«La civilisation musulmane est inférieure...» selon Zemmour et Onfray sur Cnews

Alors que pays fait face au retour d’une nouvelle vague de l’épidémie du coronavirus et qu’on installe le couvre feu un peu partout en France car il y a des dizaines de morts, des milliers d’hospitalisations et près de 30000 contaminés par jour ... la chaîne Cnews qui reçoit des subventions publiques ne cesse de traiter en priorité le sujet devenu lassant de « l’islam est des musulmans ».

Alors que pays fait face au retour d’une nouvelle vague de l’épidémie du coronavirus et qu’on installe le couvre feu un peu partout en France car il y a des dizaines de morts, des milliers d’hospitalisations et près de 30000 contaminés par jour sans compter les effets dramatiques sur le ralentissement de l’économie, les pertes d’emplois, le chômage qui explose, ...etc, la chaîne Cnews qui reçoit des subventions publiques ne cesse de traiter en priorité le sujet devenu lassant de « l’islam est des musulmans » sans réaction du CSA.  

Vendredi dernier 23 octobre 2020 à 19h sur cette chaîne info extrémiste on a assisté pendant une heure à un énième prétendu débat entre Zemmour et Onfray qui ont échangé sur les civilisations. On ne reviendra pas sur toutes leurs phrases tronquées d’affirmations erronées, stupides et absurdes tenues sur l’islam et les musulmans sans respect du principe du contradictoire. Aucun droit de réponse n’est apparemment réclamé par les soi-disant « représentants musulmans ». Ces derniers, toujours les mêmes depuis de trop nombreuses années, que ce soit ceux d’un Cfcm inutile mis en place par le ministre de l’intérieur Sarkozy en 2003, ou les prétendus « recteurs » dont celui intronisé récemment dans des conditions opaques à la tête de la mosquée de Paris. Ce tout nouveau « recteur » est un ancien cadre des ministères algériens qui est arrivé en France fin des années 80 début des années 90. Toujours lié au pouvoir d’Alger, il cumule aussi les postes de vice-président du Cfcm et de président de l’association « vivre l’islam » après sa nomination par Sarkozy en 2002. Cette association est chargée de la diffusion de l’émission « religieuse » sur la chaîne publique France 2. L’ensemble de ces « responsables », la plupart venus du « bled » et décorés grâce à la religion de la légion d’honneur ou de l’ordre national du mérite, ne laisse guère place à d’autres personnalités musulmanes compétentes, femmes et hommes, ou aux nouvelles générations nées en France sorties des universités ou d’autres formations. 

Durant le drôle d’échange entre Zemmour et Onfray, Mme Kelly, spectatrice innocente de ce numéro de prestidigitateurs, était incapable d’intervenir n’ayant pas la maitrise d’un tel sujet. Les deux mamamouchis de Cnews auto proclamés « théologiens de l’islam »  étaient dans la surenchère de l’éloge de la civilisation judéo-chrétienne « plus intelligente » que la civilisation musulmane. Sans craindre le ridicule les deux comparses se congratulaient et se révélaient d’accords sur de nombreux points au sujet de l’islam qualifié de « conquérant » par rapport aux deux autres religions monothéistes. Bien entendu sans le moindre début de preuve, ils ont affirmé péremptoires que « c’est écrit dans le Coran » et dans les « paroles du Prophète » sans pouvoir citer une seule phrase de l’un ou de l’autre. Il y a deux ou trois ans Onfray jurait sur les plateaux tv dont BFM et Canal+ que le Coran commandait à ses disciples « d’égorger les juifs et son voisin ». Or, bien sûr, non seulement c’est absolument inexact mais le mot « égorger » n’existe pas dans le Coran contrairement à  l’Evangile de Luc prononcé par Jésus ! D’autre part, dans son exposé le même Onfray fait référence à des philosophes comme Hegel mais ne connaissant probablement pas les écrits du penseur allemand sur l’islam. Voici un extrait de « Leçons sur la philosophie de l’histoire » citées par Hichem Djaït dans son livre « L’Europe et l’Islam » paru en 1978 Collection Esprit/Seuil. D’après cet auteur « Hegel présente le problème du Mahométisme comme la Révolution de l’Orient « qui brisa toute particularité et toute dépendance, éclairant et purifiant l'âme, en faisant de l’Un abstrait seul, l’objet absolu et de même de la pure conscience subjective, de la science de cet Un seul, l’unique fin de la réalité... ». Toujours selon Hichem Djaït Hegel met en avant la clarté, la simplicité et la généralité du principe islamique. Djaït cite Hegel pour qui l’abstrait « des musulmans était capable aussi de tout genre de sublime et cette sublimité, affranchie de tous les intérêts mesquins, est unie à toutes les vertus de la grandeur d’âme et de la bravoure ».  

