LA GUYANE NE PEUT PLUS SUBIR. (par René Ladouceur).

Si la paix revient un jour en Afrique, en Amérique du sud, au Moyen Orient, et ailleurs, alors nous découvrirons des villes en ruines, des paysages effondrés, des gravats à perte de vue. Il s’agira de reconstruire ce qui a été dévasté. Non seulement les écoles, les ponts, les hôpitaux, mais les peuples et les sociétés.

La Jeunesse guyanaise d'APATOU sur la rive droite de la basse vallée du MARONI. La Jeunesse guyanaise d'APATOU sur la rive droite de la basse vallée du MARONI.

Lien vers : "LA GUYANE NE PEUT PLUS SUBIR" l'article de René Ladouceur, sur le site "POLITIQUES PUBLIQUES" ici 

Chez nous, en Guyane, nos villes et nos communes sont debout mais pas notre société. Depuis quelques années, cette dernière se détériore littéralement, au bord d’un vide social grandissant. Il suffit de prêter l’oreille. Un mot, à défaut d’être clairement prononcé, sous-tend et jalonne toutes les conversations : délabrement. La Guyane, pays de Christiane Taubira et d’Elie Castor, est en voie de délabrement. Ici, comme le rappelle le départ pour le moins précipité du Recteur de l’Académie de Guyane, Yousouffi Touré, tous les voyants sont au rouge, un rouge à la fois intense et persistant, qui s’étend de la santé à l’immigration en passant par la sécurité et, bien sûr, l’éducation. S’il faut en croire le Rectorat, depuis 2013, en Guyane, 3 000 jeunes quittent chaque année le système scolaire sans le moindre diplôme. Mieux. Près de 58% des jeunes de la Communauté de Communes Des Savanes ne sont ni scolarisés, ni employés, ni même inscrits dans une quelconque formation.

La situation, nous semble-t-il, est suffisamment préoccupante pour que la CTG, en charge du développement de notre territoire, décide que, en ce début d’année, en lieu et place des vœux et des cérémonies, il y a lieu d’organiser un grand discours de rentrée, pour faire le point et donner le cap. En la circonstance, il pourrait s’agir d’une copie ou d’une importation de ce qui se déroule aux États-Unis, avec le traditionnel discours sur l’état de l’Union. Il ne se fait pas que des mauvaises choses de l’autre côté de l’Atlantique ! En tout état de cause, Rodolphe Alexandre pourrait, lui aussi, s’exprimer devant tous les élus politiques de Guyane, réunis pour l’occasion en Congrès. Son discours aurait deux parties, l’une faisant le point sur l’année écoulée, l’autre exprimant les perspectives pour l’année à venir. Au-delà du cérémonial de l’exercice, le document produit à cette occasion serait un texte, certes à dimension politique, mais avec une vocation éminemment stratégique. Une telle occasion permettrait de rendre compte des évaluations des actions menées et de bien préciser les priorités à venir.

Voici donc une mesure qui ne coûte rien, ou presque. Et qui devrait permettre un peu de cohérence dans l’expertise et les discours publics. L’ensemble des différents organismes et conseils publics serait mis à contribution pour fournir l’armature d’un tel discours, mais également les annexes techniques qui l’accompagneraient. Des Chambres consulaires, comme la CCI Guyane, mais aussi l’ARACT pour la motivation des salariés ou les différentes structures spécialisées dans la formation et l’emploi auraient à fournir leurs copies. Les think tanks, comme Expertise&Développement, seraient certainement ravis de participer à l’exercice, pour en préparer et en critiquer le contenu.

Par les temps qui courent, peut-on vraiment faire l’économie d’une telle initiative ? Aujourd’hui, la Guyane vit une transformation si radicale qu’elle prend de court tous les observateurs. Pour le dire en peu de mots, chaque jour qui passe voit s’élargir le fossé entre les partis traditionnels et la société civile. Les choses importantes se passent désormais à l’université, dans les mouvements sociaux, au sein du collectif Couachi, auprès du Komité drapeau, sur le web.

Il faut dire qu’après plusieurs décennies, celles qui s’annoncent laissent entrevoir, sur le terrain social et sociétal, une quête à front renversé. Ce n’est plus l’indépendance politique qui mobilise, c’est l’inadaptation des lois à la réalité du terrain. Ce n’est plus de l’assimilation qu’on revendique mais de l’émancipation, c’est-à-dire le droit de prendre des initiatives. Ce n’est pas la présence de la Légion étrangère qui pose problème, c’est la montée de l’insécurité. Ce n’est plus le prix des billets d’avion en direction de l’Hexagone qui attente à la liberté de circuler mais le manque de coopération régionale, avec les pays voisins. Ce qui exaspère, ce n’est plus le pillage de l’or guyanais mais l’exonération fiscale de l’Etat sur son important domaine foncier.

Cette quête à front renversé –on le sent bien- repose davantage sur un nouvel état d’esprit. Elle implique une autre façon de penser la politique. Une nouvelle manière d’associer les intelligences et de respecter les différences. Une opportunité de se détacher des postures idéologiques et des réflexes claniques. De rassembler la Guyane en enjambant les clivages. La Guyane ne peut plus subir.



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