La censure, le symptôme

  Généalogie d’un programme de surveillance virale de Mediapart 

 

 

Corbeaux, de Josef Nadj Corbeaux, de Josef Nadj

Généalogie d’un programme de surveillance virale de Mediapart

 

 

Ce billet est complémentaire du billet collectif publié simultanément sur Méta-Mediapart « Nous demandons une réévaluation du Nouveau Mediapart » :  

 http://blogs.mediapart.fr/edition/meta-mediapart/article/111113/nous-demandons-une-reevaluation-du-nouveau-mediapart 

 

 

Après la forte polémique qui a suivi l’introduction du « déconseiller » comme nouvel accessoire de participation, et qui se poursuit encore quatre mois après, on peut se demander quelles sont les motivations qui ont généré la situation où nous sommes, divisant le Club entre indifférents (convaincus par défaut : on n’a pas vu de billets émanant d’adhérents pour prendre la défense du bouton) et réfractaires (minoritaires mais avec, au contraire, de nombreux billets d’opposition à leur actif). En fait, affublé d’une fonction dont la duplicité structurelle n’a pas manqué de déconcerter depuis son apparition, le nouveau Mediapart pose problème, spécifiquement à une frange d’abonnés qui semble se renouveler sans cesse. On pourrait résumer la nature de la conversion engagée par une formule : l’homogénéisation de l’expression des participants par la dissuasion préventive. Il serait évidemment plus propice à apaisement, dans le conflit qui perdure, de l’énoncer sur un mode psychologique, en évoquant la nécessité de créer les conditions d’échanges plus sereins, par exemple. Mais ce serait faire abstraction du fait qu’avec le développement du numérique et des technologies de réseau, la production de contrôle pénètre toujours plus avant les formes contemporaines de pratique collective.

 

 

Où ça va

 

 

Dans notre société en mutation, cette fracture en deux opinions divergentes pour une même fonction se répète souvent, à mesure que des nouveautés techniques voient le jour dont l’utilité peut être discutée : « La notion de surveillance  ne renvoie pas à une finalité unique mais découvre un tissage de techniques, d’usages et de buts extrêmement hétérogènes, utiles pour certains, ou fortement nuisibles à l’égard des libertés publiques, pour d’autres » précise Éric  Sadin [1]. Si Mediapart a fait le choix initial de développer les potentialités réflexives du « média lent », à rebours de la précipitation usuelle sur le marché Internet, l’apparition du pliage consécutif au « déconseiller » révèle qu’il s’intéresse maintenant à limiter les contributions extrêmes au site, propres à dissuader un lectorat tempéré. Calcul sécuritaire dont les préjudices sur le pluralisme et la liberté de parole, relatifs quand on n’entend les examiner qu’au cas par cas ou pour son intérêt particulier, manifestent leur ampleur et ne peuvent être mis de côté quand on les considère sur le temps long de la construction collective.

Rien pourtant n’interdisait l’application du déconseiller-plieur à des fins personnelles, aux conséquences définies de faciliter la lecture. Plusieurs blogueurs l’avait réclamée initialement ainsi, en spécifiant à la direction vouloir son usage exclusivement individuel. Il aurait suffi pour cela de laisser à chaque lecteur le choix d’un parcours des textes avec pliages ou sans pliages, à l’entrée du billet par exemple. Mais c’est l’imposition générale qui a été décrétée. Et l’on peut en déduire qu’ainsi un objectif de contrôle strict a emporté la préférence.

 

 

La censure sans censure

 

 

Il fallait que cet objectif en vaille la peine pour que des méthodes répressives que la rédaction ne cesse de condamner et de combattre à l’extérieur soient tolérées à l’intérieur du site. Mais ici l’énormité est telle qu’on peut parler d’aveuglement. Aveuglement vis-à-vis de la qualité de censure appliquée au pliage : ce n’est pas en effet parce qu’une interdiction d’affichage est prononcée pour un temps indéterminé qu’elle n’existe pas. Tous les dictionnaires en usage stipulent qu’une censure partielle reste une censure, et c’est bien le cas avec une mesure semblable dès lors qu’elle s’adresse à tous. Aveuglement aussi sur le bénéfice de cette censure : qui certes tranquillise les relations interpersonnelles sur les fils, mais banalise dans le même temps la suspicion et la vengeance anonyme dans le Club [2] qui en était exempt jusqu’ici. Le lissage — la régulation sélective — des flux de contributions n’est ainsi obtenu qu’avec la gloire superficielle des chiffres économiques : le lectorat augmente, mais avec l’acceptation d’une prise en main qui ne laisse pas le choix.