Le danger de la propagande d’idées inexactes 

Le problème c’est que de nombreuses personnes non averties risquent, à force d’entendre à longueur de journées des contre-vérités sur l’islam et les musulmans, de finir par y croire. Nous allons démontrer les égarements de Zemmour et Onfray sans relever toutes leurs affirmations erronées et sans rentrer dans les méfaits de la civilisation judéo-chrétienne : massacre des amérindiens, des indiens d’Amérique et peuplement de leurs terres, le genocide de la traite négrière et ses plusieurs dizaines de millions d’esclaves déportés enchaînés dans les cales des navires et ses nombreux millions de morts, la colonisation et ses massacres de villages entiers et l’acculturation des indigènes, les 100 millions de morts des deux guerres mondiales ...etc.

Laissons seulement parler des personnalités à l’honnête objectivité, des historiens et des universitaires même si la fachosphère les qualifierait aujourd’hui « d’islamo-gauchistes ». Ce mot est utilisé de plus en plus pour, à court d’arguments, qualifier ceux qui refusent de diaboliser l’islam et ses adeptes. Ce terme abusif qui n’a pas de sens vise à intimider les éventuels contradicteurs. Il est très répandu dans les réseaux sociaux extrémistes où sévissent des milliers d’anonymes. 

Les préjugés sur la civilisation musulmane 

Pendant la colonisation, Albert Camus, lauréat du prix Nobel de littérature le 17 octobre 1957 il y a 63 ans, sentant arriver les prémices du drame algérien mettait en garde à plusieurs reprises les français d’Algerie contre les préjugés afin de mieux comprendre la culture des musulmans. Voici un extrait d’un article « Le problème algérien » publié dans la Tribune de Paris, le 1er juillet 1946 : « Nous devrions peut-être, nous Français, essayer de nous dire que nous avons avantage à considérer la civilisation arabe autrement que beaucoup de Français ne la considèrent, je veux dire non pas avec le sentiment qu’il s’agit d’une civilisation inférieur mais d’une civilisation qui a ses bases, ses racines et que nous devons peut-être apprendre à respecter sur un certain nombre de plans

En 1986 dans un livre de M. Francis Lamand intitulé « L’islam en France » chez Albin Michel, on peut lire page 19 et 20 : « L’Occident a-t-il mieux compris l’Islam pour autant ? A-t-il reconnu ses valeurs authentiques, saisi les véritables causes de son évolution et la nature de ses revendications ? L’approche des rapports actuels de l’Occident et du monde musulman révèle malheureusement la constance d’un certain nombre de malentendus que ni la conjoncture présente ni les acquis modernes n’ont aidé à effacer. La position défensive et parfois extrémiste de certains musulmans à l’égard de l’Occident, la montée depuis une décennie de ses courants dits « fondamentalistes », les excès commis dans certains pays en son nom, les séquelles de la colonisation, l’impact des mass média ayant souvent tendance à généraliser des faits isolés, à amplifier des événements, renvoient encore une fois sinon l’un contre l’autre, du moins face à face l’Islam et l’Occident, alors que tout les appelle à coopérer. »

La présence des musulmans en France 

Dans la discussion entre les deux intervenants sur Cnews, Onfray nous dit que la « présence musulmane est de 50 ans » et Zemmour acquiesce. Or, c’est faux. Cette présence est fort ancienne bien avant la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. En effet, dès la colonisation de l’Algérie en 1830 les musulmans sont très tôt engagés dans l’armée et l’administration françaises qu’ils ne quitteront plus jusqu’à aujourd’hui devenus citoyens français de longue date issus de plusieurs générations. A partir de 1840 on en compte par dizaines de milliers en France, 500000 au front durant la guerre de 1914/1918 et ils étaient aussi présents en 1870/71 dont on fête les 150 ans. La présence de ces « indigènes » dans les guerres en France, en plus des ouvriers dans les usines, fait ainsi découvrir aux métropolitains l’islam comme composante sur son sol. D'ailleurs, c’est suite au sacrifice sur les champs d’honneur de ces soldats musulmans que sera construite la grande mosquée de Paris à l’initiative des généraux dont Lyautey et validée par les autorités françaises en 1922.  On retrouvera de nouveau la présence massive de ces soldats musulmans en France lors de la deuxième guerre mondiale de 1939/45. Aux côtés des alliés ils seront les libérateurs de la France occupée par les nazis. Débarqués en Provence en août 1944 les régiments de Tirailleurs, de Zouaves, de Goumiers, de Spahis, de Tabors,... de l’Armée d’Afrique poursuivront les combats victorieux en Allemagne jusqu’aux Rhin et Danube (1). 

