Du colorisme et des usages sociaux du mot Noir.

Décembre 2020, une expression coloriste enjouée lors de "La France a un incroyable talent", et une autre rageuse de S.Coltescu lors du match contre le PSG, interrogent les usages sociaux du mot Noir envers l’Homme et la question du colorisme qui les traverse. Le colorisme sera ici cerné dans sa dialectique historique de racialisation avec les Noirs.

    Décembre a clôturé une année 2020 durant laquelle le colorisme et sa portée racialisante ont encore massivement frappé. Nous retenons deux de ses expressions en ce mois , une enjouée de Marianne James lors de la finale de La France a un incroyable talent, et une rageuse par l’arbitre S.Coltescu envers P.A. Webo lors du match contre le PSG, pour interroger les usages sociaux du mot Noir envers l’Homme et la question du colorisme qui les traverse.

Lors de la finale de La France a un incroyable talent, édition 2020, télévisée le 10 décembre, Marianne James a félicité une compagnie de jeunes danseurs en ces mots exacts : « Je vous aime tous, les petits et les grands, les Blancs et les Noirs !».

Ces mots de Marianne James ont traduit le regard coloriste qu’elle a posé dans une situation où il s’agissait d’apprécier un groupe de personnes pour leur performance artistique. Si ces danseurs avaient tous été blancs, les auraient-elle interpellés par leur couleur de peau ? Non, bien évidemment. Si un juré Noir avait dit une chose équivalente, on aurait crié au communautarisme et à la conception défensive de l’identité sociale que ce terme englobe très singulièrement en France dès que l’identité Noire est nommée. Encore, on aurait crié au racisme anti-blanc, cette chimère masquante de la domination Blanche, comme on crie au loup.

 Lors du match de Ligue de champions entre le Paris SG et Istanbul Basaksehir programmé mardi 8 décembre 2020, l’arbitre Sebastian Coltescu s’est adressé à l’arbitre central en désignant l’entraîneur adjoint Pierre Achille Webo, par sa couleur de peau : «Le noir là-bas, va voir qui il est», puis encore, «Le noir là-bas, ce n'est pas possible de se comporter comme ça.» Le match fut interrompu grâce à la solidarité des joueurs avec Pierre Achille Webo, une première dans l’histoire du sport. Quand entend t’on des Noirs apostropher des Blancs par leur couleur ? Imaginons le tollé que cela provoquerait, à la une des journaux nationaux, faisant sujet dans ces talk-shows ronronnants.

     C’est bien la distinction chromatique de l’Homme qui s’est énoncée  dans ces deux exemples, de celle qui sévit en première instance dans l’ordinaire du racisme anti-Noir. Dans la gradation d’intensité qu’ils donnent, nous retrouvons à l’œuvre toute la perception ethno-différentialiste de l’Homme, même quand l’amour se veut universaliste et digne des représentations républicaines. Si certes avec Marianne James nous sommes loin des mots de l’arbitre Sebastian Coltescu, toutefois elle a bien révélé sa perception d’une réciprocité fondée sur le colorisme  … même si elle en est peut-être inconsciente, je m’incline à lui accorder ce bénéfice du doute.

Comme le rapport visuel qu’engage le colorisme ne manque jamais de suggérer une interprétation, Marianne James n’a pas vu un groupe homogène dans cette compagnie de danse. Le caractère hétérogène pour elle « des Blancs et des Noirs » a surplombé le groupe. Et Marianne James est juste un échantillon chez qui la discrimination raciale sait besogner jusque dans l’amour des Noirs.

Quoiqu’il en soit, sa remarque ayant scindé les Blancs et les Noirs révèle l’introjection mentale d’un racisme systématisé qui commence avec la caractérisation de la couleur, et de la race son corollaire. Même quand ses reprises n’obéissent pas consciemment à une volonté de discrimination, un propos tel celui tenu par Marianne James nous parle de la ligne de couleur qui reproduit toujours vivement des catégories raciales, de celles qui pérennisent le classement des Hommes entre Blancs et Noirs.

