À PROPOS D'UNE BIOGRAPHIE D'ÉDOUARD GLISSANT (3È PARTIE ET FIN) par R. Confiant

Il n'est pas obligatoire qu'un biographe soit un grand styliste ni même qu'il soit quelque peu écrivain. Nombre d'universitaires se livrent à cet exercice avec l'habituelle sécheresse de l'écriture académique sans qu'il leur en soit fait reproche. C'est pourquoi il y a de quoi être (agréablement) étonné à la lecture d'"ÉDOUARD GLISSANT. L'IDENTITÉ GÉNÉREUSE" de François NOUDELMANN...

Le Mémorial du Cap 110, Anse Caffard. Le Diamant.Martinique. Le Mémorial du Cap 110, Anse Caffard. Le Diamant.Martinique.

 (...) Tellement son texte est rempli de vrais bonheurs d'écriture et surtout tant il semble épouser avec élégance les méandres de la pensée de l'auteur du "TRAITÉ DU TOUT-MONDE". Quelques exemples choisis ici et là : 

"Tout est là qui se tait, en attente d'irruption, chez cet homme à l'apparence flegmatique et qui pourtant n'est pas revenu de ces vies encore latentes et tourbillonnantes."

  "Comme les grands adeptes de l'imagination, il voyage sans bouger, par la lecture ou la pensée, éprouvant des euphories ou des mélancolies jusqu'aux heures les plus tardives, quand ne résonne plus que le souffle du vent ou les stridulations des insectes, le claquement démultiplié des feuilles ou le fracas de la pluie contre les toits de tôle."

 "La végétation y semble peuplée de milliers de fantômes, tais dans les sous-bois, êtres surnaturels témoignant des âmes combattantes du temps de l'indépendance, côtoyant les colibris huppés, les papillons multicolores et les rainettes stridentes, dans une sorte de communion secrète entre les vivants. Cette cohabitation dense et mystérieuse de la nature enchante Edouard qui s'attarde auprès des grappes d'orchidées et se baigne dans les cascades d'eau claire..."

Au salon du livre de Paris. Mars 2010. Au salon du livre de Paris. Mars 2010.

 D'autre part, F. NOUDELMANN a construit son texte de manière à briser la linéarité d'une existence qui, comme il le montre, n'a pas été du tout une ligne droite (et encore moins un long fleuve tranquille), GLISSANT ayant nomadisé tout au long de sa longue existence. Il alterne en effet des passages personnels et donc forcément subjectifs, ceux qu'il a partagés avec l'auteur, avec des passages relatant, de manière plus classique, le déroulé d'une vie qui débute en haut d'un morne à Sainte-Marie avec cet épisode mythique d'une mère qui l'emporte, bébé, jusqu'à la ville du Lamentin à pied jusqu'à ses derniers jours dans un hôpital parisien en passant par ses multiples séjours étasuniens ainsi que ses visites dans ce qu'il nommera joliment "le Tout-Monde". Cela donne un ouvrage passionnant, un vrai "page-turner" comme disent les Anglo-saxons, et j'ai du mal, comme je l'ai déjà dit dans mes deux articles précédents, à comprendre pourquoi il a suscité cette levée de bouclier chez certains "parents, amis et alliés".

Quel crime (de lèse-majesté) aurait commis F. NOUDELMANN ?

Je n'en vois, pour ma part aucun, et comme je m'y étais engagé, je vais confronter ce que ce dernier écrit de quelques épisodes de la vie de GLISSANT que j'ai eu à connaître ou à partager. Je le ferai dans le désordre. D'abord, l'épisode, tragique, de son retour raté de New-York, alors qu'il escomptait reprendre les rênes de l'école privée, l'IME (Institut Martiniquais d'Etudes), qu'il avait créée trois décennies plus tôt, au quartier autrefois béké de Didier, sur les hauteurs de Fort-de-France. Ce qu'expose NOUDELMANN est parfaitement exact :

"La déconvenue s'annonce brutale et elle s'abat sur lui tel un coup de foudre, lorsqu'il reprend contact avec l'IME. Une nouvelle équipe dirige l'établissement qui s'est peu à peu normalisé, pendant les douze dernières années, pour devenir un lycée privé classique, moins soucieux de révolutions pédagogiques que de résultats scolaires. Son fondateur, sans qui rien n'aurait été possible, réclame d'y être réintégré, mais il trouve face à lui d'anciens professeurs qu'il avait pourtant recrutés autrefois, décidés à lui barrer la route du retour. Edouard, pour qui une telle félonie était inimaginable, tombe de très haut et lutte pour mobiliser d'anciens alliés et récupérer ses droits financiers et professionnels sur l'établissement. Cependant, le conseil d'administration continue de lui opposer un refus catégorique, prétextant une nouvelle orientation de l'IME dans lequel le patriarche n'a plus sa place...Edouard fait brutalement une crise de diabète aiguë, pris de vertiges et de tremblements."