 

 

Marketing show

 

 

L’adaptation de la presse à la société actuelle de performance entraîne l’augmentation, dans les rédactions, de la place du marketing et de ses techniques de sollicitation de l’attention et de fidélisation des lecteurs. Mediapart possède un service marketing, mais sa volonté de s’affranchir significativement des pouvoirs publicitaires et financiers, qui contribue à son indépendance et correspond à son exigence de qualité professionnelle, oblige celui-ci à porter plus particulièrement son attention sur la base sûre de ses abonnés. Celle, statistiquement pointée, dont le niveau d’études correspond à un enseignement supérieur. C’est vers elle que les procédés du marketing doivent être dirigés afin de consolider l’assise économique et intellectuelle permettant au site de se développer. Or, l’anticipation de son comportement commande la sécurisation d’un mode de participation soft, qui correspond à ses attentes et qu’elle souhaite voir avantagé. Le déconseiller-plieur est la conséquence de cette observation. Sa mise en œuvre, le fait de spécialistes en communication pour qui la circonstance politique est professionnellement négligeable. Ambient marketing, marketing latéral, crowdjourcing [3] définissent alors ce qu’il doit en être d’une participation sans accrocs ni conflits majeurs, quitte à ce que la conciliation prenne un tour de sanction collective.

 

 

S’intituler juge d’autrui

 

 

Mais pour accéder à une certaine logique qui a permis à cette situation de s’établir, sans doute faut-il se reporter à la représentation sociale du processus sécuritaire, dont la transformation s’est considérablement accélérée ces dernières années.

Avec le développement de l’économie en réseau et des emplois de service, contigu à la technocratisation des relations humaines, on est passé progressivement de l’interprétation de la surveillance en termes de coercition négative à celle, opportuniste et connectée, d’une surveillance de participation. Sadin a examiné la nouvelle donne sociale que procure cette particularité et son lien à l’incertitude : « Nous sommes entrés […] dans un nouvel “ âge de la peur ”, pour reprendre les termes de Nietzsche ; la peur qui conduit à se prémunir à tout prix de l’imminence de la catastrophe, à instaurer le paradigme sécuritaire comme une des priorités politiques et juridiques majeures, à évaluer a priori toute personne ou tout acte en regard de son degré supposé ou calculé de dangerosité, à infiltrer espaces et corps de systèmes de contrôle et d’alerte [4]. »

La surveillance de participation conduit même à percevoir l’individu « comme un juge potentiel et actif des gestes d’autrui », notamment lorsque le débordement de suspicion lui confère « au nom de l’égalité républicaine [le bénéfice] de facto d’un autre type d’égalité, non pas seulement celui légitime d’avoir une opinion subjective et publiquement exprimable, mais d’être doté […] d’un droit et d’une aptitude à expertiser qui que ce soit. Dissolution de différences qualitatives entre individus au profit d’une veille mutualisée et collaborative entre les êtres. Structure sociale qui correspond exactement au schéma relationnel à l’œuvre dans 1984 d’Orwell, mais qui trouve ici sa légitimation dans une nouvelle “ liberté d’expression ” exaltée par la transparence inédite offerte par le Web participatif » [5]. Avec le « déconseiller » de Mediapart, c’est bien, sur ce principe, un tribunal occulte qui s’autodésigne évaluateur certifié des ressources contributives de chacun, la sanction du pliage résultant de son vote, dont l’anonymat technique garantit de toute mise en cause.

 

 

À la recherche du symptôme

 

 

