Élie Stephenson, l'écrivain magistral enfin reconnu (René Ladouceur)

« Bonne nouvelle. En fin d’année 2020 [et début 2021] les hommages à Élie Stephenson pleuvent. Ce n’est que justice. Depuis une quarantaine d’années, en Guyane, son pays, l’homme exerce un puissant magistère. » In, le bloc-notes de René Ladouceur sur Montray Kréyol.

Couverture de : « L’œuvre théâtrale d’Élie Stephenson ». Biringanine Ndagano. Karthala Éditions. Couverture de : « L’œuvre théâtrale d’Élie Stephenson ». Biringanine Ndagano. Karthala Éditions.

Dans le bloc-notes de René Ladouceur, sur MONTRAY KRÉYOL, ici : 


A cet écrivain, qui fut l’élève préféré de Daniel Masse* et le protégé de Léon Gontran Damas, qui fonda l’Association Guyanaise d’Edition et est aujourd’hui le Président d’honneur de l’Association Guyanaise René Maran, on doit l’incontournable Une flèche pour un pays à l’encan et surtout Comme des gouttes de sang.

A 76 ans, Elie Stephenson, né un 20 décembre, pourrait donc sommeiller sur son socle en bois wapa serti d’or de Guyane. On admirerait la statue en contre-plongée. Elle nous regarderait de haut. Ce serait glacial.

Les livres, que l’on peut trouver trop brefs, qu’il publie depuis quelques saisons montrent au contraire combien Elie Stephenson nous reste fidèle.

Franc-tireur et observateur engagé, l’homme de lettres ne se lasse jamais de répondre aux obligations de l’homme de réflexion : « Pour moi, écrire signifie à la fois participer et témoigner, faire corps avec l’action collective et prendre position ».

S’il est vrai que ses poèmes dessinent en creux un portrait intellectuel et moral de l’auteur, ses pièces de théâtre présentent un intérêt plus général. Celui de dissiper les illusions, de fournir matière à réflexion, de prendre ses distances par rapport à notre époque.

Raison pour laquelle chez lui chaque phrase est calculée ; chaque mot pèse de tout son poids.

Et il faut, pour l’explorer, se munir d’un instrument qui se fait rare : l’attention.

L’auteur de Les voyageurs est un peintre d’atmosphère dont la pertinence se décuple littéralement chaque fois, pour notre plus grand bonheur, il s’emploie à examiner les effets de la domination française sous nos latitudes.

Dans l’exercice, il se distingue dans sa manière de mettre le doigt sur les non-dits de la traite négrière, de lever le voile sur la colonisation, de mettre en lumière les échecs de la départementalisation, d’épingler la complaisance, d’identifier les lâchetés, de fuir le pathos et de demeurer, malgré les orages et les tempêtes, plus léger que l’air.

Il faut lire Elie Stephenson pour comprendre ce que « Aimer la Guyane » veut dire. Ne vivre que pour elle. Et survivre grâce à elle. Dans Catacombes de soleil, il avoue : « Je vis à Cayenne/et je vais en mourir ».

On devine qu’Elie Stephenson écrit comme il lit. De biais. A reculons. Par foucades. Avec entêtement. Et le stylo à la main. Dans ses livres, en pur fidèle de Damas, il pratique l’art de l’ironie et de la digression.

 S’il devait appliquer cette méthode à sa vie de lecteur, on peut parier qu’elle donnerait la plus excitante et la plus réjouissante des autobiographies guyanaises.

Depuis juin 2019, il est le personnage éponyme, à Saint-Laurent, d’un Groupe scolaire.

Il faut dire que la mémoire d’Elie Stephenson est pleine de livres. Cela n’a visiblement pas échappé au Prix Carbet qui, le 24 octobre dernier, l’a récompensé pour l'ensemble de son œuvre. Sans ces livres, l’auteur de Un rien de pays serait peut-être devenu amnésique.

Le mois dernier, invité de Place publique, l’émission-débat de la rédaction de Radio-Guyane la 1ère, on l’a interrogé sur l’importance de la littérature dans l’évolution de la Guyane.

Cette évolution, Stephenson la connaît par cœur. Il en parle calmement, tranquillement, sereinement, dans un langage d’écrivain, obstinément rétif à la syntaxe cathodique, avec l’émotion étouffée et la lucidité testamentaire de celui qui voit mourir, en même temps que nos illusions, ce que la littérature avait de respectable et la Guyane de prometteur.

Si vous voulez comprendre, de l’intérieur, pourquoi la littérature demeure si utile à l’émancipation de la Guyane, allez donc vous asseoir, à l’heure de la sieste, sur un banc du côté du Vieux Rémire, pour écouter Elie Stephenson se souvenir des écrivains qui l’ont forgé.

René Ladouceur

 

*Daniel Masse est l’auteur de La Guyane française, paru en 1978.

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