L’apport de la civilisation arabo-musulmane à la civilisation judéo-chrétienne

Zemmour et Onfray disaient dans leur débat sur Cnews que « la civilisation musulmane n’avait pas inventé le frigidaire ». On peut leur rétorquer facilement que sans l’apport du savoir de cette civilisation qu’ils jugent « inférieure » il n’y aurait pas de « frigidaire » mais aussi pas de progrés, pas de voitures, pas de trains, pas d’avions, pas de fusées, pas de téléphone, pas d’IPhone d’Apple inventé par Steve Jobs (M. Macron avait tweeté en anglais en 2018 «Le père de Steve Jobs était un réfugié syrien. Il semblerait que la nationalité n'ait rien à voir avec la capacité à réussir»). Toutes ces innovations et inventions auraient été impossibles sans les chiffres arabes (chiffre veut dire zéro en arabe), l’algèbre, la chimie, ou les algorithmes (tous des mots arabes). Les algorithmes, qui portent le nom de leur inventeur un mathématicien musulman, sont à la base du développement de l’intelligence artificielle actuelle. 

Les premières universités en Europe, créées plusieurs siècles après celles du monde musulman, s’édifièrent sur l'étude des livres arabes qui contenaient aussi le leg des auteurs grecs qu’ils avaient commentés. Cette transmission des connaissances des savants arabo-musulmans fut incomparable dans l’histoire des civilisations. Ils développèrent des sciences que nous utilisons encore aujourd’hui comme on l’a vu ci-dessus. 

En France, La Sorbonne à Paris dispensait ses cours en utilisant l’enseignement des philosophes musulmans au point qu’Ernest Renan écrira « sans Avicenne et sans Averroès il n’y aurait ni Albert le Grand ni Saint Thomas d’Aquin » les pères de la scolastique chrétienne. Quant à la faculté de Montpellier les cours de médecine se dispensaient en arabe et avaient pour référence les médecins musulmans dont l’incontournable Avicenne et Rhazès parmi beaucoup d’autres. On fête cette année les 800 ans de l’existence de cette faculté de médecine mais sans faire grande référence dans le programme des célébrations à cet énorme apport médical musulman. Toutefois en reconnaissance de ce passé il fut tout de même ouvert très tardivement en 2000 à Montpellier un Institut Maimonides du nom d’un médecin philosophe juif maghrebo-andalou. Il était le disciple d’Avicenne et d’Averroès et il écrivait ses œuvres en arabe. En 2016 on y a adjoint à cet institut les noms d’Averroès et de Saint Thomas d’Aquin. 

Dans son livre « Histoire de la civilisation française » écrit en 1898 édition Armand Colin, l’historien de référence Alfred Rambaud, professeur à la Faculté de lettres de l’Université de Paris, qualifiait les arabes de « maîtres de l’Europe » grâce à leurs ouvrages qu’on traduisait et dont on apprenait la langue. Extraits de ce livre d’histoire :

« Beaux arts. - Dans le domaine de l’art, nous dûmes beaucoup à la fréquentation des grecs et surtout des Arabes. Ils étaient admirables pour tout ce qui regarde les arts décoratifs : mosaïques, peintures murales, teintures, poteries. Nous leur avons pris une infinité de motifs d’ornementation : encore aujourd’hui on dit : une grecque, des arabesques. Ils ont influé sur notre architecture, même sur celle de nos églises. Notre musique a emprunté à la leur des mélodies et des instruments. Le mot « luth » vient de l’arabe. Il en est de même pour timbale, tambour, nacaire ». On pourrait rajouter guitare et troubadour. 

« Sciences mathématiques. - L’esprit scientifique s’éveillait au contact de la science des Arabes. Ceux-ci étaient alors les premiers mathématiciens du monde. Ils avaient traduit en arabe les « éléments » d’Euclide, et un Anglais, Adelhard de Bath, qui avait visité tout l’Orient, les retraduisit en latin, vers 1130, et donna également une traduction de la célèbre arithmétique de l’Alkharismi, célèbre mathématicien Arabe. Un Italien, Léonard de Pise, qui avait parcouru les pays sarrasins et grecs, publiait en 1202 un Traité d’arithmétique intitulé Liber Abaci, dans lequel il fait emploi dès neuf chiffres arabes et du zéro et, en 1220, une « Pratique de la géométrie ». C’est donc précisément au temps des Croisades que s’introduisent en Occident les chiffres dits arabes : ils commencent à remplacer les chiffres romains, si incommodes pour le calcul. » ... 

