Contre le sarkolepénisme, une idée émancipatrice de la France.

Mediapart publie régulièrement des enquêtes sur ce que l'ineffable Raffarin appelait "la France d'en-bas". Il y eut il y a quelques semaines un reportage sur des ouvriers lorrains désabusés et prêtes à voter Le Pen en avril (et peut-être en mai) et aujourd'hui, nous pouvons lire à peu près la même chose sauf que cela se passe en Seine et Marne, département à propos duquel quand même on pourrait dire qu'il n'est ni vraiment ville ni vraiment campagne et que cette absence même de contradiction (à résoudre, amis et camarades) peut expliquer la force du vote frontiste.

L'électorat lepéniste, franchement, est assez peu digne de considération. Qu'il soit lorrain, normand, provençal, caldoche ou jamais remis de l'échec de l'OAS ou de Jacques Doriot, l'électeur frontiste a la haine et celle-ci, passion triste en acte, n'est jamais bonne conseillère. Que parce que l'on souffre socialement, que les fins de mois (et même les deuxièmes moitiés) sont difficiles, que l'on trime pour que dalle, on ait envie de gueuler "les bicots dehors" ou, comme la maîtrise des usines Talbot de Poissy lors des grèves de 1984, "Les Bougnoules au four !" est inacceptable. Impossible de transiger avec cela. Pas de tri entre les opprimés. Et si le peuple de Seine-et-Marne se considère lésé, méprisé et piétiné, c'est quand même avec les gens des cités de la Seine-Saint-Denis, par exemple, qu'il doit prendre langue. Pas avec les couards postvichystes et/ou post-OAS et les fascistes. Voter F"N" (qui n'a de national que le nom), c'est passer avec armes et bagages du côté de la réaction, de l'oppression et de la division du peuple.

Sur la question du pays strictement, de qui le compose, de qui en est, FN et UMP sarkozyste sont en vérité sur la même ligne et, de ce point de vue, si voter Chirac pouvait à la rigueur s'entendre en 2002 (Jospin serait allé en Irak, tout le monde le sait...), il y a consensus entre Sarkozy et la famille Le Pen sur la question nationale. Elle et lui sont dans l'idée d'une France raciale et, du reste, le vieux Le Pen dit cette semaine très justement dans Les Inrocks (ici) que Sarkozy a légitimé son discours xénophobe. Sans doute ce consensus d'une grande partie de toute la droite explique-t-il ces votes FN dans des terres jusqu'à présent acquises à la droite dite "républicaine" (c'est le cas de la Seine-et-Marne et de la Lorraine, par ex.) : les vannes ayant été ouvertes par les infernaux Guéant-Hortefeux-Besson-Sarkozy, ce n'est peut-être que le début d'une droitisation... de la droite ! (Voir la Hongrie actuelle du Havel national, Orban...)

Pour autant, cesser de parler du pays est une erreur politique puisque quelque chose comme un patriotisme émancipateur est à (ré)inventer. Pour ma part, j'aime la France. Je n'aime évidemment pas celle de Charles X, celle de Thiers, de Pétain, des guerres coloniales ou des lois Pasqua puis Chevènement mais il en existe une autre. LA France n'existe pas, comme d'ailleurs celle fantasmée par nos réactionnaires plus ou moins furieux. Le pays se composent de tous ceux qui y vivent et, encore une fois, c'est sur cet énoncé qu'il s'agit d'être ferme. Les gens qui sont ici depuis des générations - c'est mon cas, par ex., et je n'en suis ni fier ni honteux - ne sont pas plus d'ici que les gens qui, pour parler comme Borges, descendent du bateau et les gens fraîchement arrivés puis installés ici ne sont pas moins d'ici que les plus anciens. Quiconque vit ici est d'ici, au plus loin des fantasmes identitaires.

Ce fait n'est pas nouveau et cette conviction ancienne dans l'histoire politique de la France. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles le grand dirigeant révolutionnaire Toussaint Louverture se disait français avant que la fripouille Bonaparte - encore admirée aujourd'hui par la France officielle...- ne rétablisse l'esclavage à Saint-Domingue (appelée depuis Haïti). Plus près de nous, sous l'occupation nazie, de nombreux "vrais français" autoproclamés se goinfraient dans les salons collaborateurs pendant que Manouchian portait, lui, l'ouvrier arménien, une certaine idée de la France. C'est bien de ces figures héroïques-là qu'il faut être les continuateurs au lieu de trouver je ne sais quelle excuse au vote lepéniste perclus de ressentiment haineux.

Quand je vais travailler le matin dans mon lycée de la banlieue nord, j'ai tout sauf l'impression d'être à l'étranger. Le prolétariat a changé. Il venait largement des provinces de France avant la décolonisation ; il vient des provinces du monde désormais. Mais en tant que tel, le prolétariat n'a pas tant changé que ça : l'intérêt de l'Ecole et des études n'est pas une évidence (mais cela a toujours été, je me souviens de ce que m'en disait ma grand-mère couturière) mais il est toujours possible d'intéresser des élèves à la littérature si celle-ci leur parle (en l'occurence, mes deux classes de seconde ont adoré Sous le règne de Bone de Russell Banks).

C'est avec tout ce peuple réel qu'une nouvelle figure de la France est à produire. Venus certes d'ailleurs, les "immigrés" (ce mot est détestable mais étranger est pire) et leurs enfants ont leur vie ici, comme vous et moi. Leurs apports, leur culture font d'ores et déjà partie du pays. Le problème, c'est que globalement, personne ne le leur dit parmi les dirigeants politiques parlementaires sinon pour leur proposer d'intégrer la bourgeoisie nationale. Il est temps pourtant, au-delà de la formule électoraliste creuse, de proclamer la France pour tous.

Cela fait, les clivages politiques reviendront à des fondamentaux plus réels. Qui opprime ? Qui est opprimé ? C'est cette question que le supposé "ouvrier lepéniste" élude et qui fait, du reste, qu'il se met par son vote à l'écart du prolétariat de ce pays.

Tout ce qui bouche cette perspective, et auquel collabore l'électeur lepéniste, doit être sans relâche combattu.

 

 

 

 

"Je pense : Kamel aussi, c'est la classe ouvrière" (R. Linhart, L'Etabli).

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