Billet de blog 26 juil. 2022

Andreleo1871
Jardinier
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Les guerriers de l'ombre

« Je crois que la planète va pas tenir longtemps, en fait. Que le dérèglement climatique ne me permettra pas de finir ma vie comme elle aurait dû. J’espère juste que je pourrai avoir un p’tit bout de vie normale, comme les autres avant ». Alors lorsque j'entends prononcer ces paroles de ma fille, une énorme, incroyable, faramineuse rage me terrasse. « Au moins, j’aurais vécu des trucs bien. J’ai réussi à vaincre ma maladie, c’est énorme déjà ».

Andreleo1871
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous sommes dans notre voiture. Polluante. Pas électrique.
Nous n’avons pas les moyens de nos convictions et, vivant en milieu rural, il faut bien l’utiliser pour travailler ou pour emmener notre fille prendre son bus et/ou son train.

La canicule est telle que je me demande comment les pneus ne restent pas tout simplement englués dans l’asphalte, dont la consistance est telle qu’elle finit par ressembler à ces crèmes anglaises industrielles dégueulasses, vendues au supermarché de la ville la plus proche.

Ma fille, pensive depuis qu’elle est monté dans ce véhicule diesel dégueulasse pour l’environnement, entre autres, rompt tout à coup son silence :
« Tu sais, papa, je ne crois pas que je vais finir ma vie sur terre ».

Je cherche à comprendre ce qu’elle veut dire par là.
Pense-t-elle que cet illuminé d’Elon Musk, tel un Moïse des temps modernes, va ouvrir en deux les flots de la voie lactée avec son bâton hyper connecté, et emmener le peuple humain (ce qu’il en restera et ceux, surtout, qui seront capables de payer les sommes astronomiques exigées pour une telle migration) sur une planète lointaine ? Et tout ça pour y développer, à nouveau, le même bordel qu’ici, de surcroît ?

Je fais une vanne là-dessus, vachement moins tarabiscotée que la phrase précédente de ce texte. Ma fille se marre. Elle le fait souvent. Non pas que je sois particulièrement drôle. Mais parce qu’elle a pris l’habitude de le faire, depuis sa maladie. Parce qu’avec le diagnostic qu’elle a pris dans la gueule, il y a un peu plus de deux ans, soit tu ris, soit tu crèves.

Elle a ri. Beaucoup.
La rémission est arrivée vite.
Grâce aussi, évidemment, à un traitement dont elle a bénéficié d’office, sans passer par le tirage au sort habituellement effectué pour ce traitement, aussi cher qu’efficace. Sa leucémie étant particulièrement virulente, il lui a été possible d’y accéder sans subir cette sordide loterie.
D’autres gamins n’ont pas eu cette « chance ».
La Vie aussi fait de l’humour.
Noir.

Souvent.

La rémission est arrivée vite, disais-je. Victoire de nos vannes, de l’humour, de l’Amour, de la Vie sur la Mort, potentielle, quasi-probable aux vues de la virulence de la leucémie qui s’en prenait à elle, alors qu’elle n’avait que treize ans.
Faut dire qu’on l’a beaucoup vanné, la Mort. Elle est repartie, la faux entre les jambes. Cette salope a très peu d’humour. Et c’est tant mieux. On l’a kické à coups de vannes, on l’a frappé au sol comme des acharnés, en continuant de se marrer. On a chargé nos flingues d’une dernière vanne de gros calibre, une bien lourde, visé la tête et, pour l’instant, elle ne se relève pas.
Je garde toujours deux trois grimaces de mon cru à portée de main, que j’espère hilarantes, si jamais elle repointait sa sale gueule encapuchonnée de noir.
Mais ça n’arrivera pas. Ça ne peut arriver. Notre môme a été tellement forte qu’elle a compris à qui elle avait à faire.

POINT BARRE.

Dans ta gueule, la Mort.

J’ai fini par demander à ma fille ce qu’elle voulait dire par « Je ne crois pas que je vais finir ma vie sur terre », redoutant la réponse, par avance. Et malgré tout l’humour que j’essaie de cultiver depuis (et même avant, j’avoue), je n’ai plus du tout envie de rire. L’humour, c’est comme le reste, t’as beau essayer de le cultiver, quand le climat « part en four à 220°», plus rien ne pousse.

« Je crois que la planète va pas tenir longtemps, en fait. Que le dérèglement climatique ne me permettra pas de finir ma vie comme elle aurait due. Que ça s’arrêtera avant. J’espère juste que je pourrais finir mes études et, au moins, avoir un p’tit bout de vie normale, comme les autres avant ».

