de l’entreprise française. J’avoue que tout cela est inamissible en temps de crise (comme une boule de fois gras dans un bidonville de Bombay). Dégoûté, je retourne à mes chers collègues turcs. Peut être l’Europe (et la France) a-t-elle oublié le nombre de journalistes actuellement derrière les barreaux en Turquie ? Ce nombre, selon des sources citées par Bianet, un centre média indépendant qui a siège à Istanbul, a atteint le chiffre-choc de 90 journalistes, ce qui place la Turquie juste derrière la Chine dans la liste des pays ennemis du journalisme libre.

 

Il est temps peut être que l’Assemblée Nationale, ainsi que l’Union Européenne, se penche sur l’actualité outre que sur l’histoire. Tout en soulignant l’importance de reconnaître le génocide arménien (mais la pénalisation me semble pourtant exagérée), il serait sage de souligner aussi l’importance (et l’urgence) de dénoncer auprès des instances internationales (l'Union Européenne? L'Onu? L'Unesco?) l’emprisonnement et le calvaire quotidien de tous ceux qui travaillent dans la presse 'libre' en Turquie, des journalistes qui se limitent à faire leur métier et qui souhaitent peut être, à travers leur métier, construire un pays meilleur. Zeynep Kuray était l’une d’entre eux. Ne l’oublions pas.

 

 

 

 

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