Loin de Ventôse et pourtant (Le bonheur reste une idée neuve en Europe)

A quoi donc servait-il, franchement, de voter Hollande ? A chasser Sarkozy, certes. Mais après ? Le deloriste (bientôt doloriste) devenu Président de la République n'a pas plus de principes (politiques ou autres) que MM. Mitterrand, Chirac ou Sarkozy et la politique qu'il mène, d'entrée, montre une bonne fois pour toutes ce qu'il en est de la verbeuse deuxième gauche et du "parler vrai" du mendéso-rocardisme. Respecter les équilibres, être équilibré, viser au consensus... En vérité, épouser le monde tel qu'il va et, surtout, ne jamais brusquer la réaction sans cesse épaissie par la pusillanimité criminelle de la gauche non marxiste. François Hollande après Nicolas Sarkozy, c'est Tony Blair après la Dame de Fer !

Fut un temps où le jeune Saint-Just disait en annonçant ses très égalitaires Décrets de Ventôse (pré-socialistes, selon A. Mathiez) : Le bonheur est une idée neuve en Europe.

Que ce temps semble loin et perdu au fil des défaites politiques d'abord discursives ! MM. Sarkozy et Hollande se sont merveilleusement distribués les rôles. Le premier dans sa vulgarité constitutive disait "Pas de tabous !" pour justifier sa droitisation économico-sociétale violente et le second - le changement, c'est maintenant ! - gèle les "acquis" sarkozystes en se frottant les mains. Pour la politique émancipatrice, c'est un coup dont il faut prendre toute la mesure. S'en relever est possible en clivant d'abord dans la langue les choix politiques.

D'entrée, remontant bien au-delà du CNR, revendiquer le bonheur pour tous en tant que principe n'est pas une lubie puisque ce point était central en 1793-1794 (avant Thermidor) alors que la situation politique et sociale de la France était autrement plus dure. Le discours capitalo-parlementaire nous met la tête dans le sac en nous criant "Restriction ! Sacrifices ! Remboursement ! Impôts indirects ! Immigration choisie ! Ecole à refonder ! Management - mon amour - pour tous !"

C'est bien tout cela qu'il faut contester pied à pied.

Redire que non, il n'y a pas de problème de l'immigration d'abord parce que la vague migratoire est largement un fantasme, ensuite parce que dire que des hommes constituent un problème du fait d'une origine est un bien funeste départ et enfin parce que l'Etat est, en réalité, dans un ni-ni (ni expulsion, ni régularisation) qui place le prolétariat venu d'ailleurs dans une position de citoyens passifs corvéables à peu près à merci.

Reprendre l'argument que de l'argent il y en a... dans les caisses du capitalo-parlementarisme (et pas seulement du patronat !). Que nos élites autoproclamées donnent l'exemple. Que les députés, interdits de réélection, baissent sensiblement leur rémunération et leur train de vie ! Ce point est tellement vrai que nos "élites" - y compris à l'ENS - se précipitent, hormis quelques gauchistes à principes, dans le marigot parlementaire ou paraparlementaire. Le peuple va devoir se serrer la ceinture, ça va saigner mais, pas grave, à l'opposé de l'idéal intellectuel-prolétarien de Mai 1968, les étudiants brillants rejoindront la cohorte des décideurs. C'est l'époque Onfray et Sartre manque.

Exiger un discours étayé et précis sur l'Ecole au lieu de la soupe consensuelle médiatico-parlementaire (partagée d'ailleurs par Mediapart, c'est dire son épaisseur), soupe qui nous serine que l'ascenseur social est en panne avec en arrière-plan un fantasme IIIème République qui laisse entendre - délire pur ! - que jadis les enfants pauvres devenaient riches par l'Ecole. Il est temps de liquider, en pensée et en référence, la IIIème République post-thermidorienne !

En résumé, donc :

- Il n'y a pas de problème immigré. Notre souci, en revanche, c'est que les héritiers politiques des couards pétainistes et des aventuristes délirants des guerres coloniales menées par la France relèvent la tête (tête haute, certes, mais propre, vraiment ?...). Par conséquent, ne pas se tromper d'ennemi, dénoncer le ministre Valls sur son guéantisme à bas bruit et affirmer qu'en France comme dans n'importe quel pays démocratique digne de ce nom, quiconque vit et travaille ici est d'ici et ce d'où qu'il vienne.