Une énorme, incroyable, faramineuse rage me terrasse alors lorsque je l’entends prononcer ces paroles.

« Au moins, j’aurais vécu des trucs bien. J’ai réussi à vaincre ma maladie, c’est énorme déjà ».

Ce n’est plus la rage qui m’étreint à ces mots-ci. C’est une immense et incommensurable détresse qui s’empare de moi.
Cette gamine s’est battue comme des millions de malades contre cette immonde saloperie ou d’autres toutes aussi terribles. Elle / Ils ont gagné. Et haut la main, encore. Ma fille nous a même, de son propre aveu après coup, protéger des souffrances qu’elle endurait. De la peur qui la terrassait parfois. Elle n’en parlait que très peu, pour nous protéger. Le Monde à l’envers, en somme. Tel qu’il tourne depuis trop longtemps, déjà.

Et Nous, Nous les gens de ma génération et des précédentes, comment les protégeons nous ? Nous ne sommes capables de lui offrir que l’espoir d’éventuellement « finir ses études » et d’avoir « un p’tit bout de vie normale » ? Elle dit que « ce sera déjà ça »...

Je REFUSE que nous n’ayons que ce « déjà ça » à lui offrir. Comment penser un seul instant que ce serait à la hauteur de son combat ? Comment se satisfaire d’être aussi pitoyables, d’être aussi minablement petits alors qu’elle a été si admirable, si incroyablement grande, dressée de toutes sesforces contre ces horreurs qu’elle a traversé ?

Et je ne parle là « que » de ma fille.

Comment osons-nous encore regarder en face tous les malades, gosses ou pas, du monde entier, qui se sont accroché à la Vie, qui ont lutté et remporter ces admirables victoires quand tout ce que nous avons à leur offrir en retour, c’est un Monde mourant, quasi-invivable, déjà mort, par endroits ?

Comment ont-ils trouvé cette force, qu’aucun d’entre nous ne soupçonne tant qu’il n’a pas à l’éprouver, pour vaincre l’invincible ?
Comment et pourquoi sommes-nous incapables, collectivement, de lutter contre un système qui détruit notre planète, celle-là même qui porte ces véritables Héros, celle-là qui devraient leur permettre d’accéder à un répit tant mérité après de telles batailles ?

Greta Thunberg était en colère, comme le sont nombre de gamins de son âge. Les « Grands de ce Monde » (expression qui masque si mal leur petitesse réelle) n’ont vu dans cette colère qu’ « hystérie » et/ou « crise d’adolescence »... Imbus de leur (toute petite) personne, enivrés de
profits à courts termes et du pouvoir qu’ils croient en tirer, ces imbéciles lui ont répondu par le mépris et les insultes. Cette gamine a raison : ils lui ont volé sa jeunesse. Ils en sont désormais à voler la vie future de ma fille, de nos enfants, de nos proches. La nôtre, également.

Les apôtres du fric à court termes et de la jouissance matérielle auraient dû voir, dans l’engagement de cette enfant, le courage politique qu’ils n’ont plus depuis des lustres.

Elle leur a finalement manifester plus de respect qu’ils n’en ont eu à son égard. Elle aurait dû leur cracher au visage. Nous devrions tous le faire, puisque c’est ce qu’ils nous font régulièrement avec leur COP21, 24 et QuaranteMilleDouze.

Le respect est une notion qui n’existe que dans la réciprocité.

Ils ne méritent pas le nôtre tant qu’ils nous prennent pour de simples crétins qui se satisferaient de leurs bla-bla incessants et autres « carabistouilles », vendues comme des solutions concrètes au problème du dérèglement climatique. Ils ne méritent pas mieux tant qu’ils continueront de nous mépriser, en pensant que leur ridicules slogans de communicants vendus suffiront à cacher l’état du Monde, que ce soit sur le plan écologique, social et politique.

De véritables luttes ont été menés par tous ces gens admirables qui ont dû faire face à leur maladie. Et ce malgré un avenir absolument épouvantable dû à l’inaction des « Grands de ce Monde ».
Continuer de faire de grandes déclarations de principe, et rien d’autre ou si peu, n’est que mépris adressé à celles et ceux qui se sont battus conte la Mort elle-même.

Je leur renvoie ce mépris.
Je leur dédie ma rage.
Je leur réserve ma haine, que je retiens, pour le moment, si toutefois ils venaient à changer vraiment.
Concrètement.
Radicalement.