Ses mots ont au moins crée une scène de l’Afrodescendance où Blancs et Noirs ont été distingués, eussent t’-ils été fondus dans le lien de l’amour. En fait, elle a voilé la fracture ethnique en même temps qu’elle l'a ré-ouverte, en se justifiant par le caractère justiciable et divin de l’amour.

La lumière de l’amour occulte ici quelques obscurités, dont les Noirs sont toujours les prisonniers de la caverne de la race. La diversité qu’elle aurait pu juste voir ici entre « petits et grands », d’un regard affranchi de toute perception coloriste, est toujours la diversité de l’épiderme. La logique d’évaluation qualitative de cette compagnie de danse pouvait objectivement prendre pour item la pyramide des âges (« petits et grands »), mais la logique de différenciation indexée sur la race a encore prévalu (« Blancs et Noirs »).

Faut-il disposer d’un sensorium1 culturellement formaté par l’orientation raciale et le colorisme, pour discerner et concevoir des Blancs et des Noirs dans un groupe d’humains, de plus est agrégé par une pratique artistique commune.

Quant à l’arbitre Sebastian Coltescu, ses mots sont sortis droit de l’arène du procès de l’Afrodescendance, où le regard des Blancs définit ce que l’Homme est, dès lors que son épiderme est brun . Ce regard qui matérialise le Noir-Nègre au profit de leur suprémacisme.

C’est cette matérialisation archaïque et raide de grossièreté, qui veut que l’identité Noire est épinglée en France comme symptôme du  « communautarisme », alors qu’elle se fonde sur une reconnaissance légitime. Mais la revendication identitaire se voit illégitimée quand bien même elle porte les blessures des inégalités raciales vécues, comme comme celle majeure et très présente, qui récuse le droit des racisés à se prononcer sur le vécu de leur domination.

Dans ce non-droit, l’auto-détermination restant malvenue, l’auto-définition pour les Noirs l’est tout autant. Seul le Blanc reste autorisé à définir qui est qui, comme aux temps de l’esclavage et de la colonisation en fin de compte.

Et pour ceux qui s’insurgeraient considérant que tout va bien en l’absence de dénominations injurieuses telle  Nègre/Négro , rappelons que c'est sous l’abord des Blancs que les Noirs sont devenus des Noirs, que les Blancs se sont construits comme des Blancs, puisqu'avant cela ils étaient tous juste des Hommes. Quand aujourd'hui les Noirs ne sont toujours pas interpellés comme des Hommes mais le sont par une couleur, leur exogénéité est reconduite dans une dialectique de l’essentialisation.

     Pour entendre encore dire que les Noirs ne supportent pas d’être interpellés  Noir par les Blancs, alors qu’entre eux ils s’appellent ainsi couramment sous les divers vocables de Nègre, Nègro, Nèg et Kaf chez les créoles, des explications s’imposent pour comprendre pourquoi cette interpellation est racialisante quand elle est prononcée par les Blancs. J’insiste ici sur la signification du vocable Blanc, qui ne s’adresse qu’à ceux qui peu ou prou expriment leur différence par rapport aux Noirs, ou encore à ceux que le racisme anti-Noir laisse indifférents ; il ne saurait s’adresser à la partie des personnes blanches de peau qui vivent péniblement l’afrophobie ou négrophobie ambiante, et qui luttent contre les iniquités de la condition Noire.

Admettons d’abord, avant d’analyser plus tard comment se joue là un retournement du stigmate, que les Noirs se revendiquent Noirs ou Nègres quand ils dressent leur condition sociale, leur présent, leur histoire, quand ils les analysent, quand ils se placent dans l’assomption de leur origine.

Les Noirs ne peuvent être nommés Noirs que quand ils sont situés dans le cadre de leur condition sociale, ce qui n’est pas le cas dans des apostrophes telles que dans nos exemples avec Marianne James et S.Coltescu. La couleur devient dans ce cas, ou tout autre cas où le mot Noir s’emploie hors du cadre de la condition Noire, un indicateur différentiel dans la conception de l’humanité. Mais discuter à propos des Noirs par exemple, les situe dans leur condition sociale et entre dans ce cadre, à condition bien sûr que le contenu du propos en soit respectueux.

