Hommage à l’Armée d’Afrique : témoignage de Pierre Jarry

Pour mieux comprendre la force des mots tenus par le président Macron qui a lancé à propos des combattants africains un appel aux «maires de France pour qu'ils fassent vivre, par le nom de nos rues et de nos places, par nos monuments et nos cérémonies, la mémoire de ces hommes», il importe de connaître les témoignages de ceux de l’Armée d’Afrique. Voici celui de Pierre Jarry.

Pour mieux comprendre la force des mots tenus par le président Macron qui, lors de la commémoration du 75è anniversaire du débarquement de Provence du 15 aout 1944 à Saint-Raphaël et ensuite à Bormes-les-Mimosas, a lancé à propos des combattants africains un appel aux «maires de France pour qu'ils fassent vivre, par le nom de nos rues et de nos places, par nos monuments et nos cérémonies, la mémoire de ces hommes», il importe de connaître les témoignages de ceux de l’Armée d’Afrique. 

Voici des extraits d’un l’article intitulé «LES NÔTRES» écrit par Pierre Jarry dans le tome 3 de «La France et son empire dans la guerre», Éditions Littéraires de France 1947. Livre d’initiative privée écrit en totale indépendance et qui n’a bénéficié d’aucune subvention. Il contient 150 récits de faits qui témoignent de la part que la France a prise à la Victoire alliée grâce à ces combattants qui chantaient : 

«C'est nous les Africains Qui revenons de loin.
Venant de nos pays Pour sauver la patrie
Nous avons tout quitté 
Parent, gourbis, foyers.*»...

Extraits de l’article : «Les Nôtres» :

«L’Armée B, la 1re Armée française, n’auraient pas été ce qu’elles ont été sans les les vétérans des F.F.L. et les évadés de la France vichyssoise, mais, tout simplement, elles n’auraient pas été sans les Africains. 
J’écris ce mot : les Africains avec une étrange émotion où il entre, Dieu seul sait dans quelle proportion, de l’amertume et de l’espoir. Car le sacrifice africain fut total et mêla tous les sangs dans les mêmes creux de rocher et les mêmes flaques de boue, et rien ne peut effacer, dans la conscience de ceux qui ont vécu la guerre du côté africain, le souvenir d’une solidarité devenue comme par miracle infiniment plus facile. 
...
Je songe aux Nord-Africains, troupes et cadres, européens et musulmans, que j’admire et que j’estime et que j’aime ensemble - eux-mêmes ne peuvent rien contre ça - depuis la bataille au nord de Cassino. 
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Cependant, dans le djebel tunisienpuis dans les Abruzzes, les Africains du 19e Corps et les Africains du C.E.F. ont peiné, combattu et souffert dans des conditions qui rappelaient l’autre guerre à ceux qui l’avaient vécue. Avant le débarquement du 15 août 1944, les deux campagnes couronnées, la première par la libération de Tunis, et la seconde par le nettoyage des collines de Chianti, avaient refait du fantassin nord-africain équipé à l’américaine l’héritier du fantassin bleu-horizon, autrement dit : le meilleur soldat du moment. 

...

La force principale de l’armée de Lattre, c’était en août 44 et, somme toute, ça devait être jusqu’au bout la force humaine donnée sans compter par l’Afrique du Nord : le tirailleur et son rival le goumier, les unités mises sur ke pied de guerre entre Tunis et Casablanca, l’association extraordinaire efficace et solide de trois «vertus» viriles - la fidélité musulmane à la tradition du baroud, la dureté hardie et tenace du colon et de ses compagnons d’entreprise, l’orgueilleuse valeur professionnelle des cadres d’actives trempés par les expériences d’Islam. 

L’Afrique du Nord était le plomb qui leste la balle placée dans la fronde !