Je crois peu à cette éventualité mais ma fille m’a récemment appris à croire à l’impossible.
Elle a prouvé, concrètement, elle, qu’il ne fallait jamais désespérer.
Je lui dois donc de laisser une toute petite place à l’espoir.

Que nos dirigeants commencent déjà par respecter tous ces gens admirables qui se sont réellement battus, eux.
C’est un dû.

Qu’ils cessent de les humilier en « brassant de l’air » avec leurs déclarations creuses, et nous avec, proches qui avons traversé la tempête avec nos malades.
Qu’ils se rendent compte à quels points nos gosses méritent mieux que ces pitoyables propositions qu’ils ont l’indécence de penser suffisantes.

Qu’ils commencent déjà par ne plus embastiller les plus courageux d’entre nous qui, par exemple, stoppent le tour de France, ou bien sont contraints, face à la mollesse de ces soi-disant dirigeants, d’employer de réels moyens d’action et de revendication.
Ce sont eux qui les contraignent à employer ces moyens. Leurs oreilles rendues sourdes par le bruissement des milliards qu’ils brassent obligent les militants à crier plus fort.

N’inversons pas les rôles : les coupables sont en haut.
Pour le moment.

Qu’ils nous prouvent, enfin, qu’ils ont compris que leur avidité et celle, intrinsèque au système qu’ils défendent, n’a plus aucun avenir, ni pour Nous, ni pour la planète qui nous accueille.

Je contiendrais ma haine s’ils se décident à agir réellement, donc. Parce que cela me permettra de pouvoir dire à ma fille qu’elle ne s’est pas battu « juste » pour faire des études.
J’ai honte pour ces « dirigeants » qui n’ont aucune conscience, manifestement, de tout cela.
Je ne les hais pas, encore une fois, pour le moment. Je les plains de n’être, visiblement, que ce qu’ils donnent à voir à travers leur verbiage.

Mais si rien ne se passe, concrètement, alors oui, viendra le temps de la Haine. Et elle sera bien légitime, me semble-t-il.
Nous n’avons pas survécu à de telles tempêtes pour rien.
Nous n’avons plus peur.
Grâce à ma fille, en particulier, et à tous ceux que j’ai pu croiser dans cette effroyable période.

Jacques Higelin disait « On n’élève pas les enfants. On s’élève avec eux. On apprend. On Avance ».
Il avait absolument, définitivement, irrémédiablement raison.
Merci ma fille, merci mon amour pour tout ce que tu nous as appris.
On s’est élevé à de telles hauteurs grâce à toi que ces misérables petits « Grands de ce Monde » apparaissent désormais à leur véritable échelle.

Je te promets que nous allons nous battre, et faire de notre mieux, pour t’offrir autre chose que le Monde qu’ils ont l’indécence de vous proposer, à toi et tous les autres qui se sont battus avec tant de force.

J’espère que cette lutte sera enfin collective et que ses victoires seront à la hauteur des vôtres, à toi et tous les petits soldats que j’ai croisé dans les services d’oncologie.

Vous méritez qu’on vous offre tellement mieux que le monde qu’ils essaient de vous vendre.

*Je ne pouvais faire l’économie de cet ajout à mon texte :
Je veux évidemment remercier infiniment les équipes soignantes et toutes celles et ceux qui nous ont aidés dans ces moments difficiles, malgré leurs conditions de travail et les moyens réduits qu’on leur imposent, dues aux mêmes causes, et aux mêmes margoulins, qui foutent la planète en l’air.
Je reste fier, et le serais toujours, de nos aînés qui se sont battus pour que le système de Sécurité Sociale français soit ce qu’il est, malgré les coups de boutoirs répétés par les mêmes, encore et toujours. Les mêmes qui épuisent les droits des travailleurs, main dans la main avec leurs potes de chez Uber, Amazon et consorts. Contrairement à ce qu’ils essaient de nous faire croire, ils sont le passé. Nous, nos gosses, sommes l’Avenir.

Un mot rapide pour les éventuels « haters » qui viendraient cracher leur venin si ce texte est diffusé en ligne, en disant que j’utilise notre histoire personnelle à des fins politiques :
Je me permets de vous faire remarquer qu’aucun nom, lieu ou autre élément ne permet d’identifier les personnes citées. Il aurait pu être écrit par n’importe quel malade, ex-malade, accompagnant et/ou ex-accompagnant.
Vos petits jets de haine ridicule se briseront de toutes façons contre un rempart bien plus solide et naturelle que le plus chimique des bétons armés : le courage que nous a donné notre fille, à mon épouse et à moi.

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