Quand les Noirs s’interpellent entre eux Noirs, ils ne se conçoivent pas comme tels par un prisme ethno-différentialiste, mais conçoivent comme Noire ou Nègre leur identité culturelle dans l’heureuse préservation de leur héritage intergénérationnel.

Les Noirs enrôlent dans le répertoire de leur identité sociale les termes qui viennent des distinctions raciales dont ils furent l’objet, puisque ces Hommes sont Noirs depuis que les Blancs les ont ainsi nommés. Ce qui n’exclut en aucun cas, bien que le contraire soit persiflé par les Blancs, que les Afrodescendants revendiquent leur inclusion sociale mais sous la condition sine-qua-non que soit conservée l’identité Noire, ce qui écarte toute forme d’assimilation.

Quand les Noirs se revendiquent Noirs, ils résistent à l’ordre assimilationniste ce qui ne peut se faire sans s’inscrire dans leur filiation de racisés. Et il ne s’agit pas là d’une identité réactionnelle, chargée de ressentiment et de querelles comme on cherche à nous le faire croire, mais d’une exigence de légitimité que la nation, reconnaissante de son format multiculturel, doit équitablement à ses diverses composantes ethniques.

Tout est dit dans ces mots de Ta-Nehisi Coates, dans son ouvrage Une colère noire2 :

« Vous avez fait de nous une race, nous avons fait de nous un peuple. »

Quand les Blancs interpellent des Afrodescendants par le vocable « Noirs », ils trahissent une perception de ces êtres informée par la différence et non par la similitude. Ils se placent dès lors dans ce process d’essentialisation ayant prévalu dans la différenciation raciale. Ce process d’essentialisation vaut de même quand les Blancs se revendiquent Blancs, manière de marquer leur suprémacisme comme la posture manichéenne qui donne corps au terme Blanc.

Contredire le fait que les Noirs s’interpellent entre eux « Noirs, Nègres, Négro » , revient encore à récuser la capacité des racisés à se protéger psychiquement par le jeu du retournement du stigmate, ce processus qui leur permet d’expulser la domination vécue. Sartre, dans Orphée Noir, nous replace à son origine :

«Et puisqu’on l’opprime dans sa race et à cause d’elle, c’est d’abord de sa race qu’il lui faut prendre conscience ».

La reprise positive des vocables Noir/Nègre par les Noirs répond à ce qui est appelé le retournement du stigmate, processus émanant de cette prise de conscience telle que définie par Sartre. Cette prise de conscience engage des luttes en réhabilitation et le retournement du stigmate en résulte.

Le retournement du stigmate se définit comme une opération simultanément socio-historique et psychique passant par un procédé autonyme que les Afrodescendants des sociétés esclavagistes connaissent tous, au-delà des constructions différentes de leurs langues créoles respectives : Il reprend les dénominations péjoratives dont ils furent affublés par les Blancs, mais en leur conférant une connotation positive qui les détache de leur assignation historique : dont les termes signifiants Noir/Noire, soit Nègre/ Négresse aux Antilles et Kafre / Kafrin à La Réunion, comme tous leurs dérivés ou termes apparentés.

Ces dénominations formées par les Blancs, minorant l’homme Noir dans un but de dépersonnalisation, furent intégrées par les esclaves qui au fil des siècles construisirent leur idiome nommé créole, en même temps qu’une identité nouvelle de colonisé, étant donné que les langues originelles furent perdues dans l’éclatement des groupes ethniques lors de la déportation des Noirs réduits en esclavage. Leur langue nouvelle s’élabora par la reprise des termes entendus chez les Blancs colons, ce qui réunissait les esclaves dans un même entendement. Ainsi les termes péjoratifs dans l’entendement des Blancs de Nègre ou Kafre, ne l’étaient pas dans l’entendement des Noirs puisqu’ils n’en connaissaient ni l’origine ni le sens.

Plus tard dans le temps, sachant que la colonisation ne prit fin qu’en 1946, les termes nègre ou kafre et leurs dérivés furent valorisés, par ce processus du retournement du stigmate. Les termes Nègre/Négresse ou Kafre/Kafrin prirent cette connotation majorante que les termes homme/femme prennent quand ils s’habillent d’une force sociale, tout comme en français par exemple dans cet emploi : « Ça c’est un/une homme/femme ! ».