Sans attendre que l’historien découvre, par exemple, que deux divisions qui avaient joué un rôle déterminant dans la campagne d’Italie : la 2e Division d’Infanterie Marocaine et la 3e Division d’Infanterie Algérienne ont tenu presque autant de place dans les campagnes de France et d’Allemagne, on peut ébaucher un palmarès assez éloquent. Les tirailleurs du colonel de Linarés ont décidé du sort de Toulon en se rabattant sur le Revest à travers la montagne avec le Bataillon de Choc, et les tirailleurs du colonel Chapuis ont décidé du sort de Marseille en s’infiltrant dans la ville tandis que les goumiers enveloppaient et débordaient tout le système de défense ennemi. La 2e D.I.M. a ouvert la route de Belfort en effectuant la percée initiale de la Lisaine, le 14 novembre 1944, le jour où le caporal Moulay Ali, du 8e R.T.M., abattit le général von Oschmann, commandant la 338e division. Les Tunisiens du 4e R.T.T. (3e D.I.A.) ont forcé la frontière allemande en traversant la Lauter et en occupant le village de Scheibenhardt, le 19 mars 1945. Le groupe franc algérien du sous-lieutenant Bouda a, le premier, traversé le Rhin dans le nuit du 30 au 31 mars à 3 heures, un peu en amont de l’ex-pont du chemin de fer reliant Spire à la rive droite. 

Ni les spahis, ni les chasseurs d’Afrique, ni les artilleurs, ni les les démineurs, ni les pontonniers, ni les tringlots nord-africains ne me reprocheront cet hommage particulier aux fantassins des divisions de Cassino. Pas davantage les camarades de la 4e Division Marocaine de Montagne, ou les zouaves des bataillons liés aux blindés, ou le 9e R.M.Z.T. De même, ce n’est pas les innombrables héros... individuels des unités placées sous le signe du Croissant et de l’Etoile qui m’en voudront d’avoir souligné ici un héroïsme collectif et d’avoir sacrifié le pittoresque à l’essentiel. 

Il y a naturellement mille histoires plus savoureuses les unes que les autres à conter sur les Musulmans de la 1re Armée. Quand on a célébré à Pont-de-Roide l’Aïd Sghir, la «petite fête» qui marque la fin du Ramadan, quand on a vu des goumiers enveloppés de leurs jellebas et coiffés de plats à barbe de fabrication britannique, escorter à cheval, sur une route qui serpentait entre les sapins, une file trottinante de «seigneurs de la guerre», quand on a suivi d’autres, quelques mois plus tard, qui se glissaient avec une terrifiante discrétion féline entre les maisons silencieuses d’un village de la Forêt Noire, quand on a souri aux tirailleurs qui zigzaguaient ... Mais en remontant le cours du temps, on retrouve des images plus significatives. Je n’en connais pas de plus importantes que celles du débarquement et des premières semaines passées sur le sol de France. 

N’ayant pas peur de la vérité, même si elle doit paraître trop belle aux esthètes contemporains ! Il faut bien dire - c’est vrai ! - que les Musulmans, ces coriaces, ont eu le cœur tout chaviré parce que les Français qu’ils venaient de libérer les ont traités simplement comme des soldats français. Eux qui attachent tant de prix à la qaïda, à la politesse, ils ont été charmés parce qu’il arrivait assez souvent qu’on les appela «monsieur» et qu’on leur dit «vous»... Il y en a beaucoup qui ont pleuré - mais oui ca pleure aussi quelquefois, un guerrier arabe ou berbère! - parce que les femmes leurs lançaient des brassées de fleurs et surtout parce que les gosses se jetaient dans leurs bras. 

...

De leur côté, les Européens d’Afrique - quelle étrange formule, presque aussi étrange que la juxtaposition du viel Islam et de la vieille chrétienté méditerranéenne ! - ont accompli le devoir qui leur avait été tracé par le débarquement allié de 42 avec une sérénité qui exige le respect des «métropolitains». 

...

Tant d’amis nord-africains sont tombés dans cette aventure qu’on voudrait être dispensé d’avoir à insister sur le mérite des Français d’outre-mer. Tous se sont battus pour libérer la Provence, le Jura ou l’Alsace avec au moins autant d’énergie que s’il s’était agi de reconquérir Rabat, Orléansville ou Constantine. Beaucoup ont été soulevés par ce qu’ils ont vu, senti et compris, au-dessus des entêtements que la mêlée des races a suscités et durcis. ...

Pierre Jarry

* chant : Les Africains (1915)

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