« ÉDOUARD GLISSANT, LE GRAND LARGE », par Xavier De La Porte (L’OBS)

Sept ans après la mort du poète et théoricien de la créolisation, le philosophe François Noudelmann lui consacre une 1ère biographie. Un travail sensible pour éclairer une œuvre complexe et utile. [« l’Arbre Céleste », tel que le dénomme mon fils aîné depuis que le forgeur d’éclairs conduit la Terre, le Feu, l’Eau et les Vents du côté mystérieux de l’horizon, est ici soigneusement enluminé. Pyèr]

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d' "ÉDOUARD GLISSANT, LE GRAND LARGE

Le voyage comme expérience de pensée"

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Jennifer Dionisio / Debut Art pour l’OBS /Ulf Andersen / Aurimages) © Jennifer Diorisio Jennifer Dionisio / Debut Art pour l’OBS /Ulf Andersen / Aurimages) © Jennifer Diorisio

"C’était au début du siècle. Édouard Glissant venait à France-Culture pour s’y livrer à un « exercice d’admiration » envers un illustre prédécesseur. Il avait choisi Saint-John Perse. Ce qui frappait d’abord était sa voix, haut perchée, qui contrastait avec un corps gigantesque et qui, quand l'émotion venait, montait encore plus haut. Puis sa manière de fermer les yeux quand il évoquait Saint-John Perse. Pas pour feindre l’inspiration, mais parce que ce qu’il racontait de Saint-John Perse, il le cherchait au fond de lui-même, dans les souvenirs de la Martinique enfantine qu’ils avaient en partage [la Guadeloupe pour Perse, Ndlr].

C’est d’ailleurs ce qu’il trouvait dans les métaphores complexes de Saint-John Perse : des scènes d’enfance, presque littéralement décrites. « il est très simple, Perse, quand on sait de quoi il parle. » On ne pouvait y voir qu’une allusion à sa propre œuvre - souvent complexe et difficile à lire » : peut-être faut-il tout simplement savoir de quoi parle Glissant pour le comprendre. Ce qui étonnait enfin, c’était le plaisir joueur qu’il avait à affirmer ce qu’il devait - lui, le penseur noir de la créolisation - à ce poète blanc et colon. On sentait que par ce choix il s’adressait à la cohorte de ceux qui depuis des années avaient du mal avec sa passion pour ces écrivains blancs de La grande tradition française : Rimbaud, Segalen et Saint-John Perse (...)

(...) La politique n’est jamais très loin. Né en 1928, il est adolescent - et boursier au Lycée Schoelcher de Fort-de-France - quand la Martinique vit les dures heures de Vichy ; un réveil politique. À la toute fin des années 1950, l’indépendantisme antillais amène Ėdouard Glissant à être assigné à résidence en métropole, et l’anticolonialisme le rapproche du FLN algérien. L’engagement est moins direct - mais tout aussi politique - quand Glissant devient directeur à Fort-de-France d’un Institut Martiniquais d’Études qu’il a cofondé et qui, peu avant 1968, propose une pédagogie révolutionnaire à base de réappropriation par les élèves de leur culture antillaise, de théâtre et de discussions auxquelles tous se mêlent. Ce seront ensuite quelques années passées à la rédaction en chef de la revue de l’UNESCO et, au début des années 2000, la création à Paris d’un Institut du Tout-Monde, qui existe encore aujourd’hui, moins comme un lieu de célébration de la pensée de Glissant que comme un espace d’applicatIon d’une vision du monde (...)

(...) C’est donc dans la « relation » que Glissant va chercher une autre identité, les Antilles - et la langue créole - offrant pour lui un modèle de circulations à la fois spatiales (Amériques, Afrique, Europe) et temporelles (sans cesse Glissant invite à se défaire de la pėriodisation habituelle de l’histoire). Ainsi la créolisation ne désigne-t-elle pas seulement la situation antillaise, mais un processus qui engage le monde dans son ensemble et devrait l’engager encore plus dans l’avenir (...)

(...) Noudelmann n’oubli pas la vie intime (...) Les femmes. Les enfants. Les amis - Albert Béville, compagnon de la lutte indépendantiste, le poète algérien Kateb Yacine, Félix Guattari ou encore Patrick Chamoiseau (...)

(...) Le tout dessine une trajectoire très singulière car à la fois elle épouse les grands mouvements politiques et intellectuels d’une époque qui s’étale de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’au début des années 2000, et à la fois elle s’en abstrait pour tracer une ligne propre. L’oeuvre de Glissant en témoigne. Il a vu passer le surréalisme, le Nouveau Roman, la poésie américaine, le déconstructivisme, la psychanalyse, le réalisme magique, il les a côtoyés de très près, lus analysés, et pourtant il reste en dehors des courants identifiés. C’est sans doute ce qui trouble à la lecture des œuvres de Glissant. On y reconnaît beaucoup de choses, et pas grand-chose" (...) 

 Xavier De La Porte.

L’OBS Nº 2783 - 08/03/2018

L’article de Xavier De La Porte. L’OBS du 8 mars 2018. L’article de Xavier De La Porte. L’OBS du 8 mars 2018.

 

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