Université de Paris : condamnation d'Averroès en 1270 (islamogauchiste?)

Une polémique est née suite aux propos sur «islamogauchiste» et l’université tenus par la ministre Mme Vidal. Elle utilise un terme inventé par les réseaux de l’extrême droite très actifs. Selon elle, cela «gangrène la société dans son ensemble et l'université n'est pas imperméable». Dans ce contexte on se rappellera qu’il y a 751 ans la condamnation de l’averroïsme à l’université de Paris...

Depuis quelques jours une polémique est née suite aux propos sur « l'islamogauchiste » à l’université par la ministre Mme Vidal. Elle utilise un terme inventé par les réseaux de l’extrême droite très actifs. Pour la ministre des universités la priorité ce n'est pas la précarité des étudiants dont la situation s’est lourdement dégradée depuis l'épidémie au point que beaucoup d'entre eux font la queue devant des associations caritatives pour se nourrir. Non ce qui la préoccupe c'est cette notion inventée « d'islamogauchiste » qui, d'après elle, «gangrène la société dans son ensemble et l'université n'est pas imperméable». Elle a demandé au CNRS « un bilan de l'ensemble des recherches » qui se déroulent en France, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme. Suite à ses déclarations aussi bien le CNRS que la Conférence des Présidents d’universités (CPU) ont réagit vivement exprimant leur « stupeur ». 

La condamnation d'Averroès

Dans ce contexte on se rappellera qu’il y a 751 ans l’Eglise avait prononcée la condamnation de l’averroïsme à l’université de Paris suivie d’autodafés. C’était en 1270 l’évêque Etienne Tempier condamnait les écrits du philosophe musulman Averroès et également ses partisans appelés « averroïstes » qui enseignaient la pensée de leur maître et ses commentaires sur Aristote. On procéda aux autodafés des livres du philosophe andalou qui conciliaient foi et raison ce qui à l’époque était un blasphème pour l’Eglise. Nous sommes en période des Croisades et c’est l’année de la mort devant Tunis du roi Louis IX futur saint Louis.

Dans « Histoire de la Philosophie » Émile Bréhier écrit au sujet de la condamnation de l’averroïsme : « Même avec les précautions qu’employait Siger, cet enseignement fut jugé dangereux par l’autorité ecclésiastique ; en 1270 l’évêque de Paris, Etienne Tempier, condamna treize propositions de l’enseignement averroìste sur la connaissance de Dieu, l’éternité du monde, l’identité des intellects humains, la fatalité, celles mêmes que Gilles de Lessines avait soumises à Albert ; en 1277, sur l’invitation du pape Jean XXI, l’évêque de Paris ouvre une enquête, et porte une nouvelle condamnation de 219 propositions ; la condamnation débute en attribuant aux averroïstes la doctrine de la double vérité ; « ils disent que ces choses sont vraies selon la philosophie, mais non selon la foi catholique, comme s’il y avait deux vérités contraires et comme s’il y avait, dans les paroles de gentils qui sont damnés, une vérité contraire de la Sainte Écriture ». Signer, cité par l’inquisiteur de France, en appela au Saint-Siège. Parti pour l’Italie afin d’y soutenir son appel, il semble qu’il y soit tragiquement, poignardé par son secrétaire, devenu fou. ». (1)
Autre précision donnée par Paul Mazliak : « L’histoire de l’averroïsme dans la pensée scolastique universitaire du Moyen-Âge a connu deux temps forts, marqué chacune par une vague de traductions des œuvres du philosophe cordouan. La première vague se produisit à Paris, au XIIIè siècle, et comporte un ensemble de traductions à partir de l’arabe ; elle aboutit aux deux condamnations solennelles de 1270 et de 1277 (avec livraison des œuvres au bûcher). La deuxième vague se produisit en Italie, au XIVè siècle, à partir des traductions des œuvres d’Averroès alors disponibles en hébreu ; les « œuvres d’Averroès en traductions latines » furent largement diffusées par l’imprimerie vénitienne et constituent déjà une anticipation de la Renaissance. » (2)

La résistance du Quartier Latin

Cependant, les averroïstes, chassés de l’enseignement, continuaient leur prosélytisme à l’extérieur, dans tous les coins, à des étudiants de France et d'Europe « assis sur des bottes de foin » d’où le nom de la rue du Fouarre. Tout ce périmètre servira à la diffusion des sciences philosophiques arabo-musulmanes. Il deviendra le « Quartier Latin » tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.

Mais à la suite de ce foisonnement intellectuel de nouvelles menaces vont s’amonceler sur les disciples d’Averroès, à l’université de Paris. Ainsi, en 1272, on défend aux maîtres de la faculté des Arts de traiter les problèmes théologiques contraires à la tradition ou qui dépasse l’entendement.

