Mediapart perd son âme et sa singularité

en sacrifiant son club sur l’autel du mainstream: à l’ombre d’une ligne éditoriale qui tend à s'ériger en directrice des consciences incarnée dans son 4ème pouvoir refroidissent les braises du feu qui l’animait à ses débuts, une proximité et une confiance entre les journalistes et le lectorat.

La déclaration du divorce à demi-mots s’est faite aux dernières Portes ouvertes numériques la semaine dernière: Edwy Plenel à plusieurs reprises a insisté sur le journal “à part” que serait Mediapart en ajoutant du bout de la moustache que ce serait aussi parce qu'il est participatif. Il n’attend plus pour être consumé que la nouvelle présentation annoncée qui séparera clairement le grain de l’ivraie pour le grand public, ces réseaux sociaux qui sont incapables dans l’état actuel des choses de faire la différence entre un vulgaire billet de blog et un article de journaliste de la maison.

Cette confusion regrettable des débuts qui voyait par exemple de simples contributrices et contributeurs participer dans des “articles d’édition” et non des billets a amené les responsables à négliger complètement ce qui était au cœur du projet initial participatif: la rédaction en collectifs (1). Gageons que cette distinction entre le billet individuel et l’article publié au sein d’un collectif va passer à la trappe pour bien marquer la différence entre l’aristocratie journalistique et la plèbe blogueuse.

C’est qu’avec une audience nationale (car à l’étranger c’est plutôt Mediawhat?) tournant au pifomètre autour du demi-million, les propulseurs auxiliaires doivent maintenant être détachés pour la mise en orbite: cette confusion dans les réseaux sociaux nuit au message de la rédaction et le seul “contradictoire” (2) admis est celui qui sied à la ligne éditoriale, les quelques exceptions sélectionnées jouant les alibis: vous avez vu beaucoup de billets qui viendraient relativiser les chevaux de bataille de la rédaction en colonne de droite ?

La cause du fondateur de wikileaks, Julian Assange, dont la signification pour le journalisme de demain et la liberté de la presse est criante se voit paradoxalement traitée avec la plus grande neutralité et de manière parcimonieuse alors que celles des femmes ou des musulmans qui se voient exposées aux tirs de roquette machistes et islamophobes se radicalisent sous ce feu nourri. Edwy Plenel qui lui avait consacré un parti-pris tardif en février dernier n’en a pas soufflé mot lors de sa présentation des “coulisses de l’investigation” aux Portes ouvertes alors qu’il revenait sur le Watergate, une affaire du siècle passé.

C’est pourquoi il y a la parole légitime d’un côté et la douteuse de l’autre qui est gênante. “Hold up” (3) a été traité comme un fake ce qu’il est peut-être (nous ne l’avons pas vu) mais là encore les bribes de vérité qu’il contient certainement ont à peine été effleurées. Cet effacement de la parole illégitime á Mediapart est visible lorsque les grandes bannières avec la bobine de Nicolas Sarkozy ou de Trump occultent de plus en plus souvent la colonne du club qui se voit reléguée en dessous (aujourd’hui c'est le personnel médical pour changer). Quant aux projets de troisième mouture du club avec refonte de la présentation des billets, ils n’augurent rien de bon. 

Lors de la lune de miel des débuts un climat de confiance journaliste-lectorat militant s’était établi, chacun ayant besoin de l’autre, mais comme dans un couple le temps a fait des ravages avec les commentaires limite-troll des rares journalistes trouvant un peu de temps pour aller dans les fils (le contradictoire, c’est dur) et les agressions ouvertement hostiles de déçu/es du participatif et de psychopathes de tout genre s’en prenant violemment à la modération, aussi la realpolitik s’est-elle ouvert un chemin, battant en brèche l’approche bisounours des débuts: d’un côté le journal donc et de l’autre ses abonné/es.

Tout compte fait la mutation du “participatif” en “à part” a le mérite de l'honnêteté: s’il faut reconnaître que pour une fois le public a pu poser des questions lors des Portes ouvertes, les retransmissions en direct (lives) ne tiennent pas compte des fils de discussion en parallèle (chats) quand il y en a: contentons-nous donc de réagir. Á décharge il faudrait invoquer la louable tolérance de ce site face aux critiques comme celle-ci ainsi que la modération a posteriori et personnalisée. Mais la singularité du journal fond comme neige au soleil et gageons que dans une ou deux décennies lorsqu’il aura ravi de haute lutte la première place si un totalitarisme n’en a pas fait sa courroie de transmission il peinera à se faire entendre des vloggeuses/eurs et autres ex-youtubers pour lesquel/les un article sera peut-être devenu un anachronisme.

 

(1) ceci par exemple n’est pas un billet de blog mais un article de l'édition “Meta-mediapart” (restée miraculeusement ouverte car il y en a qui sont filtrées) réunissant des personnes soucieuses de la qualité de ce site.

(2) le contradictoire serait sauf erreur la possibilité offerte aux personnes impliquées dans une enquête de répliquer avant publication et par extension la possibilité d’apporter d’autres arguments contredisant les positions du journal 

(3) "Hold-up",le documentaire controversé de Barmérias ayant fait le buzz récemment, voir  https://www.mediapart.fr/journal/france/021220/les-relais-du-conspirationnisme-hold-sur-une-contre-culture?onglet=full  ou https://fr.wikipedia.org/wiki/Hold-up_(film,_2020)

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