À propos de l'émeute fasciste au Capitole

La question de savoir si le risque d'une prise de pouvoir par les partisans les plus ultra de Donald Trump est secondaire. D'évidence, le pouvoir lui a donné une base de masse, comme dans le fascisme historique. Une leçon à méditer.

Les images de l'assaut - même guignolesque - du Capitole par une foule d'émeutiers sont effrayantes. Émeutiers et non insurgés, pour reprendre l'opposition que fait Hugo dans Les Misérables, entre émeute et insurrection. Celle-ci vise l'édénisation du monde, pour reprendre un autre de ses termes, et les "barbares" - puisqu'il les nomme ainsi dans un passage célèbre de son plus gros roman - sont du côté de la civilisation contre des civilisés bien mis qui, eux, sont du côté de la barbarie. Hugo conclut son passage en disant que s'il fallait choisir, nous choisirions les barbares
Dans l'épisode de mercredi dernier, épisode émeutier donc et non insurrectionnel, il y avait des barbares du côté de la barbarie mais ces barbares ont été nourris et encouragés par un pur produit de l'establishment US venu, entre autres choses, de la télé-réalité. 
Avec Trump, donc, on retombe toutefois dans l'opposition hugolienne à propos des barricades parisiennes du XIXème siècle révolutionnaire. C'est bien un civilisé de la barbarie occidentale et de la blanchité qui est à la manoeuvre bien que, par pur instinct de conservation, il ait fini par désavouer les plus excités de ses partisans. Si nous avions un doute, il est désormais levé : Donald Trump, aryen sur le retour, est bel et bien un fasciste. Et les événements de mercredi soulèvent plusieurs points.