Mais ce que le ou les informateurs de NOUDELMANN ne lui ont pas dit ou peut-être ne savaient pas, c'est que, alors même que je ne faisais pas partie des intimes de GLISSANT, j'avais cherché à rassembler des amis proches de lui afin d'aller manifester devant cette école pour y dénoncer cette infamie qu'était son éviction de l'établissement qu'il avait créé avec ses propres deniers. N'ayant pas d'alternative, il s'était résolu à cette solution extrême et m'avait donné son feu vert, mais au tout dernier moment, les soi-disant très proches de lui (que je n'aurai pas la cruauté de nommer) avaient "kayé" ("battu en retraite" dirait-on en français) et la manifestation avait été annulée ! Donc ce qu'écrit son biographe à ce sujet , tout comme sur d'autres sujets d'ailleurs, n'est pas faux, il est parfois lacunaire, mais peut-on exiger d'une biographie qu'elle soit exhaustive ?

Comme est aussi lacunaire, ou plutôt trop succinct, le récit qui est fait de la déconvenue de GLISSANT quant au Musée des Arts des Amériques qu'il projetait de construire à l'emplacement des ruines de l'usine sucrière du Lareinty (face à l'aéroport du Lamentin). F. NOUDELMANN ne fait pas état, mais sans doute ne pouvait-il pas le savoir, de la duplicité des élus politiques martiniquais qui avaient fait toutes sortes de promesses mirifiques à GLISSANT juste le temps de profiter de son aura lors de ses passages en Martinique, mais qui n'avait jamais eu la moindre intention de réaliser ledit musée. Je sais de quoi je parle : j'étais membre à l'époque du bureau politique du parti dont il escomptait l'appui.

Bref...

Autre confrontation entre ce que NOUDELMANN écrit et ce que moi j'ai vu : la messe d'enterrement de GLISSANT dans la petite église du Diamant, en Martinique. Le biographe était-il présent ce jour-là ou a-t-il un trou de mémoire ? Tout ce qu'il décrit est vrai, notamment l'hilarante proclamation de l'évêque de la Martinique ("Nous savons tous qu'Édouard GLISSANT était catholique"), la présence des officiels (Frédéric MITTERAND, Christiane TAUBIRA etc.), sauf qu'il omet quelque chose qui m'avait mis dans une colère noire, n'eut été le geste d'apaisement que m'avait discrètement adressé Henri PIED, ancien de l'OJAM et fondateur du magazine ANTILLA. D'ailleurs, je n'avais pas été le seul à être exaspéré. Voici de quoi il s'agit : après divers témoignages empreints d'émotion, dont celui du dernier fils de GLISSANT, un rabbin new-yorkais était monté en chaire et pendant plus de vingt minutes s'était complu à raconter comment il avait soutenu moralement GLISSANT qui savait sa mort prochaine, comment ils avaient discuté des jours durant de l'au-delà et bla-bla-bla. Cela aurait été un imam musulman, un prêtre hindou ou un moine bouddhiste que ma réaction aurait été la même. Venir le jour de la messe d'enterrement de quelqu'un pour détailler par le menu comment cette personne avait peur de la mort était, à mes yeux, d'une indécence rare. Personne n'avait fait la moindre remarque à ce rabbin, mais aujourd'hui, on vient reprocher à NOUDELMANN de révéler la même chose. Qui n'est d'ailleurs même pas une révélation ! Car quel homme ou femme n'a pas peur de la mort ? Ou plus exactement de l'avant-mort, de cette abomination qu'est l'agonie. En effet, à peu près personne ne redoute la mort subite. C'est une idée qui ne nous traverse même pas l'esprit.

