Déconseiller pour faire taire, déconseiller pour ne rien dire

Conséquences nocives et effets pervers d’une fonction d’annotation sélective en trop…

Conséquences nocives et effets pervers d’une fonction d’annotation sélective en trop…

 

 Le 3 juillet, apparaissait la nouvelle mise en page de Mediapart, affichant un plus grand éventail de textes et une clarification de la présentation que le succès du quotidien en ligne avait, selon la rédaction, rendue nécessaire. Un lot de changements s’en est suivi, dont certains ont apporté, selon l’avis des abonnés, une amélioration sensible, d’autres ont été tolérés avec bienveillance (la limitation à 4 500 signes du contenu des commentaires), quelques-uns enfin se sont révélés particulièrement litigieux. La fonction « déconseiller » appliquée aux commentaires et son complémentaire différé, le « pliage » automatique (un masquage) lorsqu’un seuil de clics négatifs est atteint, sont ceux-là. L’usage du « déconseiller-pliage » est maintenant suffisamment connu pour qu’on décide, sans regret au vu de ses effets discriminatoires, de s’en passer.

 

 

L’annotation sélective est courante dans les journaux en ligne. Adopté par Mediapart, le « recommander » est le plus fréquent : il accompagne la lecture d’une incitation à consulter les textes présentant le meilleur score ; il consacre également le choix des lecteurs. Une convention qui a suscité  la controverse lors de son introduction. Si ce n’est de répondre à une demande participative, la mise en valeur des contributions les plus appréciées favorise, selon les critiques, le jugement commun dans un esprit de compétition préjudiciable. À noter que la dite convention s’applique aux productions des membres du club et non aux articles des journalistes. Avec les récentes transformations, ces critiques ont ressurgi, qui souhaitent la suppression pure et simple de toute annotation sélective.

 

 

Si le signe distinctif du « recommander » a pu prêter à discussion, le « déconseiller » franchit un cap dans le rejet et la manifestation du refus : soixante-dix billets d’opposition environ en deux semaines avec retours constants sur le sujet sur les fils du club, désinscriptions consécutives, etc. L’annotation sélective change de nature. Non plus positive, mais négative ; non seulement incitative, mais pénalisante. Au bout d’un nombre décidé à l’avance d’encoches désapprobatrices, le texte se referme à la lecture et devient — pour un temps indéterminé — confidentiel (il faut cliquer dessus pour y accéder personnellement, il reste fermé aux autres lecteurs et d’une manière générale tant que plusieurs « recommandés » n’ont pas été rajoutés). Quelle que soit la raison invoquée (la pacification des débats, une lecture rassérénée), c’est une mise au ban. Caché des regards et dépossédé de toute influence, il entre désormais dans une zone de « purgatoire » d’où il ne pourra sortir que s’il retrouve quelque crédit. Une question se pose : comment pourra-t-il bénéficier d’une réhabilitation s’il est interdit de lecture ? Mystère. On suppose quelques bonnes âmes dévouées à rétablir les torts s’occuper de ces difficultés… En tout cas, on ne les trouvera pas parmi les lecteurs pressés auxquels cette fonction s’adresse. Sur les commentaires proscrits, il ne reste qu’à préciser : « D’un intérêt secondaire » et à poursuivre son chemin. Avec l’introduction de la fonction « déconseiller-pliage », c’est une sous catégorie de commentaires qui est désignée au public : Les médiocres, voués aux gémonies. Un fourre-tout informel où pourront se soustraire à l’affichage tant les éructations mal élevées des trolls que les incorrigibles mauvais-parlants, remplis de fautes d’orthographe (venus d’on ne sait où, mais qu’importe) ou plus simplement les pensées mal formées. L’important est de faire le net.

 

 

« Notre métier ne peut plus être pratiqué d’en haut, tel un argument d’autorité qui ne souffrirait pas la discussion, ni entre nous seuls, comme une histoire pour initiés qui tiendrait à distance ses lecteurs » dit l’exaltante déclaration d’intention du journal, rédigée en 2008 (Le prix de la liberté, Edwy Plenel). Il s’agira, est-il précisé, de « construire un public conscient et impliqué, partageant des valeurs communes et nouant une conversation démocratique ». Une nouvelle maquette vient de déterminer enfin les conditions d’exercice d’une conversation démocratique adossée à l’esprit du temps. Simple et rapide, et techno-actée : un clic suffit à préciser son opinion. Le « déconseiller-pliage » ne s’est pas inventé à partir de rien : il complète un dispositif binomique adapté à la convention d’utilisation de la machine : plus-moins, pour-contre, « recommander-déconseiller » ; et de là, insensiblement, intention réflexive-stimulus réflexe, échange-surveillance, etc… Consensus d’oppositions réglées. Le domaine des commentaires est appelé à conclure en ring sémiotique le fil des discussions engagées. On choisit son équipe et l’on se fait un plaisir pervers d’arpenter les scores.

