Pour que l'hôtel Gaillard devienne un musée de l'esclavage

« Nous demandons au Premier Ministre et à la maire de Paris de s'engager ce 10 mai afin que l'hôtel Gaillard, payé grâce à la sueur et au sang des esclaves, devienne non pas un musée de la finance, mais bien plutôt le musée de l'esclavage et de la colonisation dont notre pays a tant besoin ». Louis-Georges Tin, président du CRAN, Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, et José Pentoscrope, président du Cifordom, ne veulent plus des paroles mais des actes.

« Nous demandons au Premier Ministre et à la maire de Paris de s'engager ce 10 mai afin que l'hôtel Gaillard, payé grâce à la sueur et au sang des esclaves, devienne non pas un musée de la finance, mais bien plutôt le musée de l'esclavage et de la colonisation dont notre pays a tant besoin ». Louis-Georges Tin, président du CRAN, Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, et José Pentoscrope, président du Cifordom, ne veulent plus des paroles mais des actes.


 

Le 10 mai 2015, François Hollande se trouvera en Guadeloupe pour commémorer le Mémorial ACTe, consacrée à la mémoire de l'esclavage. Le bâtiment est très beau, et il y a lieu de se réjouir de cette circonstance, mais tous les Français n'auront pas les moyens de s'y rendre, et dans l'hexagone, il n'y a toujours pas de musée de l'esclavage. Nous avons un musée de la pipe, un musée de la cloche, un musée des papillons, un musée du talc, un musée du sel, un musée de la dentelle, nous avons même un musée Louis de Funès et 12 musées du sabot; soit 12 000 musées au total, mais toujours pas de musée consacré à la colonisation et à l'esclavage.

En 2006, Edouard Glissant avait remis à Dominique de Villepin un rapport de préfiguration sur un projet qui allait en ce sens, mais le dossier a été enterré. En 2012, Françoise Vergès, Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Marc Cheb Sun et Christiane Taubira avaient prolongé cette initiative en lançant un appel dans Libération. Sans réponse. En 2014, un vœu a été présenté au Conseil de Paris, demandant la mise en place d'un projet similaire, mais la mairie l'a écarté estimant que cela ne relevait pas de sa compétence, mais de celle de l'Etat. Bref, on tourne en rond.

Aux Etats-Unis, où il y eut au total moins d'esclaves qu'en France, on compte plus de 150 musées consacrés à l'esclavage et aux combats des afro-américains. Dans l'hexagone, alors même que vient de commencer la décennie des personnes d'ascendance africaine décrétée par l'ONU (mais dont personne en France ne parle apparemment), toujours rien. Aucun bâtiment ne semble prévu pour une pareille initiative. Quoique...

La cérémonie organisée chaque année le 10 mai par l'association des amis du général Dumas, en partenariat avec la mairie de Paris, se déroule place du Général Catroux, autrefois place des trois Dumas. Une statue érigée en 1913 avait été abattue par les collaborateurs en 1943. Le 10 mai 2015, le Premier Ministre et la maire de Paris s'y retrouveront autour de la sculpture aux chaînes brisées.

Sur cette place se trouve aussi l'hôtel Gaillard, qui appartient à la Banque de France. Classé en 1999, il n’est plus utilisé depuis des décennies. Aujourd'hui, il est censé devenir un « centre de l'économie et de la monnaie », projet porté par Marc-Olivier Strauss-Kahn, le frère de Dominique Strauss-Kahn. Mais cette initiative a suscité de nombreuses critiques quant aux valeurs qu'elle est censée porter, d'autant qu'il y a déjà un « hôtel de la monnaie » à Paris. En revanche, ce bâtiment de plus de 6000 m² pourrait être consacré à ce projet de musée, et cela paraît d'autant plus justifié quand on connaît l'histoire de l'institution.

Organisme privé au départ, la Banque de France est fondée en 1800, sous l'égide de Napoléon. Dès le début, la plupart des financiers, régents et censeurs qui lui apportent leur crédit « moral » et surtout financier sont des hommes d'affaires impliqués dans le commerce triangulaire.

C'est le cas par exemple d'Alexandre Barrillon (planteur à Saint-Domingue, qui lutte les armes à la main pour défendre l'esclavagisme lors de la révolte de 1791), de Journu-Auber (négrier militant pour le rétablissement de l'esclavage), de Guillaume Mallet "l'aîné" (qui possède 1086 actions dans la Compagnie des Indes). Jean-Frédéric Perregaux lui-même, qui est à l'origine de l'institution, et qui devient le premier président de la Banque de France, possède 200 actions dans la Compagnie des Indes. Bref, plus de trois quarts des financiers de la Banque de France, à commencer par son premier président, sont liés au commerce colonial et à la traite négrière.

Par ailleurs, c'est la Banque de France elle-même qui a finalement recueilli les fonds issus de la liquidation de la Compagnie des Indes lorsque celle-ci fut dissoute en 1793. En outre, c'est aussi la Banque de France qui a recueilli en 1848 l'héritage de la Banque de Bordeaux, elle-même créée par Pierre Balguerie et issue du commerce triangulaire. Enfin, pour couronner le tout, le premier siège de la Banque de France est l'hôtel Massiac, lieu de rencontre de la haute finance parisienne et siège historique du lobby des planteurs de Saint-Domingue. En d'autres termes, c'est l'esclavage qui a en bonne partie financé le capital initial de la Banque de France, et c'est la Banque de France qui a en bonne partie financé l'économie française depuis 200 ans.

Le 10 mai 2015, quand le Premier Ministre et la maire de Paris évoqueront la mémoire de l'esclavage, ils ne le savent peut-être pas encore, mais ils seront en face de l'institution financière centrale de ce pays, qui a tiré profit de l'esclavage. Tandis que par millions, des hommes et des femmes étaient assassinés en Afrique, tandis que d'autres étaient capturés, déportés, torturés, lacérés, déchirés, exploités aux Antilles, en Guyane ou à la Réunion, les fondateurs de la Banque de France prospéraient, radieux et béats sur leur magot sanglant.

Le 10 mai, nos responsables politiques pourront-ils sans mot dire regarder l'hôtel de la Banque de France qui sera face à eux? Et à l'inverse, les responsables de la Banque de France pourront-ils sans mot dire regarder la cérémonie se déroulant devant eux ?  En tout cas, nous ne pouvons rester silencieux. Nous ne pouvons commémorer les victimes du crime contre l'humanité devant la Banque des bourreaux par le crime enrichis sans exiger que cet hôtel, qui symbolise l'horreur économique dans toute sa splendeur, devienne demain le lieu de la mémoire, de la dignité et de la réconciliation.

C'est pourquoi nous demandons au Premier Ministre et à la maire de Paris de s'engager ce 10 mai afin que l'hôtel Gaillard, payé grâce à la sueur et au sang des esclaves, devienne non pas un musée de la finance, mais bien plutôt le musée de l'esclavage et de la colonisation dont notre pays a tant besoin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.