« Le Passant Considérable ! » « Le Passant Considérable ! »

 Sinon, ce que dit NOUDELMANN de l'enfance de GLISSANT au Lamentin, son rapport difficultueux avec sa mère, ses années d'écolier studieux, puis de lycéen assoiffé de savoir, sa vie de Bohème à Paris, son désir (tout à fait normal !) d'obtenir le Prix Nobel de littérature etc., rien de tout cela ne me semble trahir ce que j'ai pu connaître de lui au cours des vingt et quelques années au cours desquelles il m'est arrivé de le fréquenter (plus de loin que de près, j'en conviens). Je n'ai pu quand même m'empêcher de sourire quand NOUDELMANN écrit que le jeune lycéen suivait à leur insu Aimé CESAIRE et André BRETON, le pape du Surréalisme, dans leurs pérégrinations forestières, lorsque ce dernier en route vers New-York où il fuyait l'Occupation allemande de la France, avait fait escale à la Martinique et découvert par pur hasard un exemplaire de la revue "TROPIQUES" dans une mercerie où il était venu acheter des boutons pour sa fille. Lesdites pérégrinations avaient lieu en voiture et il est douteux que le lycéen GLISSANT ait pu suivre les deux poètes à la trace (la route dite de "La Trace" justement, au beau mitan de la forêt tropicale, était d'ailleurs l'un de leurs itinéraires favoris). Mais bon, cette échappée noudelmannienne dans la fiction n'est pas bien méchante...

"L’autographe lecteur" "L’autographe lecteur"

 Cependant, à mon avis, NOUDELMANN ne met pas suffisamment en exergue la paradoxale humilité de ce géant de près de deux mètres de haut une fois qu'on avait réussi à franchir la barrière faussement hautaine qu'il dressait entre ses interlocuteurs pas suffisamment proches ou fiables à ses yeux et sa personne. Ce que j'appelais pour ma part un enjambement n'était pas facile à réaliser et une fois qu'on y avait réussi, il ne fallait pas s'imaginer qu'on avait conquis GLISSANT une fois pour toutes. Non, il fallait s'y reprendre à plusieurs fois surtout quand il sentait que l'on n'épousait pas sans réserves ses thèses ou qu'on mettait à la question certains de ses concepts hardis qui sortaient de son cerveau comme régulièrement en ébullition. Je devais à chaque fois l'apprivoiser avant d'oser lui porter la contradiction, car il sentait bien que j'étais loin d'accorder la même importance que lui à la littérature et encore moins à la philosophie. Il m'écoutait mi-attentionné mi-ironique, préparant déjà une contre-attaque dévastatrice visant à me clouer le bec. Ainsi, contestais-je sa vision de la naissance du créole comme "langue du détour", création des seuls esclaves africains, ce que démentait les données historiques puisqu'il avait d'abord existé une sorte de pidgin appelé "baragouin" qui s'était forcé entre les Espagnols et les Caraïbes, baragouin dont beaucoup de linguistes pensent qu'il a servi de terreau, voire même de fondations au créole. Ensuite, au XVIIe siècle, moment où le créole se forgea de "manière éruptive", selon l'expression du créoliste allemand Ralph LUDWIG, éruptive parce que cela a pris à peine 50 ans (1625-1670-80), la quasi-totalité des colons français non seulement étaient analphabètes puisque l'école laïque, gratuite et obligatoire n'existera que trois siècles plus tard c'est-à-dire tout à la fin du XIXe siècle, mais ne parlaient pas le français. Et pourquoi ? Parce que chaque province avait sa langue (dite d'oïl) : le normand en Normandie, le vendéen en Vendée, le picard en Picardie etc. D'ailleurs, deux siècles après, en 1789, quand éclate la Révolution française, le problème n'est toujours pas réglé puisque 2/3 des Français ne parlent toujours pas...français. Ce qui fait qu'on demanda à un certain Abbé GRÉGOIRE, membre de la Société des amis des Noirs, de faire une vaste enquête sur "les langues et les patois de France et les moyens de les éradiquer". Bref, au moment où le créole se forme, Blanc et Noirs sont quasiment à égalité du pont de vue éducationnel, hormis une poignée de capitaines, de gouverneurs et de religieux. Donc le créole n'est absolument pas une création du fameux "détour" glissantien opéré par les esclaves, mais l'œuvre commune des Noirs et des Blancs sur fond de baragouin amérindien.

