François Hollande au Mémorial ACTe: appel pour une politique de réparation

François Hollande vient inaugurer à Pointe-à-Pitre, le 10 mai, le Mémorial ACTe, centre caribéen d’expression et de mémoire de la traite et de l’esclavage. L'occasion pour quelques artistes antillais dont Joëlle Ursull, Florence Naprix, Ali Angel, Tatiana Miath, Gladys Cabarrus, Davis Erauss Le Parolier d'exiger la mise en place d' « une politique de réparation ».

François Hollande vient inaugurer à Pointe-à-Pitre, le 10 mai, le Mémorial ACTe, centre caribéen d’expression et de mémoire de la traite et de l’esclavage. L'occasion pour quelques artistes antillais dont Joëlle Ursull, Florence Naprix, Ali Angel, Tatiana Miath, Gladys Cabarrus, Davis Erauss Le Parolier d'exiger la mise en place d' « une politique de réparation ».


Le 10 mai prochain, journée nationale de commémoration de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, François Hollande sera en Guadeloupe pour inaugurer le Mémorial ACTe. Mais les positions du président de la République par rapport à l'esclavage rendent sa venue problématique.

 

Le 10 mai 2013, on s'en souvient, citant et déformant la pensée d'Aimé Césaire, il avait évoqué « l'impossible réparation », balayant d'un revers de la main cette exigence fondamentale de justice. Et pourtant, après la Première Guerre Mondiale, la France elle-même a exigé – et obtenu – des réparations, que l'Allemagne a payées jusqu'en 2014. La France n'est donc pas contre les réparations. Quand il faut en payer, elle est contre, mais quand il faut en recevoir, elle est pour.

 

En France, pour ce qui est de la colonisation, il y a eu des réparations, mais toujours pour les... criminels. Réparations imposées aux Haïtiens de 1825 à 1946, au bénéfice de la Caisse des dépôts, des négriers et du Trésor Français. Réparations versées en 1849 aux anciens esclavagistes de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane et de la Réunion. Réparations versées par la loi du 23 février 2005 aux anciens colons d'Algérie, et même aux ex-terroristes appartenant à l'OAS. En somme, quand il s'agit d'esclavage et de colonisation, on peut indemniser les coupables, mais pas les victimes. Cela signifie en somme que les victimes ne sont pas vraiment victimes, et que le crime n'est pas vraiment un crime. C'est faire le jeu du négationnisme.

 

Or la traite négrière est l'un des phénomènes qui a le plus bouleversé l'humanité: conséquences démographiques, politiques, économiques, sociales, culturelles sur plusieurs continents. Entre 11 et 17 millions de personnes ont été déportées d'Afrique, sans parler de toutes celles, probablement plus nombreuses, qui ont été assassinées sur place en tentant de protéger leurs familles et leurs proches. Un crime contre l'humanité n'est pas quelque chose qui advient le samedi soir, et dont on se relèverait le lundi matin, comme d'un mauvais rhume, pour aller au travail. C'est un traumatisme majeur, qui laisse des traces profondes et durables, sur plusieurs générations. Aujourd'hui encore, qu'on aille de l'Alaska à la Patagonie, on voit la situation des populations autochtones en Amérique, bien que le génocide subi par elles, soit plus ancien encore que la traite négrière.

 

Parmi les conséquences les plus visibles de l'esclavage colonial figure la pauvreté endémique et la précarité. Ce n'est pas merveille si les descendants d'esclaves sont en général plus pauvres que les descendants d'esclavagistes. Les uns ont laissé à leurs descendants la fortune accumulée de génération en génération, les autres n'ont pu transmettre à leurs enfants que la misère accumulée de génération en génération. Autre conséquence de ce crime, le racisme négrophobe. Les comparaisons simiesques et les bananes jetées à la figure Christiane Taubira témoignent de la persistance de l'imaginaire colonial et raciste dans la France d'aujourd'hui -sans parler des discriminations invisibles que subissent des millions d'anonymes tous les jours.

 

L'Etat lui-même demeure très ambigu. Il fait voter la loi Taubira, certes, mais écarte en commission des lois l'amendement essentiel concernant les réparations. Avec l'argent des Guadeloupéens, il continue à entretenir la tombe de Richepanse, celui-là même qui, envoyé par Napoléon, a massacré Delgrès et les autres combattants de la liberté pour rétablir l'esclavage. On fait construire en Guadeloupe une stèle à la gloire du seigneur De l'Olive, colon qui, en 1635, lança le projet colonial en Guadeloupe et massacra les Caraïbes. L'Etat protège encore les anciens maîtres, indemnisés en 1849, et refuse de reconnaître comme tels les massacres de 1910, 1925, 1931, 1952, 1967, 1985, sans parler du soulèvement populaire de 2009, réprimé brutalement.

 

M. Hollande, de plus en plus, se hasarde sur des terrains minés : « la Shoah, a-t-il récemment déclaré, est le plus grand crime jamais commis ». Le propos est à la fois faux historiquement, et dangereux politiquement, car il crée des hiérarchies entre les citoyens. Et de fait, personne ne comprend comment l'Etat qui a mis en place à juste titre la Civis (commission d'indemnisation des victimes de spoliations liées à la seconde Guerre Mondiale) peut en même temps affirmer qu'on ne peut rien faire pour les victimes de l'esclavage, tout en payant des « réparations » pour les auteurs de l'esclavage et de la colonisation.

 

En refusant toute logique de réparation, François Hollande ne fait que protéger ceux qui (à commencer par l'Etat lui-même) ont tiré bénéfice de l'esclavage. Dans ces conditions, comment peut-on inaugurer le Mémorial ACTe, en hommage aux victimes, tout en protégeant les criminels ? N'est-ce pas là une forme particulièrement grave de double discours ? Quand il s'agit de crime contre l'humanité, peut-on se permettre pareille ambivalence ?

 

Aujourd'hui, quoi qu'il en soit, le débat est lancé. Prolongeant l'engagement de Martin Luther King, Malcolm X, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Desmond Tutu, l'archevêque sud-africain prix Nobel de la paix, Wole Soyinka, l'écrivain nigérian prix Nobel de littérature, les associations se mobilisent de plus en plus, et plaident devant les tribunaux. A l'unanimité, les Chefs d'Etat de la Caricom ont demandé réparation aux anciennes puissances coloniales, en présentant un plan en 10 points (excuses, programmes d'éducation, de culture, de santé, annulation de dettes, etc.). De nouvelles Commissions pour les réparations ont été créées récemment aux Etats-Unis et en Europe. L'Union Africaine elle aussi travaille sur le sujet.

 

Bref, le monde entier le répète : il n'y a pas de justice sans réparation -c'est un principe universel. A l'heure où M. Hollande prétend rendre hommage aux victimes de l'esclavage, nous lui demandons d'abord de leur rendre justice. Commémorer, c'est bien. Réparer, c'est mieux. Refuser la réparation, ce serait protéger en somme les auteurs et les bénéficiaires de ce crime, et s'en rendre complice. En mai 2012, Jean-Marc Ayrault, alors Premier Ministre, s'était engagé à mettre en place « une politique de réparation ». C'est pourquoi nous demandons au président de la République de mettre en place cette politique sans laquelle toute commémoration ne serait que vaine et hypocrite mascarade.

 

Nous exigeons des réparations et la réparation du peuple noir. Au nom de la paix, de l'égalité, du respect et de l'honneur.

 

          

 

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