- Sans même être spécialiste de l'économie (les peuples le sont-ils, du reste ? Cela leur interdit-il toute parole et toute révolte ?), refuser l'antienne consensuelle de la troïka UE-FMI-BCE et des ses serviteurs UMP et PS sur la dette au nom de ce qui est visible concernant la vie des gens dans ce pays et dans le reste de l'Europe. Les élites autoproclamées, après tout, ont quand même mené les peuples à la crise de 1929 ou, pour ce qui concerne la France, aux pleins pouvoirs à Pétain tandis que, par exemple, l'instituteur communiste du Limousin, Georges Guingouin, prenait les armes comme un peu plus tard l'ouvrier venu d'Arménie, le FTP-MOI Missak Manouchian. Ce qui est visible - et qu'une politique émancipatrice ne peut que refuser -, c'est la pauvreté imposée par l'Etat depuis des décennies au peuple des villes périphériques où ferment les usines et des campagnes désindustrialisées. Le principe politique de l'égalité - et/ou de la justice - congédie tout le reste - et l'intendance suivra !

- Exiger l'arrêt des contre-réformes qui liquident opiniâtrement l'Ecole de la République (de celle-ci, pour le coup, ne reste à peu près que son école...) pour ensuite crier à la faillite du système français d'instruction et le dézinguer plus encore. Il y a toujours des bons élèves qui changent de classe sociale via la réussite scolaire et les évolutions ne sont pas celles que l'on croit. De ce point de vue, si les pauvres sont plus pauvres, c'est le résultat d'une politique qui depuis trente ans au moins est au garde-à-vous devant la loi d'airain du Capital. Du reste, cette obsession pour l'argent coulant à flots touche désormais toute la société jusqu'à ceux qui hier étaient censés être les hussards noirs - ou rouges - de la République (une étude sur le devenir des normaliens serait intéressante...). Que l'Ecole soit soumise à ce régime-là est juste une épouvantable nouvelle.

 

L'ancien Président de la République désignait comme "tabou(s)" l'insupportable et l'inacceptable, c'est-à-dire en fait le thatchérisme à la française mâtiné d'un lepénisme républicain digéré par le consensus parlementaire et donc par l'Etat. Fut donc appelé tabou, l'obscène et, par certains aspects, l'insoutenable postvichyste à nouveau endossable comme l'a montré la place prise par Patrick Buisson dans l'organigramme décisionnel sarkozyste. Cette antienne-là fut longtemps l'apanage de l'extrême droite et notamment du sinistre Club de l'Horloge : fantasme d'une Ecole sclérosée, vieillotte et bien sûr marxiste qu'il faudrait nettoyer ; xénophobie assumée de l'Etat au nom de la préservation d'un occidentalisme blanc supposé consubstantiel à la France ; ultralibéralisme économique qui sélectionnerait les meilleurs.

Le nouveau pouvoir, à bien des égards ni de gauche, ni de droite mais blairiste à la française, est catastrophique en ceci qu'il s'avère discursivement incapable de contester le discours réactionnaire propagé par l'UMP entre 2007 et 2012. C'est en cela qu'il gèle les acquis du pouvoir précédent et ce faisant les consolide.

Laissons la notion de tabou au mieux à la psychanalyse et au pire aux tabloïds qui scrutent le sentimentalisme érotico-médiatique de l'aristocratie de la société du spectacle. Ce qui nous abaisse et rend toute politique émancipatrice faible, c'est le consensus. Certaines questions et/ou vérités ne peuvent plus être formulées même à son canari et ce qui est établi par le discours médiatico-parlementaire est un faix sur le dos du peuple réel.

Le bonheur reste une idée neuve en Europe et dans le monde et les réactionnaires, pour peu qu'on se charge de leur faire face, restent des tigres en papier. Cela n'a pas changé. Ils ne sont forts que de notre pusillanimité et de notre éparpillement. Que valaient la grande bourgeoise Alliot-Marie et son ami Ben Ali face à une population tunisienne redevenue peuple ?

Pour nous, ici mais en écho, avec le reste du monde, la tâche est de diffuser l'imprononçable pour la réaction. Et de réenchanter nos vies.

 

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Le peuple, c'est tous les gens du peuple.

L'argent, prenons-le là où il est et que les plus fortunés montrent l'exemple - sous la contrainte s'il le faut.

L'Ecole est pour tous, partout sur le territoire. L'instruction ne peut connaître plusieurs niveaux d'exigence et les moyens doivent être mis pour cela en dehors de tout lien à Pôle Emploi ou assimilés.

 

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Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. Tout le reste doit plier devant ce principe intangible.

 

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