Par le retournement du stigmate s’accomplit un travail psychique propre à s’opposer aux représentations sociales de la race élaborées par l’homme Blanc au profit de sa grandeur. Aussi le retournement du stigmate indique que c’est bien sur la perception induite par les schèmes coloristes qu’il agit.

Ce retournement du stigmate, qui fait la réappropriation valorisante des locutions nominales, obéit tout d’abord à la revendication d’une affirmation de soi et d’une objectivation de soi propre à ré-inscrire l’Homme Noir dans l’humanité. Le renversement des représentations sociales auquel il procède, sait parallèlement permettre à l’individu de devenir psychiquement étanche au contenu dépréciatif de ces termes. Dans son mouvement, se joue ce processus long et complexe qu’est la construction identitaire sans laquelle l’individu ne peut exister.

Le procédé autonyme par lequel se traduit le retournement du stigmate est identique chez les Noirs nés en France, actuellement les jeunes utilisent entre eux le terme Negro pour s’interpeller. Les mêmes effets en sont recherchés, ce qui n’est pas sans indiquer que ce retournement du stigmate traverse les temporalités historiques et ses mutations sociales … vu que la question de la racialisation est loin d’être résolue.

      Le colorisme gouverne et se reproduit dans l’empire d’une dermocratie aux faux airs démocrates. Sa reproduction est insidieuse car elle est avance masquée, n’apparaissant à personne en raison de la pseudo-réalité de la couleur de peau, pseudo-réalité que l’on commue en objectivité dans une France eurocentrée. Or la couleur est subjective et si elle reste si mal éclairée par ce vieux principe voulant que les apparences sont trompeuses, ses constructions anthropologique et politique en sont responsables. Si la couleur de l’homme était objective, d’une part le blanc serait une couleur, et d’autre part elle ne fonctionnerait pas comme cet indice mélanique (Pap Ndiaye) qui ordonne le placement des Hommes dans une hiérarchie humaine façonnée à des fins de domination raciale.

Steven Aitchison pose en ces termes le rapport entre différenciation et perception coloriste :

« Ce n’est pas la couleur de notre peau qui nous rend différents, c’est la couleur de nos pensées ».

Mais la France se caractérise par l’impensé de la race spécifiquement et massivement à l’égard de ses Afrofrançais, alors que depuis cinq siècles soit le temps le plus long jamais connu par notre nation à l’égard d’une population, rien n’est entrepris pour rompre avec l’essentialisation de l’Homme Noir. En notre société de la colonialité les groupes racialisés sont hiérarchisés, et les Noirs sont historiquement placés les derniers dans cette verticalité anthropologique construite.

Face à cela, nous faut-il examiner « le processus par lequel les forces sociales, économiques et politiques déterminent le contenu et l’importance des catégories “raciales" et celui qui, en retour, donne un sens racialisé à ces catégories »3.

Dans cette emprise culturelle, le colorisme est certainement le facteur le plus occulté de l’afrophobie parce-qu’il en est le plus implémenté sur le plan psychique au cœur d’un fonctionnement visio-centrique radical individuel et collectif.

Les caricatures donnent les pires exemples de ce fonctionnement. Jusque dans celles qui dénoncent des faits de racisme anti-Noir, se retrouvent avec constance les traits physiques émanant des stéréotypes raciaux les plus grossiers, crus, et barbares Tout comme dans l’amour des Noirs de Marianne James, la différenciation raciale s’impose dans la perception des Blancs.

 

 © DIEM © DIEM

Les lèvres grossies et rougies comme les yeux ronds et exorbités, le corps racorni pour afficher une représentation de « petit nègre », le corps bedonné en ce qui concerne la femme Noire, en constituent la fixité dans cette persistance des représentations coloniales ; ces stéréotypes raciaux, rappelons-le, s’employant à mieux grandir et embellir le Blanc, très loin d’une objectivité de base et de l’esthétique réelle Noire.