Mediapart se place ainsi en conformité avec cette « ère du soupçon », observée à son tour par le psychanalyste Gérard Wajcman auquel n’a pas échappé non plus l’amplitude du phénomène sécuritaire : « Nous sommes entrés dans un autre monde. Le XXIe siècle vient à peine de s’ébranler, et il se révèle qu’une nouvelle modernité est née, une nouvelle civilisation [6]. » Pour cette « nouvelle civilisation » ivre de fonctionnalité rassurante, il faut que ça tourne. La hantise naît de la perturbation causée par le grain de sable dans le fonctionnement de la machine sociale, et par rapport à la détermination de l’humain à devenir lui-même aussi accompli que la machine. De la foule issue de cette époque, on dira qu’elle « n’est plus exactement une foule, mais une foule surveillée », à l’intérieur de laquelle tout innocent devient un coupable en puissance. Par sa persévérance à traquer l’empêchement, le « déconseiller » se présente comme un symptôme de cette « hypermodernité » naissante, mais aussi, en tant que révélateur d’une nuisance à l’activité, comme un capteur lui-même de symptôme : « Le capteur [sera] vraiment l’objet du XXIe siècle. Il sert à surveiller les constantes et à réguler un système, c’est-à-dire à informer des dysfonctionnements qui l’altèrent et qui pourraient le menacer. Le capteur sert donc au diagnostic du système. En cela le capteur est fondamentalement un capteur de symptôme [7]. » Instrument de détection du danger : le « déconseiller » a été conçu pour cela. Et celui qui l’emploie se met au service de cet instrument.

 

 

La morale par intimidation

 

 

Dans L’œil absolu, Wacjman fait également remarquer différents degrés d’influence mentale auxquels peut aboutir un procédé de contrôle. L’un d’eux est particulièrement intéressant dans le sens où il peut expliquer la volonté des concepteurs du « déconseiller » d’imposer son utilisation collective, comme je l’ai rappelé au début.

Il s’agit des effets dus au « principe de Newcastle », du nom de l’université britannique où quelques chercheurs en biologie et en psychologie ont étudié les moyens de pression morale sur la personnalité. Cette équipe a démontré que le sentiment d’être observé induit une modification du comportement favorable à une disciplinarisation sociale. En utilisant une « boîte d’honnêteté » pour le paiement de boissons de la cantine universitaire, c’est-à-dire dont le montant est laissé à l’appréciation de chacun, et en lui adjoignant une affiche représentant une paire d’yeux plutôt qu’un bouquet de fleurs, les contributions des clients ont été multipliées par trois. Il apparaît ainsi qu’un dispositif de contrôle vaut non seulement par ses moyens particuliers de détection des déviances, mais aussi par son identification à une possible menace. Cette expérience, établie selon ses initiateurs pour concevoir le « traitement des comportements antisociaux », a surtout servi à montrer, mais sans doute au-delà des objectifs poursuivis, que seul un opérateur au scientisme bien accroché pouvait espérer obtenir le bénéfice de la moralisation par une terreur intrusive. Il n’empêche, ses répercussions sont à l’œuvre dans les concentrations urbaines avec la multiplication exponentielle des caméras de surveillance. Et ce petit bouton technique, institué avec le « Nouveau Mediapart » pour agrémenter apparemment l’expression des abonnés sur les fils, présente lui aussi un évident intérêt d’avertissement.

 

 

L’affichage de ce commentaire n’est plus garanti

 

 

Le « déconseiller » n’est rien sans le pliage : le score des « recommandés » suffit à distinguer les interventions jugées les plus intéressantes, et le rajout d’un score négatif ne parvient qu’à exciter sommairement le goût de la compétition. Son rôle est principalement de préparer à la sanction et de faire savoir que cette sanction existe : qu’elle est techniquement  applicable dans l’instant envers quiconque dépasserait les limites acceptables. En cela sa dénomination est inexacte. Plus qu’un apport diversifiant l’offre incitative, cette fonction constitue le premier niveau d’un programme de contrôle préventif. Un commentaire sujet à être « déconseillé » change de statut, il sort du rang des avis unanimement partageables. Il entre dans la sphère du sursis. Pour être sans ambiguïté sur son implication et sur la responsabilité que prend l’abonné en cliquant, il devrait apparaître que son affichage public n’est désormais plus garanti. De même, les critères correspondant au pliage et à son déclenchement, concernant directement la liberté d’expression des abonnés sur le site par conséquent, devraient être communiqués à tout nouvel adhérent. Figurer en toutes lettres dans la charte éditoriale serait bien le moins.

Mais le doute, toujours, doit être entretenu pour substantialiser une menace. Il est instillé ici dès le départ par l’anonymat des lecteurs-procureurs de la sanction et par le secret du nombre de « déconseillers » nécessaires à son exécution. Le pliage survenant en second niveau du programme est d’autant plus efficace. Il devient, devant l’alerte, la pièce maîtresse du contrôle des adhérents, dont la neutralisation de l’indiscipline intellectuelle a été jugée impérative.

