L'Autochtonie en Guyane. Alexis TIOUKA. Conférence à l'Université de Guyane du 24.04

Les ardentes contributions de Florencine ÉDOUARD, Ileen NAOMI COLOM, Alexis TIOUKA et Alexandre SOMMER, tous experts, juristes et conférenciers spécialistes en Droit des Peuples Autochtones, ont nettement tranché avec l'académisme des autres conférenciers (qui ont plutôt orienté leur travaux vers le Danemark ou la Chine) par leur ancrage militant dans la férocité coloniale du terrain guyanais.

De gauche à droite. Chris Yanuwana PIERRE, Amandine, MAWALUM GALIMA (Jeunesse Autochtone de Guyane JAG), Alexis TIOUKA Expert Conférencier et Spécialiste en Droits des Peuples Autochtones. Aéroport Intral Félix Eboué. Guyane. De gauche à droite. Chris Yanuwana PIERRE, Amandine, MAWALUM GALIMA (Jeunesse Autochtone de Guyane JAG), Alexis TIOUKA Expert Conférencier et Spécialiste en Droits des Peuples Autochtones. Aéroport Intral Félix Eboué. Guyane.

Les débats en visioconférence de l'Université de Guyane (UG) du vendredi 24 avril :

"Peuples Autochtones et Droit des Minorités"

Organisée par la Professeure Florence FABERON

 

La contribution d'Alexis TIOUKA

SOCIÉTÉ, CULTURES ET POLITIQUES

 

" Je commencerai par rappeler deux déclarations " :

"J'ai l'honneur de vous informer qu'un service de protection des populations primitives existe déjà en Guyane, dans une forme qui n'est peut-être pas définitive, parce que les ethnographes chargés de s'en occuper jusqu'à présent, n'avaient pas défini les problème d'ensemble se rapportant à toutes les populations primitives qui vivent dans l'arrondissement de l'Inini". (sous-préfet de l'Iini, 1952)

"On ne prend pas le pouls des populations tribales de Guyane aux poignets des ethnologues du CNRS". (Directeur du cabinet du préfet de Guyane, 1984)

>>>> " 32 ans séparent ces deux notes émanant des autorités préfectorales de Guyane. 

Elles ne présentent pas de la même manière la place des ethnologues dans la fabrique des politiques publiques à destination des populations catégorisées comme : "primitives", puis comme "tribales".

Alors qu'ils étaient des interlocuteurs privilégiés de l’État dans les années 1950, leur rôle se modifie dans les années 1980, alors que les populations autochtones prennent conscience de leur histoire et commencent à revendiquer la capacité de parler eux-mêmes...

Il y aura ainsi, en quelque sorte un "avant" et un "après", la date pivot, symbolique, étant le Rassemblement des Amérindiens en 1984. On y reviendra..."

 

 1. POLITIQUES ET ETHNOLOGUES :

UN INDIGÉNISME SANS LES "INDIGÈNES" ?

" L'ethnologie a été mobilisée par les États coloniaux puis, avec la décolonisation, par les États indépendants, à la fois pour légitimer l'action publique à destination des colonisés et pour lui fournir des instruments.

Ces usages des savoirs ethnologiques ont fait l'objet d'études approfondies dans de nombreux pays d'Amérique du Sud, en particulier au Mexique et au Brésil qui ont mis en œuvre précocement, au début du XXe siècle, une politique "indigéniste" dans laquelle les ehnologues ont participé activement à la gestion des populations. 

La situation en Guyane

L’État français en Guyane présente la spécificité de n'élaborer des politiques à destination des populations catégorisées comme "primitives" que dans la période coloniale et surtout postcoloniale.

- En 1930 création du territoire de l'ININI, (un territoire placé sous l'autorité directe du Préfet) cette nouvelle circonscription administrative englobe toute la Guyane à l'exception du littoral.

- En 1946 la Guyane devient un département français, l’État pénètre progressivement dans l'ensemble du territoire et commence à administrer ces populations comme dans le reste de la Guyane. 

- En 1964 la France accorde la citoyenneté française aux autochtones dans le cadre d'une politique d'assimilation."

 L'indigénisme de Robert Vignon

(Préfet de Guyane de août 1947 à juillet 1955)

"Robert Vignon se rend dans l’État du Para et de l'Amapa et nous des contacts étroits avec le gouverneur de cet État frontalier de la Guyane. Il va reprendre à son compte l'indigénisme brésilien qu'il va mettre en application en Guyane. Au brésil, il rend visite au Service de Protection de l'Indien (SPI) pour comprendre les principes qui guident la politique indigéniste brésilienne. Le "Serviço de Proteção ao Índio" (SPI) avait été créé en 1910, il avait comme objectif d'intégrer les indiens à la communauté nationale en les sortant de leur "état de sauvagerie" pour les transformer en travailleurs nationaux.

Comme dans le modèle brésilien, la perspective de Robert Vignon est bien de transformer progressivement les indiens et les intégrer à l'ensemble guyanais à travers un organisme spécifique de protection.

En 1950, il présente un projet d'administration différencié des Amérindiens au Ministère de l'Outre-Mer. Par cette démarche, il s'oppose de fait à tout dispositif d'assimilation."

