Briser le consensus raciste dans l'Etat

François Hollande, semble-t-il, aura eu cette année la chance de sa vie : il aura été élu Président de la République sur la détestation - absolument justifiée par ailleurs - du sortant Sarkozy.

Il faut dire que pour la première fois, le candidat PS est élu sur ses silences. Bien que les promesses n'engagent que celles et ceux qui les reçoivent, le candidat du Parti socialiste aura bien pris soin de ne rien dire - ou, plus exactement, de ne rien dire de gauche (à supposer, ce qui est discutable, qu'on croie en la gauche...) ni de progressiste. Ainsi M. Hollande avalise-t-il par exemple les contre-réformes sarkozystes anti-grève comme l'obligation d'un service minimum. Il a d'ores et déjà annoncé qu'il ne reviendrait pas dessus.

Plus inquiétant encore, par son refus d'affirmer que non, il n'y a pas trop d'étrangers en France, M. Hollande persiste à s'inscrire dans le consensus xénophobe qui prévaut en France depuis les années qui suivirent immédiatement la régularisation massive d'étrangers sans papiers opérée par Mitterrand en 1981-1982 (voir sur ce point la tribune d'Alain Badiou dans Le Monde ce week end). De la part du Parti socialiste, hélas, ce n'est pas nouveau. Mitterrand parlait dans les années 1990 de "seuil de tolérance" (expression reprise au PC de Marchais), M. Fabius accordait dès 1984 au FN de poser "de bonnes questions" puis, après 1997 et la victoire de M. Jospin (à la suite notamment du grand mouvement populaire initié à l'église Saint-Bernard pour une régularisation massive), le flic Chevènement promu à l'Intérieur concocta les lois les plus répressives à l'encontre des étrangers sans papiers jamais faites par la gauche après 1945. Avec les enseignants insultés par M. Allègre, il n'est pas stupide de penser que ce racisme de gauche assumé puisse lui aussi expliquer - même modérément - le mauvais score de Lionel Jospin en avril 2002...

Le problème est que le PS persiste dans cette voie infâme et réactionnaire et que, par conséquent, le déni des droits des étrangers fait consensus. Pensez ! Le seul moment où M. Hollande a été en difficulté dans son débat contre M. Sarkozy, c'est lorsque celui-ci l'a attaqué sur sa volonté supposée d'utiliser exceptionnellement les centres de rétention (par ailleurs créés sous Mitterrand) pour détenir les étrangers sans papiers. Au lieu de relever la tête, de brandir les principes et, pourquoi pas, la grandeur postrévolutionnaire de la France, M. Hollande a rassuré les racistes et les électeurs haineux du Front national de la même manière qu'il rassure par ailleurs les marchés. Non, pas d'inquiétude pour le consensus qui opprime les étrangers pauvres de ce pays : le pouvoir socialiste ne reviendra pas dessus et Guéant, Besson ou Hortefeux s'appelleront désormais Valls ou Rebsamen.

Disons le tout de go, ce discours et cette politique xénophobes sont odieux. Quiconque se disant progressiste ou du côté de l'émancipation de l'humanité ne peut les accepter ni s'y résoudre. Le silence sarkhollandais sur cette question est épouvantable et rend encore plus infâme l'utilisation du nom "invisibles" pour parler de la canaille lepéniste. Celle-ci n'est pas invisible puisque précisément on ne parle que d'elle et de ses supposées souffrances. Les invisibles, ce sont celles et ceux que l'Etat ne compte pas et à qui il refuse de donner des droits et donc des papiers. Les invisibles, ce sont avant tout les prolétaires sans papiers de ce pays. Comme disait la CGT engagée dans la grève des ouvriers sans papiers d'il y a quelques années "on bosse ici, on vit ici, on a droit à des papiers !". Qu'elle le redise à François Hollande aujourd'hui !

La démocratie, contrairement aux apparences serinées par la doxa capitalo-parlementaire, n'est pas une question de nombre ou de majorité. C'est une question de droits et, singulièrement, une question de droits des minorités. La majorité de la population serait contre le mariage et l'adoption homosexuels que cela ne changerait rien à l'affaire : cette revendication resterait légitime. Les Eglises diverses et variées n'ont d'autre choix que s'aligner car de tels droits sont purement positifs en ceci qu'ils ne dérangent ou n'oppriment que les persécuteurs et ceux qui veulent saccager d'autres vies que les leurs.