 

 

Le duo « recommander-déconseiller » entérine instantanément un duel attractif. Ce n’était pas le but initial de la manœuvre, mais c’est ce à quoi on est arrivé. Le lecteur est convié à s’inscrire dans un jugement. Il est même, voilà le comble, invité à ne laisser germer que secondairement la faculté de caractériser au moyen du langage. Le clic de ralliement répond à tout, de tout ; à quoi bon se fatiguer à formuler une nuance ? Il faut considérer la résolution des problèmes de communication rendue à la raison informatique comme un échec. La souscription à l’inertie se développant de manière exponentielle à l’accélération des modes de vie, non seulement la fonction « déconseiller-pliage » peut servir à faire taire, mais elle permet également de voter pour s’abstenir de réfléchir et ne rien dire. Y a-t-il moyen de l’éviter ? Non. Et l’on peut bien diversifier toutes les configurations d’intervention de l’automatisme du pliage, cela ne change rien sur le fond. Le langage est au centre de la participation. C’est sur lui que l’attention doit porter. Le clic est accessoire.

 

 

On a averti que pour user du « déconseiller » il vaut mieux être circonspect : « En choisissant le mot “ déconseiller ”, nous invitons le lecteur à réfléchir à son action plutôt qu’à donner d’un clic son sentiment. Est-ce trop demander ? » (Déconseiller, au besoin, Géraldine Delacroix). Il y aurait donc bien danger d’abus ; mais l’essentiel n’est pas là. Si l’abonné doit être ainsi responsabilisé, c’est parce qu’il doit admettre se trouver impliqué dans la lutte contre l’ennemi intérieur… Il s’agit bien, en effet, de marginaliser en priorité le trollisme (« désencombrer les fils de commentaires des moins pertinents d’entre eux »), dont le caviardage devrait suffire à calmer les esprits chagrins de sa violence antisociale et anticommerciale. À cela il faut faire une remarque : le corps du navigateur sur Internet, c’est très peu. Une paire d’yeux reliés au cerveau, et un index en agitation fébrile… C’est la raison principale du phénomène troll. L’emportement du troll est comparable à celui du conducteur automobile prisonnier de sa cage en tôle : sa capacité d’action, promulguée d’un côté, se trouve réprimée de l’autre par sa limitation physique. Un sentiment de frustration en résulte, qui produit un débordement d’incivilité qu’on tentera en vain d’éliminer. Mais ce comportement indélicat s’envenime aussi par la réaction agressive mimétique qu’il génère chez son interlocuteur. Sur ce point, rien n’est prévu. La fonction « déconseiller » n’est aucunement une solution, et le « pliage » ne parvient qu’à faire disparaître le problème avec l’affichage. D’autre part, l’excès des trolls présente l’avantage de réveiller éventuellement certains débats d’une torpeur médusante. La destruction n’est pas toujours destructive, chez le troll.

 

 

À l’usage, la fonction « déconseiller-pliage » s’avère d’un pernicieux permanent. Mais elle est parfaitement conforme à la promotion de guide comportemental que le  capitalisme entend confier, de façon croissante, à la technique. Il se trouvera donc quelque résistance, certainement, à l’abandonner comme on l’aura fondée. Des solutions existent, pourtant, qui permettraient de s’en défaire en introduisant des fonctions inédites conformes à la conception participative du journal. On peut en énumérer quelques-unes, susceptibles de s’additionner :

L’instauration d’un clic individualisé de marquage des commentaires, permettant leur repérage facilement (par une ligne verticale, par exemple), sa finalité étant laissée à l’appréciation de son seul utilisateur.

La possibilité d’entrer istantanément en relation privilégiée avec l’auteur d’un commentaire s’il le souhaite, propre à désamorcer un conflit excessif ou installer une relation collaborative ponctuelle facilitée.

Le remplacement de la fonction « recommander » par deux fonctions plus précises : l’une indiquant la préférence accordée au commentaire pour sa valeur interrogative et réflexive (« intéressant »), l’autre l’avantage à poursuivre un échange avec son auteur, quelque soit la particularité de son contenu (« à suivre »). Les deux annotées ensemble se complèteraient favorablement. Cocher un commentaire concluerait inévitablement l’observation de son intention, sans permettre que s’y substitue un réflexe compulsif. La diversité se verrait accordée ainsi un droit de cité élargi, hors compétition entre lecteurs, dans la perspective affirmée d’en découvrir de nouveaux termes ; Mediapart accroîtrait le champ de son investigation participative. Et la fonction « déconseiller-pliage », et son escorte de passions tristes, n’auraient plus qu’à se faire oublier.

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