 

caricature de Serena Williams caricature de Serena Williams

caric-noir

 

 

 

 

 

 

 

 

Caricaturer l’Homme Noir à partir du vrai phénotype Noir, dont les déformations caricaturales devraient se croquer à partir de sa splendeur naturelle, semble décidément impossible et cela ne questionne personne en dermocratie française. Toute une obstruction ankylosée par des siècles de racisme anti-Noir verrouille la perception des Blancs, au point que l’on ne parvient pas à trouver un Noir caricaturé à partir de son phénotype réel et non pas déformé par l’imaginaire colonialiste.

Lhumour auquel prétend la caricature passe par l’exagération et la déformation des traits physiques pour ridiculiser le modèle. Mais les caricatures mettant en scène les Noirs sont toutes innervées de l’altération ethno-différentialiste qui tord le réel des personnages et ouvrage leur bouffonnerie du grotesque racial.

Leurs déformations étant toujours formées par des déviations racialisées, la caricature des Noirs déborde de la liberté d’expression en ce qu’elle contrevient à la loi réglementant les discriminations. Mais à cet endroit, la loi ne s’applique pas ce qui autorise le colorisme à ramper dans la capillarité des mentalités.

Chaque fois que le colorisme s’exprime du haut de la domination Blanche, il renforce son rempart avec l’assentiment du consensus généralisé.

Là où le colorisme réussit à faire l’afrophobie la plus ordinaire, c’est sous les traits de la caricature, qui dans l’humour, semble rétablir la symétrie humaine quand tous les types et genres humains sont raillés et tournés en ridicule… mais inégalement.

Là où le colorisme accomplit l’afrophobie, c’est dans la banalisation par le rire qui décomplexe le genre caricatural.

D’autant quand l’on peut rire de tout, surtout quand on ne se sent pas concerné ! Et quand l’émancipation des Noirs se veut irréductible à toutes ces gauloiseries, elle s’interprète comme rétive au vivre-ensemble national.

     Notre dermocratie est charpentée par la récurrence du discours sur l’universalisme français et Les Lumières supposées l’avoir conçu dans son avant-garde civilisationnelle, qui incessamment se ressasse dans nos médias pour étouffer la moindre analyse de l’afrophobie et du racisme anti-Noir. Alors que dès le mot Noir se prononce pour engager ces sujets, l’universalisme est immédiatement brandi pour taire leur développement, au prétexte que l’universalisme ignorerait la couleur et ne considérerait que la dimension universelle de l’Homme. Chez certains, le niveau de haine se manifeste dès que la couleur Noire de l’Homme se dégage du propos.

La promotion du dernier livre centré sur « La construction du bouc-émissaire Blanc » de Pascal Bruckner, toujours forsenant en matière de défense de la blanchitude, entendue sur des plateaux télé en décembre 2020, en est un exemple. Titré Un coupable presque parfait :La construction du bouc émissaire blanc, ce livre, je ne peux dire cette « analyse » vu cet empilement de divagations spécieuses dépourvues d’éléments probants, use de ce vieux processus apologétique consistant à inverser le victimaire en victime, ou bien l’oppresseur en oppressé. Enfin il use encore d’une bonne dose de populisme pour inventer une intention antisémite qui irriguerait la revendication de l’identité Noire ou Afrodescendante. Bruckner s’acharne en raillant « la bienveillance » du Défenseur des Droits J.Toubon, qui chaque année souligne l’absence intentionnelle de chiffres en matière de racisme anti-Noir, et vient alors secourir le suprémacisme de la blanchitude en le prévenant du « diktat des minorités » en France. 

Ce qu’il écrit ici, témoigne du réflexe français précédemment décrit :

«Nous sommes encore nombreux à préférer les Lumières de la Raison aux ténèbres de la Race et à défendre la civilisation de l’Europe, une des plus belles de l’histoire.»

Mais depuis quarante ans qu’il écrit, l’idéologie réactionnaire et le racisme de Bruckner monte en puissance à mesure que se fortifient la culture Noire et la résilience des afrodescendants qu’il ne supporte pas. Grand ténor de l’allégorie de la blanchitude, il trône dans cette intelligentsia française accrochée sa narration de l’universalisme, dont elle s’approprie l’origine et s’accapare rageusement les droits de l’homme qui lui sont corollaires.

