La Haye entend, comme Paris, administrer directement ses possessions antillaises

Le gouvernement des Pays-bas, paradis fiscal en crise, compte reprendre à Aruba, Curaçao et Sint Maarten leur autonomie gouvernementale et économique pour les transformer en collectivités directement administrées à la façon des DOM français. Article extrait du quotidien Trouw* qui traduit impitoyablement les mentalités au pouvoir lorsqu'elles expriment le problème néocolonial devant leur parlement

Le statut de dépendance modernisée des différentes îles néerlandaises des Caraïbes. En rouges les îles à statut d’Autonomie, en bleu les collectivités /municipalités spéciales. Image Louman & Friso. Le statut de dépendance modernisée des différentes îles néerlandaises des Caraïbes. En rouges les îles à statut d’Autonomie, en bleu les collectivités /municipalités spéciales. Image Louman & Friso.

Autodétermination et Réparations dans la Caraïbe, IVème symposium International de Bonaire. Antilles Néerlandaises. Dutch West Indies. 08.12.2019.Aruba, Curaçao, Bonaire, St Eustache, Poto Rico, Îles Vierges US, San Andres, Santa Catalina & Old Providencia, Guyane. Autodétermination et Réparations dans la Caraïbe, IVème symposium International de Bonaire. Antilles Néerlandaises. Dutch West Indies. 08.12.2019.Aruba, Curaçao, Bonaire, St Eustache, Poto Rico, Îles Vierges US, San Andres, Santa Catalina & Old Providencia, Guyane.


Colonialcraties : études comparées. 1/2

Intensification du colonialisme contemporain dans l’hémisphère, réversibilité du pouvoir délégué. Les voix d'une véritable décolonisation doivent être fortes et soutenues.

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"Comment inverser la crise du royaume ?" par Bart Zuidervaart

 

"Les pays des Caraïbes [possessions] du royaume croulent sous les problèmes. Selon les experts il n'y aurait qu'une seule solution : les transformer [purement et simplement] en collectivités/municipalités néerlandaises.

Quiconque entend Raymond Knops parler du Royaume des Pays-Bas ressent sa frustration. Fin mai, le Secrétaire d'État aux Relation intérieures du Royaume, issu de l'Appel Chrétien Démocrate (CDA, parti chrétien-conservateur), a trouvé un triste équilibre dans un débat parlementaire dix ans après que Curaçao et St Maarten ont obtenu un statut distinct. Son analyse : "Les pays caribéens du royaume ne peuvent pas assumer leur propre autonomie".

Au cours du débat parlementaire, Knops a évoqué le fardeau de la dette actuelle, jugée exorbitante, des îles, alors qu'en 2010, les Pays-Bas venaient d'annuler les milliards de dettes qui existaient alors. Ce ne sont pas les habitants qui bénéficient de la prospérité économique, mais un petit groupe de dirigeants. Et maintenant que la crise du Coronavirus cause des problèmes majeurs dans les Caraïbes, les Pays-Bas prêtent main forte sous la forme de prêts à taux réduit et d'assistance médicale.

M. Kops adéclare : « C’est une honte que nous ayons maintenant à acheminer des milliers de colis alimentaires là-bas, pour nous assurer que les gens passent la journée. Je trouve profondément désolant qu’au cours des dernières années, les pays n’aient pas n’aient pas réussi à construire, à mettre en place un système en mesure de fournir aux personnes l’aide nécessaire que ce soit en cas de crise ou non ».

"Plus ou moins en faillite"

Dix ans plus tôt, le monde semblait si optimiste pour le royaume. Le 10 octobre 2010, le pays [autonome] des Antilles néerlandaises cessait d'exister, [administrativement dissolu]. Les trois îles de Bonaire, Saint Eustache et Saba (les B.E.S) obtiennent le statut de « municipalités / collectivités spéciales des Pays-Bas » ; Curaçao et St Maarten deviennent autonomes rejoignant Aruba qui l'est depuis 1986. Les îles prenaient un nouveau départ. Les résidents ont célébré l'événement sur la place Brionplein à Willemstad au cœur de Curaçao, en présence de la reine Beatrix à l'époque. Le premier Premier ministre de Curaçao, Gerrit Schotte, s'est exclamé avec enthousiasme : « C'est ce que nous réclamions. Le temps a changé et notre drapeau y flotte ! ».