D'abord, la question de savoir si la tentative putschiste était sérieuse est en vérité secondaire. On peut toutefois relever que la meute blanche suprématiste a été traitée avec mansuétude par les forces de l'ordre présentes dans le Capitole et que s'il s'était agi de Black lives matter, il en aurait été évidemment autrement. Autrement dans la répression policière - répression inexistante ou presque dans le cas qui nous occupe de l'émeute suprématiste blanche - mais autrement aussi dans le traitement médiatique de celle-ci. Le journal qui a caricaturé Danielle Obono en esclave à l'automne s'en serait donné à coeur joie mais le Printemps républicain, aile gauche du pétainisme transcendantal français, sans doute aussi. 
Il s'agissait de blancs, de blancs tels que les évoque l'historienne Sylvie Laurent et qui sont mûrs pour le fascisme en ce sens que, privilégiés (le white privilege ou privilège blanc qui fait bondir nos républicains), ils s'estiment pourtant victimes, spoliés et que ce fantasme tout autant que cette certitude nourrit leur paranoïa potentiellement meurtrière. Ce qui les effraie, c'est de voir que les enfants des esclaves noirs sont debout. Ces blancs, aux visages hallucinés à force de voir un monde qu'eux seuls voient, beuglaient l'équivalent de ce qu'aboient les militants lepénistes en meeting, à savoir "On est chez nous !", ce qui justifie leur prise de possession des lieux et leur saccage du bureau de Nancy Pelosi qui selon eux est le diable, c'est-à-dire une démocrate mais surtout une femme.
Ces gens étaient nombreux, certains venaient de l'autre bout des États-Unis (une femme, morte dans l'assaut, venait de Californie, par ex.) et cela atteste que Donald Trump, en vertu du principe énoncé par Mao selon lequel Le poisson pourrit par la tête, que Donald Trump a constitué une base de masse fasciste capable de se battre pour lui jusqu'au Capitole.
Ce sont les 4 années de Trump qui ont permis ça. Elles ont repolitisé et galvanisé des gens qui, paranoïaques, haineux, conspirationnistes, néo-nazis, complotistes, racistes, restaient jusque-là dans leurs égouts. Ils en sont sortis. Le diable Trump sortant d'une boîte républicaine les a introduits ou réintroduits dans la politique. Ils constituent une base de masse fasciste dont le parti est à la fois parlementaire et hors-la-loi, dans le strict rapport de force et, potentiellement, dans l'intimidation, le crime et le pogrom. 
On a eu des préfigurations de cela lors de manifs suprématistes mais aussi quand un jeune trumpiste évidemment suprématiste a tiré sur des hommes et des femmes pro-BLM dans le Wisconsin (rappel des faits, ici). Ce point, très inquiétant, ne concerne pas que les États-Unis ; il touche tout l'Occident blanc, notamment l'Europe de l'Est dont l'ex-RDA mais aussi la France où le Rassemblement national a désormais quasiment son rond de serviette pour le second tour de la Présidentielle.
Un pouvoir fasciste a des effets (je me souviens de Cornell West disant qu'une réelection de Trump installerait réellement le fascisme) et si certains sont nouveaux, adaptés aux sombres temps (dark times) que nous vivons, les fondamentaux du fascisme d'antan ne sont pas de l'ordre du passé. Un fasciste a la haine et à un moment, il faudra bien qu'il l'exprime. Comment ? Par la ratonnade, par le pogrom... Et ce qui donnera des ailes à cette engeance, ce qui décomplexera ces gens (selon un terme abominable à la mode), ce sera le pouvoir. Le pouvoir autorise, le pouvoir fasciste autorise le fascisme parmi les masses. Le poisson pourrit par la tête.
Ce qui s'est passé à Washington mais aussi ailleurs aux États-Unis pourrait donc tout à fait arriver ici, en France. Le parti de la famille Le Pen avait d'ailleurs envoyé des sbires en observateurs de l'élection et l'ex-maire Ravier d'un secteur de Marseille avait posté une vidéo où, galvanisé par le royaume des ténèbres qu'il croyait avoir sous les yeux, il s'en prenait aux gauchistes et autres antifas (antifascistes, donc) en relayant les rumeurs délirantes de fraude, d'élection volée, etc.
Le Pen, c'est Trump. Trump, c'est Le Pen. Ils ne partagent pas que la chevelure peroxydée, tous deux sont fascistes et les événements de mercredi nous invitent à ne pas relativiser l'extrême droite, la nouvelle extrême droite. Ils n'oseront pas, ils ne pourront pas... Ils n'oseront pas quoi ? Ils ne pourront pas quoi ? Aussi détestable que soit le pouvoir macronien, le RN peut encore faire pire et, du reste, la course à l'échalote engagée par la Macronie pour réduire Le Pen risque bien de se traduire pour nos technocrates imbus d'eux-mêmes et de mépris de classe en déshonneur et en défaite pour reprendre Churchill (autre suprématiste, hélas) en 1940.
Le fascisme peut ressortir comme jadis, en meute, et constitué d'une base de masse, future milice, d'un pouvoir raciste, à l'inégalité comme étendard et bien sûr autoritaire voire tyrannique. L'élection déplaisant aux allumés du Capitole, ils décidèrent d'aller en piétiner les résultats.

