Modérés, vraiment, les modérés ?

Sur France Inter, ce matin, était interviewé le spécialiste de l'antiphrase et comique malgré lui, Jean-Louis Borloo.

M. Borloo est centriste et indépendant. On peut en déduire, pense-t-il, qu'il serait modéré. C'est, du moins, ce qu'il n'a cessé de dire ce matin.

En vérité, la France parlementaire, au moins depuis la Réaction thermidorienne dont au fond nous ne sommes pas sortis, a le sens de l'antiphrase ou de l'ironie involontaire. Il apparaît en effet que ce que Borloo, ses ancêtres politiques et les amateurs de banquets rrrrépublicains qui le suivront appellent indépendance est en fait une appartenance à toutes les coteries - comme dans la chanson de Dutronc  - et ladite et affirmée modération, évidemment liée à la prétendue indépendance, est en vérité une position politique au carrefour de l'arc politique réactionnaire qui, aujourd'hui, réunit FN, UMP, PS et EELV. Au nom de l'indépendance et de la modération, pour le dire grossièrement, le courant de M. Borloo bouffe à tous les râteliers. Du reste, M. Bayrou, qui était un centriste à principes, a fini par tomber.

Plus sérieusement, il faut en finir avec cette idée de modération (pour l'indépendance, il suffit de voir l'histoire des centristes qui, ici, ne nous intéressent pas plus que ça...) car elle est un maillon essentiel du discours réactionnaire. Les modérés ne sont pas ceux qu'on croit car la modération, en effet, est en politique une vertu. Ceux qui étaient jadis pour la vertu quitte à opter pour la Terreur - dont nos historiens contemporains, comme Guillaume Mazeau par ex., relativisent justement le côté terrrrible... -, ceux qui donc étaient jadis pour la vertu se disaient modérés.

Alors, les modérés ? Qui sont-ils ? Et la modération politique, où est-elle ?

Le modéré officiel, i.e. selon les critères diffusés ad nauseam par le démocratie médiatico-parlementaire, est celui qui veut bien gérer les affaires du capital. Le physiocrate d'hier ou encore Benjamin Constant au XIXème siècle (bien peu constant, l'auteur d'Adolphe, en vérité) sont les ancêtres des centristes, i.e. modérés, d'aujourd'hui. Ces modérés acquiescent mais raisonnablement à la violence des plans sociaux et se lèvent contre les furieux - les rouges ! - qui les combattent ; ces modérés trouvent que Guéant est allé trop loin dans son tapage raciste mais, l'éructation en moins, approuvent l'idée rocardienne d'une France qui ne peut pas accueillir toute la misère du monde et la mesure - on la mesure... - d'un Manuel Valls qui, lui, est extrêmement modéré puisqu'à la fois socialiste (on ne rit pas !) et de droite (à pleurer). Les modérés, d'ailleurs, un peu comme l'attelage Ayrault-Hollande, laissent parler les associations de défense de sans-papiers mais draguent le Front national...

Bref, les modérés, en fait, sont les adeptes distingués du monde comme il va (dans le mur) et ils qualifient d'extrêmistes ceux qui refusent la violence faite aux humbles. Ils ont hier sali Robespierre et Saint-Just pour réintégrer les Girondins et amnistier des Chouans qui profitèrent de ce "modérantisme" pour tenter de rétablir la monarchie. En outre, plus près de nous, ne serait-il pas douteux de penser que c'est quelque modération qui aurait poussé des individus à entrer dès 1940 en Résistance contre les Nazis et leurs collaborateurs. Du reste, de quel modéré se souvient-on de manière positive ? De Boissy d'Anglas ? De Pinay ? De Daladier ? De Lecanuet ? De Giscard d'Estaing ? De Bérégovoy ? De Jospin ? Et osera-t-on dire que Jean Moulin ou, bien avant lui, Soubrany, étaient modérés ?

Il faut tordre le coup à cet abus de langage et à cette mainmise capitalo-parlementaire sur le substantif (ou l'adjectif) modéré. Les modérés sont des réactionnaires plus ou moins tempérés (parfois tellement tempérés qu'ils en sont idiots) mais aussi, parfois, des réactionnaires qui tournent très mal (Poniatowski, Soustelle,...). Enfin, c'est un président centriste et bien sûr modéré qui a laissé exécuter Christian Ranucci.

Trouve-t-on que laisser des pans entiers de la population s'appauvrir sans cesse au nom des critères de convergence maastrichtiens est de la modération ? Pense-t-on que se fixer des quotas d'expulsion de sans-papiers pour venir ensuite se vanter de les avoir atteints est de la modération ? Pense-t-on que l'Ecole toujours davantage dépourvue de moyens pour une instruction à la fois exigeante et démocratique relève de la modération ? Pense-t-on qu'enrichir les riches et appauvrir les pauvres - car telle est la loi d'airain du capital, qu'il soit de droite ou de "gauche" - est une politique centriste ?

Nos modérés autoproclamés, à l'origine d'ailleurs de la sinistre construction européenne, sont pourtant des soutiens de ces politiques-là. On voit bien alors que Robespierre qui se disait modéré était loin d'être illégitime dans sa revendication par rapport aux voix feutrées du capital. Ces voix évoquent plutôt les civilisés de la barbarie dont parle Hugo dans Les Misérables et nous n'avons que faire de ceux qui voudraient humaniser la barbarie quotidienne faite aux humbles du monde.

Les malheureux sont les puissances de la terre et ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent, disait Saint Just. Voilà ce qui semble un énoncé politique réellement modéré et centriste. Nul appel à l'anarchie, ici ; nulle volonté d'extinction de l'Etat. Juste une idée de face à face entre le peuple constitué (pour reprendre une notion de l'historienne Sophie Wahnich) et l'Etat. Nos modérés sont les factotums des puissants et des oligarques. Ils sont pour allonger le remboursement de la dette infligé aux Grecs mais ne pensent ni à réduire ou à supprimer ce tribut. La modération véritable, pourtant, exigerait d'entrendre les gens, d'entendre l'avis des masses et, au moins, de penser entre celles-ci et la troïka malfaisante. Mais non ! Les modérés autoproclamés du capitalo-parlementarisme sont incapables, barbares qu'ils sont au fond, de sortir du cercle de la vertu capitaliste et leur centrisme tient à un équilibre entre Cameron, Merkel et Hollande.

Pas de modération possible en l'absence du peuple. Le communisme, par l'égalité et la démocratie y compris un temps despotique qu'il charrie, est un bon début sur la voie d'une authentique modération.

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