Et maintenant, le Secrétaire d’État déclare que les relations politiques d’État au sein du royaume sont plus ou moins en faillite : « C’est une conclusion difficile » a reconnu Kops devant les députés : " Mais je ne peux pas m'empêcher d'en arriver à cette conclusion ".

Knops soulève la question de savoir comment procéder avec le royaume : cette construction complexe d'une Mère-Patrie d'un côté de l'océan, et de six îles des Caraïbes de l'autre, séparées d'elle de sept à huit mille kilomètres. L’autonomie s'est avérée infructueuse, et n'a pas été couronnée de succès. Quant à l'indépendance totale, elle n’est pas négociable pour les îles. Et maintenant ?

Une situation angoissante et insoutenable

Ce n'est pas une question compliquée à laquelle Jan Wijenberg et Aart G. Broek doivent répondre. Le premier est un ancien ambassadeur et ancien conseiller des Premiers ministres des Antilles néerlandaises. L'autre est un sociologue qui a vécu et travaillé à Curaçao pendant vingt ans à rechercher en permanence les problèmes sociaux et culturels de ces îles. Les deux ne voient qu'une seule solution viable pour le royaume : transformer les six îles en municipalités néerlandaises à part entière et les transférer, les annexer, sous les compétences d'une province.

Les deux  hommes pensent que le modèle actuel est un monstre. "La décision [la dissolution] de 2010 a été désastreuse", explique Wijenberg. «Les trois petites îles [ Bonaire, St Eustache et Saba (les B.E.S) ] sont des soi-disant « municipalités spéciales », mais elles ne sont pas des municipalités à part entière. Elles flottent dans les airs quelque part" : Broek : « Et les îles autonomes ne sont pas à la hauteur, sont entrain d'échouer dans de nombreux domaines : L'éducation, la lutte contre la criminalité, la lutte contre le chômage. Voir les problèmes environnementaux avec la raffinerie Isla à Curaçao. Voyez la manière pitoyable avec laquelle les réfugiés vénézuéliens sont reçus. Les finances publiques sont incontrôlables ».  En résumé : la situation est pénible et désormais insoutenable.

Le projet de Wijenberg et Broek de faire de ces six îles de véritables municipalités de ce genre n’est pas nouveau. En effet, ils ont commencé leur lobby pour ce réalignement drastique et radical au sein du royaume en 2005. Il n’y avait à l'époque aucun intérêt à le faire des deux côtés de l’océan. Ils se souviennent d’une visite à Johan Remkes, alors commissaire de la Reine en Hollande-Septentrionale. La question était de savoir si les îles des Caraïbes avaient le droit d’appartenir à sa province. Question qui ne le dérangeait pas le moins du monde. Wijenberg et Broek pensaient aussi à la Zélande, mais cela était trop délicat, trop sensible étant donné la participation, l'implication supérieure à la moyenne [nationale] de cette province dans la traite des esclaves.

 Dépenser plus d’argent pour les Caraïbes

Quel a été le résultat de leurs nombreuses années de lobbying ?

Broek dit :"Honnêtement : "Rien !".  Wijenberg : « les esprits n’étaient pas encore mûrs pour cela ». Broek : « Cela sonne mal, mais les choses ne vont pas bien sur les îles pour le moment. Et si ça se dégrade suffisamment, tout ira bien ». [pour faire admettre et consentir à leur assimilation juridico-administrative directe depuis la Cosmopole/ Métropole néerlandaise].

Renommer les six îles en municipalités à part entières aura d’énormes conséquences, reconnaît M. Wijenberg. L’euro sera introduit, les vols domestiques entre Amsterdam et Oranjestad (capitale de Saint Eustache) et Willemstad seront introduits. Les Caraïbes bénéficieront du système fiscal et de pension de retraite (AOW) néerlandais avec soutien ajusté du revenu. Les Pays-Bas dépenseront beaucoup plus d'argent sur les îles que ce n'est le cas actuellement.