Leur version de l’universalisme français ignore pourtant tout des rapports de pouvoir et de domination par lesquels l’afrophobie et le racisme anti-Noir s’articulent et se reproduisent.

Bruckner et consorts seraient inspirés de cette pensée de François JACOB, au risque qu’ils soient encore enclins à la récupérer au compte de l’antisémitisme, seul racisme vivace en France selon leurs petitesses égotiste et spirituelle, du reste largement renforcées par la prépondérance des faits antisémites dans les médias vis à vis du silence dans lequel le racisme anti-Noir est englouti:

Car ce n'est pas seulement l'intérêt qui fait s'entre-tuer les hommes. C'est aussi le dogmatisme. Rien n'est aussi dangereux que la certitude d'avoir raison. Rien ne cause autant de destructions que l'obsession d'une vérité considérée comme absolue. Tous les crimes de l'histoire sont les conséquences de quelque fanatisme. Tous les massacres ont été commis par vertu, au nom de la religion vraie, du nationalisme légitime, de l'idéologie juste, bref au nom du combat contre la vérité de l'autre, du combat contre satan. Car, ce ne sont pas les idées de la science qui engendrent les passions. Ce sont les passions qui utilisent la science pour soutenir leur cause. La science ne conduit pas au racisme et à la haine. C'est la haine qui en appelle à la science pour justifier son racisme4.

Pourtant nos mandarins nationaux supposés briller de sagacité, devraient savoir depuis le temps que les intellectuels Noirs le leur disent, que la notion de citoyenneté s’est conçue dans la racialisation étant donné que tous les Hommes n’étaient pas égaux en droits alors que le contraire se proclamait dès 1789 dans la Déclaration des Droits de l’Homme. La république fut fondée sur la discrimination raciale que la cécité sur l’esclavage des Noirs assortissait d’un régime dermocratique.

Ils devraient, au titre d’un savoir éclairé, considérer la Charte du Mandé ou Manden qui, au Mali actuel fut proclamée en 1236 sous le règne de Soundjata Keita, d’autant qu’elle a été consacrée par l’UNESCO au patrimoine immatériel de l’humanité en raison de sa valeur juridique. Cette Charte grava, pour la première fois au monde, les droits humains fondamentaux et condamna l’esclavage.

Jamais le roman national, écrit par des Pascal Bruckner et consorts, ne nous raconte que l’universalisme à la française eût vocation à fonder l’assimilation des populations asservies par le colonialisme, partout où il se déploya. Jamais ces grands clercs ne nous racontent que l’assimilation recensa les populations selon leur inclinaison à s’y adapter.

Ce racisme se systématise encore et toujours en remplissant aujourd’hui cette même fonction qui réserve ce principe de l’inclusion sociale à ceux qui concèdent à s’assimiler à notre société présente. Et dans ce mouvement, se détermine un principe d’exclusion pour ceux qui résistent à l’assimilation. En promouvant l’élite de la blanchitude, on promeut l’ignorance, on enterre l’intelligentsia Noire, et on conserve les mécanismes reproductifs du racisme anti-Noir.

Telle une religion séculaire, l’universalisme à la française recourt désormais à la prépotence de l’ethos républicain supposé transcender cet universalisme. Français et donc républicains dans la chair, se trouvent subséquemment absous de toute négrophobie.

Cet opportunisme que constitue la thèse de l’universalisme, se renouvelle à l’heure où la création du « séparatisme » réponds au but politique de renforcer l’ethos républicain dans le champs des mentalités. Notre démocratie dermocrate et ploutocrate qui sut opulemment tirer parti du racisme scientifique, sait tirer parti aujourd’hui de cet ethos pour noyer toutes les formes du racisme anti-Noir.

Par la manière forte d’abord, puisque le Blanc est toujours à priori exempt de tout écart raciste sous le sceau de sa domination politique-sociale-culturelle, et encore par rebond avec l’ethos républicain qui fait son ADN.