Pour l’astronomie ils furent nos maîtres. Le premier observatoire qu’on ait vu en Europe, celui d’Alphonse, roi de Castille, fut élevé par des savants arabes et juifs. « Zénith, nadir, azimut », termes d’astronomie, « Aldébaran, Algol, Altaïr », noms d’étoiles, enfin « almanach » viennent de l’arabe. 

Sciences naturelles, médecines. - Ils furent nos maîtres en physique, en chimie. Les mots « alambic, alcool, alcali, borax, amalgame », etc., sont d’origine arabe. 

Ils furent nos maîtres en médecine. Les premiers pays européens où cette science fit quelques progrès sont ceux qui furent le plus longtemps en contact avec les Arabes : l’Espagne, où ils avaient fondé l’université de Cordoue, l’Italie du Sud, où s’illustra l’école de Salerne, le Languedoc, où prospère, au XIIè siècle, celle de Montpellier. Malgré les prohibitions de l’Eglise, les croisés de Syrie n’avaient confiance que dans la science des infidèles. C’est un médecin arabe, celui du sultan d’Egypte, qui guérit Louis IX de cette terrible dyssenterie qui décima son armée. Les mots « sirop, julep, élixir, séné, looch, camphre », sont des mots arabes que nous avons empruntés aux médecins musulmans. »

On arrêtera là l’énumération des sciences transmises à l’Occident par la civilisation musulmane que messieurs Zemmour et Onfray trouvent « inférieure » car on pourrait encore citer son influence dans les progrès économiques et agricoles, ceux de l’industrie et de la navigation. Pour le professeur Rambaud « Les Français apprirent des Orientaux à construire les ports, les digues, les jetées, ... la « boussole » vient du mot arabe « mouassala ». » Tout comme l’astrolable et l’horlogerie.

Ainsi c’est grâce à l’apport de la civilisation musulmane qui en plus des sciences nous a aussi transmis près de 500 mots arabes que se produira en Europe La Renaissance et on peut parler sans hésitation sur le plan intellectuel de « civilisation judéo-chrétienne et musulmane». 

Dans « Penser en Moyen-Âge », paru en 1991 chez Seuil, Alain de Libéra professeur émérite spécialiste du Moyen-Âge évoquant Farabi, Avicenne, Averroès, Albert le Grand, Dante, écrit : « Tel est l’« esprit de la philosophie médiévale », tel est l’acte de « naissance des intellectuels ». Tout indique que cet esprit et cette « naissance » sont la marque la plus profonde de l’influence que les penseurs de l’islam ont exercé sur le Moyen-Âge Occidental. C’est cet héritage oublié que nous voulons ici partir - le rôle des « Arabes » s’étant évanoui de notre mémoire en même temps que l’époque, la culture et le milieu où il avait joué à plein. ... C’est par lui que nous irons à Siger, mais surtout à Dante et à Eckhart. C’est par lui que nous tenterons d’expliquer dans toutes ses harmoniques ce phénomène toujours rebelle à l’explication, et qui seul donne son sens à l’entreprise philosophique du Moyen-Âge tardif : l’intellectuel. ».

À la lecture de ce qui précède il est temps que cessent dans les médias surtout sur Cnews devenue l’antenne des thèses extrémistes mais aussi Sud Radio, ou les titres agressifs de Valeurs Actuelles ou les articles de Causeur et autre Marianne. On assiste en permanence et sans contradictoire à des attaques injustifiées, aux préjugés et aux propos réducteurs sur l’islam et les musulmans que tiennent depuis trop longtemps des chroniqueurs, des animateurs et des politiciens souvent incultes. Tout ce désordre médiatique ne fait qu’aggraver les tensions sociales avec des répercussions à l’international. Surtout dans le monde arabo-musulman qui capte les chaînes par satellites lui aussi lassé de cette question de l’islam toujours remise en cause en France par des palabres excessifs et sans sagesse quand ce n’est pas le racisme et la haine propagés par les sites des identitaires et suprémacistes.  

(1) voir sur mon blog les articles sur ces guerres et le rôle de l’héroïque Armée d’Afrique

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