L'Ecole en dehors du discours consensuel étatique

L'Ecole est en crise. L'Ecole n'assure plus aucune promotion sociale. Le mammouth qu'elle est devenue au fil du temps est constitué de dinosaures (parfois crypto-marxistes ou vieux Jacobins, pensez donc !) qui ne comprennent plus rien à l'air du temps ni - péché suprême - au monde de l'entreprise, de la bourse et de l'initiative individuelle. L'ascenseur social - sainte expression qui réunit tout le gratin capitalo-parlementaire épris du monde tel qu'il va -, cet ascenseur, donc, est en panne. L'Ecole de la République ne promet plus la réussite pour tous ses élèves.

Ce discours, mille fois entendu et d'une épaisseur indestructible, est la doxa du temps présent. Faire sa généalogie politique serait digne d'intérêt. Nul doute que nos socialistes, une fois Savary démissionné, ont là-dedans une responsabilité folle : on les retrouve, nos réactionnaires de gauche, à chaque jalon essentiel dans le renoncement à une instruction de qualité pour tous. Claude Allègre, bien que passé depuis à l'UMP, était un hiérarque socialiste lorsqu'il a kärcherisé l'Ecole à la fin des années 1990. S'il n'a pu mener à bien sa funeste entreprise, s'il a échoué, par exemple, à substituer à la littérature, la communication, c'est parce que les enseignants se sont mobilisés, refusant alors l'Ecole light (qui pourtant, depuis, s'est subrepticement imposée).

L'Ecole est cassée, détruite. Les enseignants sont démoralisés (certes, ils font un métier difficile : qu'ils acceptent alors, les réformes !, enjoint la perversité étatico-parlementaire) et la perspective d'une réussite pour tous est désomais hors de portée. Telle est la substance du discours seriné en continu dans la totalité des médias avec la bienveillance des politiques bien rétribués par le capital, l'OCDE et l'UE. Pourtant, ce discours, il faut l'examiner.

Il faut l'examiner parce que la plupart des enseignants eux-mêmes sont désormais plus ou moins persuadés que l'Ecole est en crise. A force d'entendre les déplorations médiatico-étatiques, ils ont fini par acquiescer, la tête basse. Il y a même désormais une honte à être "prof". Il semble pourtant bien qu'on puisse pointer deux problèmes imaginaires construits discursivement par l'Etat depuis la fin des années 1970 dans son intérêt bien compris : celui de l'Ecole et celui dit de l'immigration (les deux étant parfois liés dans la bouche des plus réactionnaires du champ politique parlementaire).

Les faits sont têtus, disait Lénine. Sans enquête, pas de droit à la parole, renchérissait Mao Zedong. Et les les communistes du sillage de Mai 1968, formés politiquement entre autres par ces deux-là interrogeaient ainsi : "D'où parles-tu ?".

Pour ma part, je parle de mon expérience dans un lycée de Seine-Saint-Denis dans lequel j'enseigne depuis 12 ans. Insensiblement, cette expérience, les cours accumulés constituent un point d'observation idéal pour une enquête sérieuse sur la question de l'Ecole.

Ce n'est pas l'Ecole qui va mal, c'est la société. Ce n'est pas l'Ecole, fondamentalement, qui s'écroule, c'est le peuple inconstitué abandonné et paupérisé par l'Etat. Ce n'est pas tant l'Ecole qui échoue qu'un discours sur celle-ci, qui remet en cause le caractère précieux de la pensée et de la liberté intellectuelle et qui, du coup, ridiculise l'émancipation par l'instruction.

Le lycée où j'enseigne est situé à deux pas d'une cité populaire et pauvre dans laquelle circulent des armes parfois lourdes et de la drogue pas particulièrement douce. Les enfants de cette cité sont familiers avant même l'âge de raison avec la violence, les réglements de compte et la mort précoce. Pourtant, ils viennent à l'Ecole, au collège puis, pour les meilleurs d'entre eux, au lycée et peuvent parler du René à travers la lande de Chateaubriand. Certes, le niveau n'est pas toujours bon et l'orthographe souvent problématique mais de futures élites sortent des lycées de banlieue en intégrant des classes préparatoires de l'hypercentre parisien ou en réussissant leur première année de médecine (la plus dure, on le sait).

Ah, mais quand même, nous dit invariablement l'Etat défardé avide d'économies budgétaires, le compte n'y est pas : où est passée la réussite pour tous ? La réussite pour tous, sainte formule usée jusqu'à la corde du capitalo-parlementarisme contemporain, est la clef de voûte discursive de la promotion de l'Ecole capitaliste. Problème : quand cette réussite pour tous a-t-elle été une réalité ? On peut, certes, relever qu'il y a moins d'enfants du peuple dans les classes préparatoires - surtout littéraires, du reste - que jadis mais ce jadis-là n'est qu'un fantasme et un reliquat de l'éternel roman national où la République, pour le coup, est vierge d'aspérités.

C'est que l'idée d'une large promotion sociale par l'Ecole est un mythe. Que ce mythe soit tenace ne l'empêche pas d'être une légende : oui, des enfants du peuple réussissent à l'Ecole ; oui, des enfants d'ouvriers deviennent polytechniciens, normaliens ou médecins mais cela reste de l'ordre de l'exception. Il n' y a qu'à lire Antoine Bloyé de Nizan pour s'apercevoir qu'une telle avancée n'a jamais été massive et que dire le contraire relève du mensonge éhonté (mais, visiblement, utile...). L'ascenseur social pour les masses est une fiction pure.