Pourtant il ne nous faut surtout pas parler de racisme anti-Noir, dans ses déclinaisons ordinaire, décomplexée, systémique, structurelle, sous prétexte qu’en France ce racisme existe si peu qu’il en est insignifiant . Il a fallu que s’internationalisent les rébellions américaines et le slogan Black lives matter conséquents au meurtre de George Floyd, pour que nos médias évoquent enfin les violences policières en France : une première en 2020  ... Mais bien précautionneusement ! Car ces violences raciales sont constamment diminuées sous l’exemple américain. Ainsi nombre de meurtres de Noirs en France sont enfouis dans un silence complice dont l’intention tient à généraliser l’ignorance du racisme assassin.

Il reste que dans cet État de droit qu’est la France, les droits des personnes Noires sont embabouinés depuis plus de quatre siècles, puisque les Blancs sont toujours plus égaux que les autres.

     Euphémisé par les profondeurs subconscientes de son ancrage, le colorisme constitue pourtant la forme la plus extrême du racisme anti-Noir, en ce qu’il se réfère à l’anthropométrie dont le Blanc sut si bien user pour fixer sa supériorité raciale au moyen de l’infériorité du pedigree du Noir. De plus, le colorisme réactive ce premier regard originel du racisant-dominant sur le racisé-dominé qui initia toute la dialectique de la domination raciale.

Les actualités du colorisme nous le donnent à comprendre comme une forme récurrente archaïque du racisme anti-Noir. Insidieux, le colorisme inhibe la perception du réel jusqu’à discerner des Blancs et des Noirs dans des groupes constitués par une même pratique, pourtant agrégeante du groupe de ses pratiquants ; de la danse dans l’exemple de Marianne James, et du football dans l’exemple de Sebastian Coltescu. Les éléments signifiants de ces groupes de pratique furent rapportés à la race et empêchèrent la perception du groupe humain dans ces pratiques tout comme son sens groupal. Il en résulta des informations sémantiques produites par la conformation du colorisme, ce qui détacha les Blancs des Noirs dans des groupes donnés.

Le colorisme ne peut faire l’économie de l’analyse de la perception, au risque de méconnaître d’une part les déterminations sociales qui cadre le phénomène perceptif, et d’autre part les actions humaines qui en résultent. C’est ce qui fait voir à un Pascal Bruckner un bouc-émissaire chez l’homme Blanc, et non pas un dominant. C’est ce qui le conduit à inverser le victimaire - soit l’homme Blanc - en victime dans le but de déposséder les Noirs du statut de victime, de les replacer dans une représentation courante du Noir factieux, et d’en faire de dangereux trublions de l’ordre Blanc établi … dont il entend alors en termes d’action, nous protéger de leur « diktat ». Le lien causal entre perception et action dans le colorisme est ainsi bouclé, ce qui nous laisse entrevoir sa capacité à générer des positions ou des actes racistes.

 

Conclusion

Le colorisme, dont seules quelques expressions ont ici été analysées, affirme la posture de la domination Blanche qui se comprend dans une dialectique historique de racialisation des Noirs5, en ce qu’elle est construite par des situations historiques forgées par le regard Blanc sur le corps Noir.

Cette dialectique historique de racialisation des Noirs est déterminante dans le champ culturel, et produit un appareillage eurocentré des sensations organisatrices de la perception propre à forger le colorisme.

Son ordinaire le normalise dans une France qui ne sait ni incorporer sa multiculturalité ni questionner sa colonialité, et en conséquence l’identité Noire dépend toujours du discours Blanc, qui dicte comment son histoire, sa construction anthropologique et sociale, son étude, son devenir socio-politique doivent être et se faire.

 

1 Le sensorium  est l’ensemble des capacités, sensorielles, cognitives et interprétatives qui font pour un individu sa compréhension du monde .

2  Ta-Nehisi Coates, Une colère noire – Lettre à mon fils – Ed. Autremment, 2015

3 M. Omi et H. Winant, Racial Formation in the United States. From the 1960s to the 1980s, New York, Routledge and Kegan Paul, 1986, p. 62-63.

4 François JACOB Le jeu des possibles Éd. Fayard, 1982 - pp. 11-12

5 Je dois cette formulation à Pierre Bourdieu que je paraphrase, et à son concept de dialectique historique de différentiation à propos de la domination masculine : Pierre BOURDIEU, La domination masculine, Le seuil, 1988 - p.60

noir-javel

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.