"Liens familiaux"

Les deux hommes soutiennent qu'il n'y a pas d'autre option. Les problèmes de relations persistants entre les Pays-Bas et les îles sont causés par le Statut, élaboré il y a 65 ans, qui établit les relations politiques. Et ces relations laissent beaucoup de place aux querelles et autres souffrances. Wijenberg : «Tout le monde change de casquette très rapidement, selon la situation. Parfois, les pays soulignent qu'ils sont vraiment indépendants, d'autres fois ils se disent partie du royaume».  Broek : «Curaçao, Sint Maarten et Aruba peuvent être autonomes, mais ils ont également des problèmes auxquels ils ne peuvent pas faire face de manière indépendante. Cela les rend dépendants de la faveur de la Mère-patrie. Les îles des Caraïbes sont les serfs-mendiants des Pays-Bas».

Wijenberg et Broek disent noter que leur plan peut maintenant compter sur un peu plus de sympathie qu’auparavant. Mais que pour le moment, il y a encore trop peu d’enthousiasme des deux côtés de l’Atlantique. Les deux hommes comprennent la réticence occidentale. « A cet égard, un certain prestige est en jeu. Il ne suffit pas seulement de renoncer au statut de pays autonome », affirme M. Wijenberg. "Certains dirigeants ne s'attendent pas à la présence d'espions sur les îles" explique Broek.

C'est qu'ils jouent gros au Binnenhof [la Cour où siège le pouvoir central, exécutif, législatif et les deux chambres du parlement à La Haye]. Car y a plus d'enthousiasme à la Chambre Basse [qui contrôle le Cabinet/ le Gouvernement] pour éloigner les îles que pour les annexer aux Pays-Bas. Le PVV  [parti de droite populiste] préfère que les pays des Caraïbes quittent le royaume. Le VVD [parti libéral-conservateur du 1er Ministre Rutte] et le SP [parti Socialiste, né de la scission du Mouvement de l'Unité Communiste des Pays-Bas] plaident depuis des années pour une sorte de modèle du Commonwealth, dans lequel les Pays-Bas sont beaucoup moins responsables de la situation dans les îles.

Le député du CDA, Chris Van Dam se sent impuissant.

Le CDA ne devrait pas être favorable à un Commonwealth qui a été renommé "Modèle de supermarché" par le député Chris van Dam. Il pense qu'à vouloir éloigner davantage les îles, on nierait les "liens familiaux"."Nous devrions pouvoir être brutalement durs en cas de besoin, mais nous nous soutenons mutuellement lorsque nous sommes dans la misère" .

Comme Knops, membre de son parti, Van Dam reconnaît que les îles ne fonctionnent pas actuellement comme on peut s'y attendre de la part de pays autonomes. « Les conditions de détention sont désolantes et le niveau de gouvernance n'est pas le meilleur non plus. J'ai moi-même vu comment les réfugiés du Venezuela sont reçus à Curaçao. C'est impossible, vraiment inhumain. Et les gens y sont toujours aujourd'hui ».

Le député du CDA à la chambre basse se sent impuissant. Van Dam a effectué une visite de travail à la Cour Européenne des Droits de l'Homme  (CEDH) à Strasbourg, où à sa propre horreur, il a été confronté à la gestion des prisonniers de St Maarten. Selon la CEDH, les droits de l'homme y sont violés. Van Dam : "Hoho ! J'ai répondu ; C'est un pays/territoire autonome, et cela nous n'en parlons pas ! Mais la Cour tient les Pays-Bas également pour responsables car c'est un pays qui appartient à son royaume. J'ai trouvé ça conflictuel, j'en ai fait des boutons. Les pays [ici les provinces européennes] du royaume portent également le fardeau des autres.

Il y a donc toutes les raisons, croit Van Dam, de revoir les relations actuelles. Les Nations Unies ont confirmé à maintes reprises que les Pays-Bas, en tant qu’ancien colonisateur, ne peuvent rien imposer aux îles. Qu'il s’agit-là de leur propre avenir. C'est pourquoi le CDA donne au «modèle provincial» [à l'identité juridico-administrative stricte avec la métropole] peu de chances de succès. « Les îles devront renoncer à leur autonomie, pour laquelle elles se sont longtemps battues. Je ne vois pas cela se produire de si tôt ».

