Hommage à l’Armée d’Afrique : témoignage du général De Linarés

Pour mieux comprendre la force des mots tenus par le président Macron qui a lancé à propos des combattants africains un appel aux «maires de France pour qu'ils fassent vivre, par le nom de nos rues et de nos places, par nos monuments et nos cérémonies, la mémoire de ces hommes», il importe de connaître les témoignages de ceux qui commandaient l’Armée d’Afrique. Voici celui du général De Linarés.

Pour mieux comprendre la force des mots tenus par le président Macron qui, lors de la commémoration du 75è anniversaire du débarquement de Provence du 15 aout 1944 à Saint-Raphaël et ensuite à Bormes-les-Mimosas, a lancé à propos des combattants africains un appel aux «maires de France pour qu'ils fassent vivre, par le nom de nos rues et de nos places, par nos monuments et nos cérémonies, la mémoire de ces hommes», il importe de connaître les témoignages de ceux qui commandaient l’Armée d’Afrique.

Voici celui du général De Linarés publié dans le tome 3 de «La France et son empire dans la guerre»,  Éditions Littéraires de France 1947.

« J’ai vu, en Italie, les Aurassiens, les Kabyles et autres rudes montagnards, fellahs pour la plupart, dignes frères des Algériens qui, en 1940, avaient magnifiquement résisté en Belgique, dans les Ardennes et sur l’Aisne, dignes frères aussi des Tirailleurs restés sourds, en captivité, à la propagande allemande la mieux orchestrée, j’ai vu ces hommes tenir quarante jours au Belvédère, en bordure de Cassino, avec une patience et une ténacité admirables, sans abri, sous la pluie, dans le vent et dans la neige, sous le harcèlement incessant de l’artillerie et des mines. 

J’ai vu les mêmes, emportés par leur fougue, bousculer la ligne Hitler, puis dans une poursuite échevelée, grâce à leurs sens accentué de la montagne, terrains de prédilection pour la plupart d’entre eux, grâce à une rapidité et à une souplesse de déplacement extraordinaires, à une résistance surprenante à la fatigue, à un sens développé de l’orientation de jour comme de nuit, je les ai vu sans cesse réussir à devancer l’Allemand en retraite. Je les ai vu s’infiltrer dans les arrières de l’ennemi, et par leurs manœuvres rapides autant qu’audacieuses, entrer les premiers dans Rome, dans Sienne et dans Toulon, grimper, sous le feu, les apics de Notre-Dame-de-la-Garde, traverser le Rhin à Spire, sans bruit et sur des barques de fortune. 

J’ai vu également, à côté de ces campagnards, les indigènes des villes et des ports, au volant des Jeeps, des Dodges et des G.M.C., roulant le plus souvent à des allures de bolide que toutes les routes... et quelles routes!, réparer eux-mêmes leurs machines et, non sans une certaine adresse, mettre tout leur cœur et toute leur valeur physique au service des camarades de l’avant pour que, quelles que soient les circonstances, aussi bien le jour que la nuit, les ravitaillements arrivent en temps voulu et au point voulu. 

J’ai vu le 2è classe Bouzaroura Ben Mergid, le 6 février 1944, quitter spontanément son abri sous un bombardement continu, pour se porter au secours de son lieutenant mortellement atteint, le transporter pour le mettre à l’abri dans une maison voisine, être blessé à son tour et resté deux jours, sans nourriture, auprès du cadavre de son officier, prouvant ainsi que le dévouement du tirailleur à son chef n’est pas un vain mot. 

J’ai vu enfin, les Français d’Algerie conduire à la bataille les indigènes qu’ils encadraient la veille au champ et à l’atelier. Sortis, pour la majorité, du creuset où se sont fondues les races d’origine méditerranéennes : Espagnols, Italiens, Mahonnais et Maltais, issus pour la minorité de familles importées de Métropole, tous habitués à la lutte pour la vie, les Français d’Algérie ont compris, plus que leurs frères musulmans, ils se devaient de participer à la délivrance de la Mère Patrie. Épaulés par leurs camarades évadés des France et sortis des geôles espagnoles, ces fils de colons, de soldats, d’ouvriers ou de fonctionnaires, souvent imbus d’une susceptibilité particulière pour ce qui est de leurs droits de cité, sont partis avec enthousiasme. Tous ces Français, métropolitains et algériens, ont payé un lourd tribut à l’autel de la Patrie : 12.000 des leurs, pour la seule 3è D.I.A.*, ont été meurtris dans leur chair, 4.000 ne reverront plus le chaud soleil d’Afrique. 

Fraternellement unis, chrétiens et musulmans de l’Empire ont fait bloc contre l’Allemand, pour la France. »

LE GÉNÉRAL DE LINARÉS

chef d’Etat-Major du Général de Lattre de Tassigny commandant la 1ère Armée Française 

* 3ème Division d’Infanterie Algérienne 

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