S'il est légitime et souhaitable de déplorer l'impossibilité d'une réussite pour tous, force est de constater que dans notre société libérale où le tri social - la division du travail avant le travail, i.e. à l'Ecole - est la norme et la condition du fonctionnement de cette société, parler, comme le font tous nos ministres chargés de l'Ecole, de réussite pour tous est simplement une supercherie. Pour une réelle réussite pour tous, la seule solution reste la société rêvée par Marx dans laquelle la division du travail (et le salariat) serait abolie et où l'on pourrait tantôt - dans une seule et même vie ! - être berger, maçon - ou professeur ! Ainsi, à moins de devenir communistes à la faveur de l'amour pour une vérité politique révélée, nos ministres et leur cohorte médiatico-parlementaire devraient trouver autre chose pour pointer ce qu'ils disent être la faille absolue de l'Ecole.

Ainsi la réussite pour tous est-elle un leurre qui permet de charger l'Ecole publique de tous les maux et, ce qui est pire sans doute, d'en faire une antichambre - chic ou vétuste, cela dépend des régions et/ou des quartiers - de Pôle Emploi. Dans la lignée de la formule aussi clinquante que mensongère énoncée précédemment, le discours étatique garantit à tous et toutes un travail et, bien sûr, un bon travail, bien rémunéré ! L'Ecole, par conséquent, n'est plus jugée qu'à cette aune-là : d'où la fortune de Sciences-Po Paris et l'élévation de feu Richard Descoings au rang de saint homme de la société nouvelle. D'où l'inacceptable désertion de l'enseignement par les frais émoulus de l'Ecole normale supérieure...

L'Ecole n'est pas là pour donner un travail, ni même pour aider à réussir sa vie au sens que Bernard Tapie et Luc Ferry donnent à cette idée de réussite. L'Ecole est là pour former des esprits libres capables de penser et de critiquer le monde, un texte, une politique... à partir d'un raisonnement - ou d'une démonstration scientifique - argumenté. Elle est là, pour parler comme Bertolt Brecht, pour donner l'amour des livres à un menuisier ou à un carreleur. Pas pour faire gagner du fric ! Elle est là pour parler d'Euclide et/ou des fluides, du 10 Août 1792 et/ou du rapport au Romantisme d'un Baudelaire puis d'un Rimbaud et seulement de cela. Ensuite, par-dessus le marché, ce savoir exigeant, gratuit et pour tous permettra aux meilleurs élèves de vivre très correctement. La suite, pour autant, ne regarde pas l'Ecole, ni les maîtres dont le dessein immuable est de faire que le peuple ne redevienne pas, au sens de Sophie Wahnich, une population silencieuse, muette et, autant le dire, dépolitisée.

L'Ecole, à vrai dire, a toujours fonctionné ainsi. Elle a permis, avec ses défauts innombrables, l'accès à la culture et à la pensée de millions de gens et son échec pour certains pointé aujourd'hui a toujours existé. L'Ecole n'a jamais été une promesse pour tous et soutenir l'inverse depuis des décennies, c'est en vérité organiser la mort de l'Ecole publique et, pire, l'instruction light pour les enfants du peuple en baissant toujours davantage les exigences.

Il n'y a pas de réussite pour tous, en effet. Cela n'a jamais existé. Mais il y a aujourd'hui encore des élèves qui ne sont pas des héritiers et qui, venus de familles pauvres et parfois pas ou peu francophones, réussissent néanmoins admirablement. Chaque année, dans le lycée où je travaille, des élèves intègrent des classes préparatoires scientifiques parisiennes réputées. Chaque année, aujourd'hui encore, l'Ecole de la République propulse socialement des enfants du prolétariat dans la classe bourgeoise. D'autres échouent, certes, et plus parmi les enfants d'ouvriers que dans ceux de la bourgeoisie. Mais qui osera dire que ce n'était pas ainsi en France dans les années 1950 et 1960 ?

Une fois encore, le problème de l'échec social ne relève pas de l'Ecole dans laquelle il faut relever les exigences puisque seul l'élitisme pour tous est, en fait, démocratique. Le problème est celui d'une société et d'un modèle économique qui sont incapables de donner du travail aux gens et/ou qui méprisent le travail manuel en niant le caractère intellectuel de celui-ci. L'Ecole doit être laissée en dehors de ces considérations et de l'état de la société : pour la cité du 9-3 ou les abords du Jardin du Luxembourg, la même instruction ! A rebours des contre-réformes empilées depuis le ministre Jospin en l'an 1989, revenons ainsi par exemple au programme de littérature par siècle qui était de mise jusqu'au début des années 1990 et supprimons la bouillie inévaluable appelée sujet d'invention !

C'est en effet cette bêtise concotée par le Meirieu's band que subit l'Ecole depuis trop longtemps et puisque travail intellectuel et travail manuel sont liés, l'abaissement de l'un entraîne le mépris pour l'autre et réciproquement. L'Ecole, en tant que telle, est toujours capable d'instruire et de former intellectuellement la jeunesse de ce pays. Pour cela, au-delà des constructions discursives libérales de l'Etat, des moyens sont nécessaires - tout particulièrement pour les enfants de la classe ouvrière. Non pas pour faire de l'Ecole un lieu de vie mais un lieu de savoir et de pensée, indépendamment du destin de chacun de ses élèves. C'est la seule chose à exiger de l'Etat - mais elle ne souffre en vérité aucune remise en cause.

 

 

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