L'influence des philosophes musulmans sur la scolastique chrétienne

Les animosités et les ressentiments sont à un tel point exacerbés qu’en 1277 on englobera dans une même condamnation Saint Thomas et le philosophe musulman de Cordoue. Il est vrai que depuis plusieurs années, les maîtres de Paris travaillaient, grâce à l’apport musulman, à l’élaboration d’une théologie rationnelle. Les cerveaux de l’université de Paris, dont l’enseignement était fondé sur la base des écrits des philosophes musulmans, étaient en ébullition. Toute la doctrine de l’Eglise avait passé par le canal de cette philosophie au point qu’Ernest Renan a reconnu que : « Sans les philosophes musulmans Avicenne et Averroès, il n’y aurait ni Albert Le Grand ni Saint Thomas d’Acquin ». Ces derniers deviendront les pères de la scolastique chrétienne. En effet, en élevant cette digue imposante contre l’averroïsme, les censeurs du XIIIè siècle qui avaient lié le sort de la philosophie musulmane au sort même de la théologie chrétienne qui s’en inspirait portée par saint Thomas allait aboutir à la victoire finale du thomisme. Et par là même la victoire de la pensée musulmane qui en était la source d’inspiration et l’argument philosophique d’autorité. C’est l’aboutissement du travail des traducteurs de Cordoue, de Tolède et de Séville. Les commentaires et les écrits personnels des penseurs de l’islam affluent ensuite dans la première moitié du XIIIè siècle dans tous les centres intellectuels de France et d’Europe. Dès lors il est indéniable qu’en entrant dans les Universités, les musulmans y apporteront beaucoup. A savoir une terminologie nouvelle, une méthode de pensée, l’introduction d’Aristote entraîne avec lui les conceptions des philosophes musulmans, ...etc. L’Aristote des latins n’est pas un Aristote grec, c’est un Aristote musulman qui porte un burnous blanc sur les épaules et un fez rouge sur la tête. 

Rôle d'un autre philosophe : Avicenne

Cependant, dans son ouvrage « Penser au Moyen-Age », Alain de Libéra affirme que « les Latins ont connu Avicenne avant qu’Aristote n’ait été intégralement traduit. En réalité, s’il y a eu au XIIIè siècle une philosophie et une théologie dites « scolastiques », c’est d’abord parce que Avicenne a été lu et exploité dès la fin du XIIè siècle. C’est Avicenne, non Aristote, qui a initié l’Occident à la philosophie. ». Et de préciser un peu plus loin : «  C’est donc avec Avicenne que l’influence de la pensée musulmane sur le Moyen-Age latin prend son premier et véritable contour : cet auteur n’initie pas seulement l’Occident à la raison, à son usage profane, en un mot à la science, il introduit aussi à la rationalité religieuse, à une rationalité très stricte mise, pour la première fois et rigoureusement, au service d’une religion monothéiste. ». (3) Avicenne était connu aussi par son Canon de la médecine. Cet ouvrage encyclopédique servit de référence à l'enseignement de la médecine en Europe jusqu'au XVIIè siècle. Avec d'autres écrits de médecins musulmans éminents, le Canon d'Avicenne a été à la base de la création de la faculté de médecine de Montpellier qui a célébré en 2020 les 800 ans de son existence. 

La doctrine d'Averroès toujours enseignée

Malgré ces condamnations le développement de l'averroïsme ne cessa pas en Europe essentiellement en Italie à Padoue et en France à Paris. C’est ce qu’écrit Émile Brehier cité plus haut : « Nombreux furent, vers 1540, les rapports intellectuels entre la France et l’Italie. ... De 1542 à 1567, Vicomercato, appelé par François Ier, enseigne l’averroïsme au Collège de France.» 

Naissance d'une civilisation « judéo-chrétienne et musulmane »

A la lecture de ce qui précède on peut affirmer sans trop d’erreurs que notre civilisation est un complexe d’influences. On ne peut qu’admettre la part considérable de l’apport de la pensée et des sciences musulmanes (philosophie, medecine, pharmacopée, astronomie, chimie, chiffres, algèbre, trigonométrie, algorithmes, ...etc). Elle furent transmises sur plusieurs siècles et elles ont joué un rôle non négligeable de la Renaissance.
Si on analyse l’ensemble de ces racines profondes des connaissances, il est légitime de dire en Europe en particulier et en Occident en général que ces brassages culturels ont donné naissance à une « civilisation judéo-chrétienne et musulmane ». Lisons de nouveau sur ce sujet Alain de Libéra : « La méconnaissance du rôle joué par les penseurs de l’islam dans l’histoire de la philosophie fournit, en revanche, un puissant instrument réthorique aux tenants d’une histoire purement occidentale de la raison. N’allons donc pas, par crainte d’imposer violemment la « raison grecque » comme seul fonceur d’identité à des populations qui voudraient se définir dans elle, retirer au monde arabe ce qui lui revient de droit comme de fait. Que la transmission et le développement de la philosophie et de la science grecques fassent ou non partie de l’identité historico-culturelle du monde arabo-musulman est une chose que l’on peut discuter et qu’il appartient aux intéressés de trancher, s’ils le veulent, autrement que les historiens. Que les « Arabes » aient joué un rôle déterminant dans la formation de l’identité intellectuelle veut que la relation de l’Occident à la nation arabe passe aussi aujourd’hui par la reconnaissance d’un héritage oublié. »

Les néo-réacs

N’en déplaise à ceux qui nient l'évidence de ces influences multiples surtout par la fachosphère. Cette dernière envahit les médias et sa propagande est si forte qu’elle pousse les ministres de l'Education Nationale et des Universités à employer le terme « islamogauchistes ». Ce slogan apparu ces derniers temps dans les sites et réseaux extrémistes des identitaires n’a ni signification ni réalité sauf celle du racisme. Il sert à jeter l’anathème sur tout contradicteur de l’idéologie anti musulmans prônée par l’extrême droite. On est dans l'absurde. 

Les responsables des universités et de la recherche ne sont pas dupes. Pour le CNRS le terme d’« islamogauchisme » ne correspond « à aucune réalité scientifique ». Quant aux présidents d’université, leur réponse est sans concession : « Si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition ». Dont acte !

(1) Histoire de la Philosophie, Tome 1, Émile Bréhier, édition Presse Universitaire de France 1967

(2) Avicenne et Averroès, Paul Mazliak, Médecine et biologie dans la civilisation de l'islam, édition Vuibert / Adapt 2004

(3) Penser au Moyen-Age, Alain de Libéra, édition du Seuil 1991

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