Les Pays-Bas : élève le plus économe de la classe (près de ses sous).

 Pour le professeur extraordinaire de droit constitutionnel, spécialisé en renouvellement politique de l'État, à l'université de Curaçao, ce n'est pas nécessaire non plus. Van Rijn refuse de qualifier la situation actuelle de faillite. "Cela ne rend pas justice aux soixante-dix dernières années d'essais, d'erreurs, d’épreuves et de résistances que les pays/territoires du royaume ont traversées". Le professeur qualifie le statut des trois îles "d'Autonomie du beau temps climatique" ; elle fonctionne tant que le soleil brille. Mais dès qu'un cyclone survient (ou qu'un cyclone invisible comme le coronavirus rentre dans les Caraïbes), c'est la crise. Et les Pays-Bas entrent en scène.

Selon Van Rijn, il est sage de laisser la situation telle qu'elle, avec les tensions mutuelles qui vont avec. «Les insulaires ne sont pas européens, ils ont leur propre culture, leur propre société. Ils sont fiers de leur autonomie et ne veulent pas du tout faire partie intégrante des Pays-Bas».

Van Rijn pense qu'une partie de la solution réside dans l'investissement dans des relations mutuelles. Il préconise un fonds permanent pour aider financièrement les îles. C'est un meilleur objectif qu'un pays en développement éloigné. «Les îles nous appartiennent, ce n'est pas du tout un problème. Le gouvernement devrait faire preuve de beaucoup plus de solidarité. Au sein de l’Union européenne, les Pays-Bas se montrent déjà dans cette crise coronarienne comme le garçon le plus économe de la classe. Nous devons nous regarder en face. Voulons-nous être comme ça ?

Utilisez-le à votre avantage, profitez-en !

Pendant leur travail de lobbying, Aart Broek et Jan Wijenberg ont entendu à plusieurs reprises que leur «modèle provincial» serait irréalisable en raison des cultures opposées. Wijenberg pense qu'il s'agit d'un «argument de colonne». "Les insulaires ne sont pas des créatures extraterrestres, ce sont des gens de chair et de sang", souligne Broek.

Leur plan peut en fait renforcer la valeur culturelle des îles. Plus l'île est stable, mieux vous pouvez protéger votre propre identité, disent-ils. Broek : « Regardez la Frise. C'est possible. Nous disons aux îles : jetez un nouveau coup d’œil sur notre plan. Et profitez-en ! ».

 

Traduit de : "Comment renverser/inverser la crise du royaume ?", par Bart Zuidervaart : "Hoe kan de crisis in het koninkrijk worden gekeerd ?". Le 12 juin in Trouw* journal quotidien néerlandais (presse chrétienne progressiste modérée) à diffusion nationale. Il est publié à Amsterdam. Son tirage est d'environ cent mille exemplaires. Traduction du Néerlandais : Pierre Carpentier + Reverso + Google Translate.

Rues tranquilles à Willemstad. Des mesures contre le Coronavirus s’appliquent également à Curaçao. Image ANP. Rues tranquilles à Willemstad. Des mesures contre le Coronavirus s’appliquent également à Curaçao. Image ANP.

 

Emily de Jongh Elhage, la dernière Première ministre des Antilles néerlandaises, réagit émotionnellement lors de la cérémonie entourant la dissolution de l’archipel le 10.10.2010. La princesse Máxima et le prince Willem-Alexander (Roi des Pays-Bas depuis le 30.04.2013) sont assis à côté d’elle. Image ANP. Emily de Jongh Elhage, la dernière Première ministre des Antilles néerlandaises, réagit émotionnellement lors de la cérémonie entourant la dissolution de l’archipel le 10.10.2010. La princesse Máxima et le prince Willem-Alexander (Roi des Pays-Bas depuis le 30.04.2013) sont assis à côté d’elle. Image ANP.

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