"C'est bon ? Tu as fini ton petit cours de petit universitaire besogneux ?" me raillait gentiment GLISSANT. Mais je savais qu'il avait entendu (c'était quelqu'un qui savait écouter contrairement à l'impression qu'il donnait !), qu'il avait enregistré, soupesé telle ou telle donnée et qu'il sortirait tôt ou tard, dans un de ses livres, une réponse poético-conceptuelle et donc forcément difficile à contrer. En effet, brouiller les frontières entre les disciplines comme il s'employait à le faire rendait très difficile la remise en question de ses concepts, chose qui, comme le rapporte NOUDELMANN, avait profondément agacé un jour, le philosophe Jean-Luc NANCY qui avait vertement repris GLISSANT parce que, dans un séminaire, ce dernier avait ou aurait caricaturé la pensée de HEGEL.

Ne faisant donc pas partie de la cour de GLISSANT, tout en nourrissant une profonde affection pour lui, je contestais aussi sa conception de ce qu'il appelait les"migrants nus" s'agissant des esclaves africains transportés trois siècles durant aux Amériques. Je lui opposais que cette expression était trop unilatérale et qu'il fallait distinguer entre les migrants effectivement nus (ceux des Petites Antilles), à moitié nus ou à moitié habillés (ceux des Grandes Antilles) et presque habillés (les Bonis, Saramakas etc. des Guyanes). Notre quimbois n'est pas le vaudou lequel n'est pas la religion des Bushinenge du Plateau des Guyanes, par exemple.

"Sans compter", continuais-je, "qu'il y a toujours eu des Africains durant trois siècles aux Amériques. La natalité des Noirs créoles était bien trop faible pour satisfaire les besoins en main d'œuvre et il fallait que les planteurs importent sans cesse de nouveaux esclaves. Donc, côte à côte, on travaillé dans les champs de canne des Noirs créoles et des Noirs "bossales" et ça jusqu'en 1848. L'Afrique a donc toujours été présente, même dans nos petites îles..."

GLISSANT était un poète et un philosophe qui éprouvait, comme le note F. NOUDELMANN, une profonde méfiance pour le monde universitaire et ses disciplines cloisonnées : histoire, anthropologie, sociologie, psychologie, linguistique, économie etc. A tous mes arguments, qu'il jugeait, en souriant, "terre-à-terre", il opposait ce qu'il appelait hardiment "une vision prophétique de l'histoire". Fascinant oxymore puisque l'histoire renvoie à ce qui est passé alors que la prophétie renvoie à ce qui doit advenir. Tout GLISSANT est là, me semble-t-il, dans cette forme de pensée que je qualifiais d'"oxymorique", chose qui le faisait rire.

"Le jour où quelque universitaire besogneux découvrira que ta pensée est essentiellement oxymorique, tu es mort !" avais-je l'habitude de lui lancer en rigolant à mon tour.

F. NOUDELMANN, comme tous ceux qui l'ont précédé dans l'analyse des œuvres glissantiennes ne relève pas cet élément qui à mes yeux est fondamental. Sinon pour terminer ce passage en revue de sa biographie (passage en revue un peu longuet, j'avoue, mais j'aime moi aussi beaucoup GLISSANT) et l'espèce de levée de boucliers qu'elle a suscitée chez les "parents, amis et alliés", je dirai que les quelques révélations qu'il a pu faire sur ses amours multiples, ses difficultés financières, sa relation compliquée avec sa mère ou ses problèmes de santé ne me choquent aucunement. Un écrivain est un homme comme les autres. Sauf qu'il mène, quand il est célèbre, une vie publique et qu'à partir de ce moment-là, il doit s'attendre, tout comme ses proches, à ce que le territoire de sa vie dite "privée" soit considérablement plus restreint que celui de Monsieur-tout-le-monde. C'est le prix à payer pour la célébrité !

Et puis, il y aura d'autres biographies de GLISSANT et chacune d'elle nous donnera sa propre vision de cet homme complexe qui écrivait "au difficile" et avait une très haute idée de l'écriture dans ce monde de plus en plus envahi par la médiocrité du "plus facile"...

Le "Black Power Mastermind" du temps de sa Direction du Courrier de l’UNESCO de 1982 à1988. Le "Black Power Mastermind" du temps de sa Direction du Courrier de l’UNESCO de 1982 à1988.

 

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