 

 

Surveillance virale

 

 

On le voit, l’utilisation du « déconseiller » porte plus à conséquence qu’il n’en a l’air. Remarquable instrument de normalisation plébiscité par ceux-là mêmes qu’il contrôle, il tient son succès d’engendrer la liquéfaction commerciale du sens commun au détour d’une notation anodine : ludique plus que démocratique, et principalement autovalorisante (sa valeur d’appréciation est infime). Le marketing qui a présidé à sa mise en place l’a bien compris, la dépendance au réseau conforte toujours plus étroitement la participation sociale sur le mode de l’accès individualisé. « Dans la nouvelle économie en réseaux, dit Jérémy Rifkin, reconnaissant là une modification radicale de la modernité, le marketing est roi, et le contrôle du consommateur devient l’objectif numéro un de l’activité économique » [8]. La constitution de l’assemblée communautaire sur Internet est de la sorte prédéterminée par la culture du marché et de la souscription au marché. Une flatterie de l’ego sera la bienvenue pour accorder harmonieusement le flicage du sens avec la contribution au Club.

Mais l’efficacité du dispositif ne pouvait être suffisante sans sa faculté d’exonérer le lecteur déconseilleur-plieur du remords et du retour sur soi. Car comment suggérer autrement, d’une part d’interdire à un clubiste de s’exprimer librement sur le même fil de discussion, de l’autre de subordonner l’exposition de sa réflexion à l’examen sentencieux d’une majorité invisible ? L’accoutumance à la censure indirecte de l’expression (notamment celle qui fonctionne par la relativisation artificielle de l’audience, fréquente dans le déballage médiatique contemporain) a joué-là en sa faveur. Le déconseiller-plieur se calque ainsi sur un processus de surveillance toujours mieux intégré, toujours plus viral comme le modèle du marketing du même nom l’y prépare, c’est-à-dire réalisant une adaptation complète à son environnement immédiat. Culpabilité et mésestime de soi prennent difficilement consistance dans un mécanisme de déresponsabilisation si habilement dirigé. Mais ces sentiments n’ont plus de représentation stable de toute façon, se fondant maintenant dans l’indistinct de la socialité nouvelle où l’expression n’a de sens que pour autant qu’elle sert la profusion des échanges, et où la circularité de la désaffection se fixe au gré des abandons. « Nous marchons aujourd’hui bien davantage à l’expulsion et à la répulsion qu’à la pulsion proprement dite » disait Baudrillard déjà dans les années 1980 [9]. Il appartenait au « Nouveau Mediapart » d’en prendre acte, en signe de solidarité sociale, avec ses abonnés : il a préféré inscrire dans son plan de participation le programme répressif adéquat.

 

 

 

[1] Éric Sadin, Surveillance globale, enquête sur les nouvelles formes de contrôle, Climats, 2009, p. 20.

[2] Les utilisateurs du déconseiller-plieur sont ironiquement qualifiés de « corbeaux » par ses détracteurs, d’où l’image d’ouverture de ce billet : une performance sur scène de l’artiste Josef Nadj, accompagné du jazzman Akosh S, baptisée Les corbeaux.

[3] L’ambient marketing consiste à adopter les pratiques courantes de la « cible » commerciale visée, à l’intérieur même de son environnement ; le marketing latéral opère sur deux niveaux de sollicitation simultanés ou différés ; le crowdjourcing (littéralement « foule-ressource «) est spécifique aux sites Internet : il s’agit de mettre à contribution les utilisateurs par des moyens divers de participation.

[4] Surveillance globale, enquête sur les nouvelles formes de contrôle, op. cit.,  p. 229.

[5] Surveillance globale, enquête sur les nouvelles formes de contrôle, op. cit.,  p. 223. C’est au projet de « jurys populaires » émis par Ségolène Royal lors de l’élection présidentielle de 2007 qu’Éric Sadin fait allusion dans ce lignes, dont l’esprit se retrouve ici.

[6] Gérard Wajcman, L’œil absolu, Denoël, 2010, p. 9.

[7] L’œil absolu, op. cit.,  p. 175.

[8] Jeremy Rifkin, L’âge de l’accès, la nouvelle culture du capitalisme, La découverte, 2008, p. 135.

[9] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée, 1981, p. 78.

 

 

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