Trump vient de la télé, de la télé-réalité plus précisément. Ce genre de chose horrifiait le cathocommuniste (athée) Pasolini qui avait bien vu dans tout ça le néo-fascisme. Ce rôle de la télévision ne peut que nous interpeller puisqu'il concorde avec la régression dont nous atteignons le sommet avec Trump. Berlusconi aussi venait de la télé et c'est du reste Mitterrand qui l'introduisit dans le paysage audiovisuel français. Cette politique télé-fasciste a une ligne. Sarkozy, en mode mineur il est vrai, fut élu sur cette ligne : pas de tabou, droite décomplexée... Plus d'interdits, en gros. On peut tout dire (en réalité, c'est évidemment faux), on peut surtout dégueuler : dégueuler son racisme, dégueuler sa haine des intellectuels, dégueuler sa haine des fonctionnaires (en particulier des profs) et des gauchistes, comparer les noirs à des singes comme Sarkozy à Quotidien, etc.
Trump, dont la gravité qu'il représente excède évidemment celle de Berlusconi et Sarkozy, est néanmoins le terminus blafard de cette ligne-là, de cette ligne politique obscène, pornographique et fasciste où la pulsion la plus immonde tient lieu de pensée. Le saccage du bureau de Nancy Pelosi est le point ultime de cette ligne en définitive néofasciste mais il faut savoir que ce qui s'est passé outre-Atlantique peut se passer dans notre pays et qu'à Fréjus, il y aura des candidats à la batte de base ball et au pogrom islamophobe. Avant de dire castors celles et ceux qui ont refusé de voir Le Pen élue en 2017, il faut songer à ce qu'elle représente en écho à ce qui se passe en ce moment aux États-Unis. Macron est une calamité, un affreux réactionnaire, cela ne fait guère de doute. Mais, pour reprendre Ugo Palheta, le fascisme est une possibilité (ici) et il n'est pas à minorer. Tout le parlementarisme français a alimenté cette possibilité. L'islamophobie d'Etat, dont Charlie Hebdo est le journal officiel, vient de la gauche laïque et républicaine comme l'illustrent Mme Badinter et sa version farce ne comprenant pas tout, M. Manuel Valls.

Un dernier point est à signaler au sujet des événements sinistres de mercredi. Parmi les émeutiers, il y avait clairement des néo-nazis : on a vu un type avec un t-shirt "Auschwitz Camp" et d'autres avec cette inscription "6MWE" (i.e. 6 millions it wasn't enough) qui, antisémite, ne s'embarrasse même plus de quelque négationnisme mais assume, décomplexée, le génocide nazi en regrettant que le travail n'ait pas été terminé. Ceci est glaçant, bien sûr. Il n'y a, même, pas de mots pour dire l'abjection de tels slogans. On n'a pourtant pas entendu celles et ceux qui, telle une meute blanche, se sont jetés sur le texte de Houria Bouteldja, allant, comme Mme Ghozlan (plumitive embedded d'Israël en France) dans Marianne, jusqu'à demander le licenciement de son auteure de son travail.
C'est que Donald Trump, tout le monde le sait, aura été le plus pro-israélien des présidents US. Netanyahu le regrettera, du reste ; il ne s'en cache pas. Pour l'un comme l'autre, le sionisme est formidable : il vide le monde occidental de sa judéité tout en étant l'étendard d'une survivance classique du colonialisme blanc via la Palestine occupée.
Les nazis, déjà, avaient une réelle tolérance pour le sionisme avec lequel ils partageaient l'idée que l'Europe devait être vidée de ses juifs. Ceci est étayé par moult historiens et qui veut savoir sait (Henry Laurens, Philippe Burin, etc.).
Mais enfin, au vu de cette meute notamment composée de néo-nazis, on ne peut que valider cette blague citée par Eric Hazan : un philosémite est un antisémite qui aime les juifs.

Ce qui se profile n'est toutefois pas une fatalité. Il y a des mouvements aux États-Unis et Black lives matter est le plus en pointe, politiquement, contre le néo-fascisme. En France, foin d'une république vermoulue qui n'existe pour finir qu'au prix d'un compromis avec les royalistes, l'alternative est entre l'extrême droite et l'amour révolutionnaire. Il n'y a pas de fatalité mais sans politique organisée et décoloniale, nous risquons bien tous d'être dévorés tout cru. Ce n'est pas la République islamophobe terrifiée par le lepénisme qui fera rentrer les fascistes dans leur tanière. Ce qui représente un espoir, c'est un engagement politique contre le racisme d'Etat et pour l'égalité réelle, pour tous - à commencer par le droit de se vêtir comme on veut, à l'école compris. Cette politique-là peut mobiliser des masses solaires qui renverront à leurs ténèbres les Thénardier du Capitole ou de Montretout à Saint-Cloud.

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