Dispositifs spéciaux d'administration des "primitifs"

(1946 - 1969)

"En 1949, création par la Préfecture du "Service des populations primitives", installé à Saint-Laurent du Maroni, qui deviendra plus tard le "Service des Populations Africaines et Amérindiennes". Dans ce service voué à l'administration des "populations primitives", l'ethnologie est impliquée pour produire des connaissances sur ces peuples et pour définir et mettre en œuvre des politiques publiques adaptées.  La Préfecture de la Guyane recrute un couple d'ethnologues (les Charpentier) pour administrer le "service des populations primitives". Les ethnologues sont directement des agents de l’État, à la fois spécialistes du savoir et gestionnaires de ces populations."

 

Le "Service des populations primitives" est à l'origine, ou participe à plusieurs actions :

Assurer une scolarisation minimale des enfants.(mise en place des écoles, développements de "Homes".

• Former des moniteurs scolaires amérindiens (par exemple Carlo Paul à Camopi).

• Former des aides soignants amérindiens (par exemple Gérard Lod à Mana).

- Une date symbolique : le 22 novembre 1952 : le préfet de Guyane nomme un Commissaire préfectoral aux affaires indiennes auprès des Galibi (Kali'na)), c'est l'instituteur et écrivain créole Michel Lohier.

"Le préfet Robert Vignon et ses collaborateurs ont donc repris à leur compte les différentes traditions indigénistes de l'époque et ont doté l'administration préfectorale d'un Service indigène comparable à ceux qui existent dans la plupart des pays d'Amérique où une forte minorité indienne ne s'est pas intégrée à la masse de la population (Brésil, Mexique...).

A la même époque, le poids du contexte international (pression tiers-mondiste, décolonisations...) pousse le France à infléchir sa position : les politiques des États vis à vis des populations indigènes font l'objet d'un examen international et les représentants de l’État en Guyane ont donc à cœur de démontrer leur respect des normes internationales."

Une nouvelle configuration de l'action publique

- "En 1969 une réforme du découpage communal intègre les populations amérindiennes dans les territoires de communes : par exemple, en 1969, création de la commune de Camopi, sans donner les moyens adéquats (administratifs, techniques et financiers). Les amérindiens acquièrent le droit de vote. Mais l'inscription des populations dans le droit commun ne signifie pas pour autant la fin de toute politique publique particulière : par exemple, en 1970 l’État met en place une " coordination des actions en faveur des populations tribales", présidée par le sous-préfet de Saaint Laurent du Maroni."

 

 2. LA DIFFÉRENCE REVENDIQUÉE

- Vers 1980, naissance du mouvement Amérindien en Guyane. C'est une période marquée par l'émergence d'une nouvelle génération issue de la "politique de francisation". Une élite amérindienne pparait dans les villages : exemple de Awala-Yalimapo.

- Les jeunes qui la composent sont les premiers à faire des études secondaires et à partir en France.

- Leur engagement militant et leur politisation reposent sur une scolarité réussie.

- Ils développent des contacts avec des ONG de soutien au droits des "peuples autochtones".

- Et se familiarisent avec le discours de l’autochtonie élaboré par les institutions internationales.

Les revendications autochtones font évoluer les politiques publiques

- En 1981 création de l'Association des Amérindiens de Guyane Française (AAGF).

Les 8 et 9 décembre 1984, premier rassemblement des Amérindiens de Guyane (Discours de Félix Tiouka).

• Revendication de la reconnaissance des peuples amérindiens de Guyane et le droit à la souveraineté sur leurs territoires.

• Droit à la propriété collective des terres et territoires et ressources naturelles.

Après 1984 l'administration arrête de désigner ces populations par les termes péjoratifs de "tribus, populations sylvicoles"... Le terme Amérindien rentre dans le vocabulaire de l’État français.

 Une conséquence de la revendication de 1984 : l’État cherche des solutions juridiques sur les droits de propriété collectifs aux Amérindiens.

- 14 avril 1987 : décret qui modifie le code du domaine de l’État at qui accorde aux "communautés d'habitants tirant traditionnellement leurs moyens de subsistance de la forêt" de se voir attribuer des zones de droit d'usage collectif. Ce décret constitue une avancée juridique incontestable. 

- En 1989, création de la commune d'Awala-Yalimapo.

• 25 et 26 juillet 1992, premier congrès de la Fédération des Organisations Autochtones de Guyane (FOAG) qui succède à l'AAGF.

• 1997, la FOAG est associée à la rédaction du projet de déclaration par l'Assemblée Générale des Nations Unies sur le droit des peuples autochtones.

• En septembre 2007, adoption de cette déclaration par l'Assemblée Générale des Nations Unies à New York.

 

 

CONCLUSION

 "Depuis quelques années, la maturation d'un sentiment national en Guyane transforme le rapport à la France et à l’État, la classe politique locale met en œuvre sur place une même représentation de la citoyenneté.

Comment, pour penser leur place dans cet univers, les Amérindiens de Guyane s'efforcent-ils aujourd'hui d'articuler trois constructions citoyennes qu'ils se sont progressivement appropriées : la citoyenneté "légale", une citoyenneté "autochtone" et une citoyenneté "culturelle" ?

 

Université de Guyane © ONAG 973

 

Affiche événementielle de l’UG. Affiche événementielle de l’UG.

 

 

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