Pour les droits des étrangers, la même logique prévaut. Quel est donc cette République, la France, qui se dit démocratique et qui accepte qu'on puisse travailler sous la menace d'une arrestation par la police (parce qu'on travaille ? Parlons-en, tiens, du vrai travail !) ? Quel est donc cet Etat qui nie les droits d'étrangers qui paient leurs impôts ici, travaillent ici, ont leur vie, leur famille, leurs amis ici et qui participent, le plus souvent pour des salaires dérisoires et au prix de véritables sacrifices dans leur vie privée, à notre économie ? Aucun principe de justice ou d'égalité - puisque ce sont des mots dont se gargarisent nos hiérarques socialistes - ne justifie cet apartheid démocratique ! L'égalité, la justice et la démocratie, si elles ne sont pas pour tous, sont vaines. Quiconque vit ici est d'ici, sans autre considération que celle précédemment énoncée.

On peut toutefois faire une hypothèse pour expliquer la longue et sinistre dérive socialiste à l'encontre de la frange la plus exploitée du prolétariat national. Il s'agirait - c'est déjà ce qui se disait sous le gouvernement Jospin - d'éviter que le Front mal nommé national ne progresse davantage. En d'autres termes, et pour reprendre le bon texte de Pierre Tévanian (ici), il s'agirait de faire souffrir les sans-papiers pour apaiser les passions tristes et inégalitaires de la fange lepéniste.

Force est de constater à cette aune que la xénophobie d'Etat n'a rien endigué, bien au contraire, et que les plus fanfarons de nos racistes gouvernementaux - à savoir le président sortant et sa bande - ont permis à Marine Le Pen d'engranger plus d'un million de voix par rapport au score de son père en 2002. Les faits sont têtus, comme disait Lénine, et il serait bon qu'ils fassent réfléchir nos parlementaires. Aller dans le sens du FN ne fait pas décroître celui-ci, bien au contraire. Que l'Etat revête les habits de la haine de l'autre ne fait qu'encourager le public bistrotier de tels discours dans sa xénophobie. Mieux : cette haine-là prospère surtout là où d'étrangers, il n'y a point ! Il n'y a qu'à comparer pour s'en convaincre le score du FN dans une bourgade rabougrie - et blanche ! - de l'Aisne à celui du même parti dans le 18ème arrondissement de Paris, un des endroits les plus cosmopolites, colorés et multiculturels de la capitale. Dans cet arrondissement, Marine Le Pen a fait moins de 7% et Jean-Luc Mélenchon, qui défend une régularisation massive, plus de 15% !

Rien ne justifie donc la politique sociale-chauvine du Parti socialiste de retour au pouvoir. A la limite, si vraiment M. Hollande souhaite être efficace contre le racisme répandu, il devrait réfléchir à ouvrir les frontières en grand pour que les petits villages français apeurés et gavés de l'islamophobe TF1 soient obligés d'accueillir moult étrangers. De tels villages ressembleront ainsi davantage au monde mondialisé et réel et leurs habitants n'auront plus le sentiment mitigé d'être à côté de l'Histoire en cours...

Hélas, le Parti socialiste ne prendra pas une telle direction. La place prise par Manuel Valls (souvenez-vous de son lapsus lors des primaires socialistes : "Il faut fermer la France !") dans l'équipe Hollande annonce le pire ou presque, comme le reproche fait par M. Hollande à Nicolas Sarkozy d'avoir accueilli plus d'étrangers que sous Jospin. M. Hollande ne sera ferme contre personne et surtout pas contre les forts et les oppresseurs ! Il ne haussera pas plus le ton plus contre la lèpre lepéniste que contre les marchés. Valls et Hollandréou seront juste les deux mamelles de la France "socialiste" car, évidemment, l'un va avec l'autre. Il est plus facile de désigner à la vindicte un commis à la plonge sénégalais qu'un civilisé de la barbarie qui fait des affaires à la BCE et/ou à la bourse...

Que faire, alors ? Parler de cette question autour de nous. Desserrer l'étau xénophobe. Parler, produire des textes. Manifester. Construire une opinion. Créer un face à face avec l'Etat sur cette question. Le contraindre à reculer et, pour commencer, à ne pas faire comme si cette question n'existait pas, n'existait plus.

Affirmer un pays réel que l'Etat et ses organisations officielles refusent de voir et de reconnaître. Un pays démocratique qui se compose des gens qui y vivent.

 

 

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