Aulnay comme miroir de la réalité politique de la République française

Il est frappant de voir comment, hier et aujourd'hui, la ville d'Aulnay-sous-Bois concentre les politiques racistes et réactionnaires qui font consensus dans le parlementarisme français. Les candidats à la Présidentielle, singulièrement quand ils se réclament de la gauche, doivent se prononcer sur ces politiques-là.

Depuis plus de 30 ans, on peut lire au prisme d'une ville de Seine-Saint-Denis, Aulnay-sous-Bois, la généalogie d'une politique antipopulaire et raciste qui a, peu ou prou, reçu l'aval de toutes les grandes forces politiques du parlementarisme français. Ainsi, en 1982, peu après la victoire de Mitterrand, l'usine automobile d'Aulnay était en grève, préfigurant un printemps des OS dont, au fond, aucun bilan, sinon réactionnaire et raciste, n'a été tiré. Qui a ainsi soutenu, par exemple, que quiconque vit ici est d'ici et qu'étranger - ou immigré - n'est qu'une appellation destinée à faire croire que lesdits étrangers ou immigrés, niés dans leurs vies d'ouvriers de ce pays, ne seraient pas d'ici, de ce pays : la France ?
C'est hélas l'inverse qui s'est produit. La gauche au pouvoir, comme il est ici rappelé, n'a pas seulement baissé la tête face au Front national qui n'a eu de cesse de vouloir rejouer la guerre d'Algérie dans les villes et les cités populaires de la Seine-Saint-Denis notamment, elle a encouragé, via des déclarations et des politiques (le "seuil de tolérance" du PCF puis de Mitterrand, par exemple), la vision d'une France blanche et chrétienne, "française", dans laquelle désormais des beaufs avinés s'écrient sans vergogne lors de meetings électoraux lepénistes : on est chez nous !, comme si un pays et une maison, au passage, étaient comparables, comme si un espace public était privatif...
Des grèves de 1982, contemporaines du moment où la gauche endosse sans honte l'antienne sur un supposé "problème immigré" devenu depuis et aussi "problème avec l'islam", au viol du jeune Théo par une police républicaine largement lepénisée, on mesure donc à quel point Aulnay fait signifiant et à quel point, donc, cette ville est un concentré du poison politique subjectif distillé depuis plus de 30 ans par le consensus républicain parlementaire français. Consensus qui va toujours s'aggravant à tel point que l'élection, en mai, de Marine Le Pen à la Présidence de la République ne relève pas de l'absurdité pure, hélas.
Ces événements, à la longue généalogie, sont violents. Violents comme les déclarations de Defferre, Auroux ou Mauroy contre des ouvriers arabes en grève désignés comme "étrangers aux réalités sociales de la France", violents comme les policiers qui répriment des éléves devant un lycée à Stains, cette année, parce que ceux-ci, noirs et arabes pour la plupart, manifestent bruyamment contre la fin des ZEP par l'Etat, violents comme les contrôles au faciès et les insultes - racistes, la plupart du temps - subies par la jeunesse de ces villes et de ces quartiers. Pourtant, c'est Théo qui appelle à la paix civile et non pas la police (ni l'Etat, donc, ou alors en urgence et un peu tard via Hollande se rendant à l'hôpital).
La réponse à la question de savoir pourquoi, donc, la manifestation de samedi à Bobigny a dégénéré se trouve là. Idem pour les violences contre le mobilier urbain à Argenteuil ou bien à Stains, encore, dont on ne parle pas, ou peu, tant les gens qui vivent là-bas sont invisibilisés et méprisés par le consensus médiatico-parlementaire. Méprisés comme le sont leur travail, leurs vies, leurs existences rudes d'ouvriers et d'ouvrières.
Il faut bien avoir à l'esprit que l'Etat, pour la jeunesse racisée des villes et des quartiers populaires, c'est exclusivement la police et la ségrégation. C'est la raison pour laquelle, comme aux Etats-Unis où se tiennent des manifestations qui proclament Black lives matter, une partie de la jeunesse d'ici se révolte contre les inégalités sans cesse subies, que ce soit à l'embauche, pour trouver un logement et même, comme le montrent ici les récents refus petits-bourgeois de la nouvelle carte scolaire, à l'école.
Toute autre considération est vaine ou oiseuse. Refuser la violence ne mange pas de pain ; celle-ci est au fond légitime : qu'ont fait les gouvernements depuis les émeutes de 2005 qui durèrent 3 semaines ? Quel homme ou femme politique a proclamé la France pour tous et toutes, en dehors d'un vide slogan électoral, et comme pays qui se composerait de tous les gens qui y vivent ? Qui protège les cités de la police et de ses exactions ? Quand donc la justice a-t-elle été rendue, que ce soit pour Zyed, Bouna ou Adama Traoré ? Dès lors, quelle autre possibilité y a-t-il, pour la jeunesse racisée des cités populaires, que de se révolter ? C'est même le devoir de toutes celles et tous ceux qui se disent progressistes que de se lier aux cités et à sa jeunesse révoltée ! Jeunesse qui au fond est fidèle aux fondements bafoués de la République de 92, celle qui proclamait la liberté, l'égalité et la fraternité, et dont les bris de verre des abribus ou de quelque banque ne sont en quelque sorte que l'écume des choses.
Impossible en effet de rester neutre face à une police lepénisée et largement raciste à laquelle l'Etat républicain laisse les coudées franches. Il faut défendre les opprimé.e.s, en dépit même de leur violence éventuelle, car ils sont, comme le dit Victor Hugo dans Les Misérables, les barbares de la civilisation tandis que l'Etat et ses organisations politiques sont des civilisés, certes, mais de la barbarie (avec un bras armé policier purement barbare, lui).

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"En 93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares."

 

Victor Hugo,  Les Misérables.

 

 

 

 

 

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