Ce que nous dit la "une" anti-Soros de Valeurs actuelles

Valeurs actuelles, journal qui fait jonction entre droite de la droite et extrême droite, se fend d'une "une" digne des affiches nazies contre le Juif Süss. Quelques semaines après le manifeste islamophobe de Val, signé par certains journalistes de Valeurs actuelles, voilà qui nous rappelle ce qu'est fondamentalement l'antisémitisme et en quoi l'islamophobie en est le pendant conjoncturel.

La "une" de Valeurs actuelles, qui pourrait tout aussi bien s'appeler Valeurs éternelles, qui présente Georges Soros en complotiste contre la France qu'il destinerait, de ses doigts crochus sans doute, à une "submersion migratoire" forcément "islamiste" s'inscrit dans une tradition historique et politique. Elle évoque l'affiche du film nazi "Le Juif Süss" ou bien encore, production bien de chez nous, l'exposition "Le Juif et la France" qu'organisèrent les autorités collaboratrices et fantoches de la France pétainiste.
On peut trouver ça un peu surprenant si l'on prend au sérieux les fadaises haineuses de nos rrrrépublicains laïcs sur "le nouvel antisémitisme". Précisément, cet épisode vient rappeler que si la confusion entre la dénonciation de l'état d'apartheid israélien et "les juifs" est déplorable, elle est superficielle et démontable tandis que l'antisémitisme bien de chez nous, si l'on peut dire, est en vérité bien vivace. Il suffit de gratter et les placards pétainistes dont Valeurs est l'organe central s'ouvrent.
La "une" contre Soros est à comprendre en miroir de la tribune de Val, signée par les figures du consensus islamophobe médiatico-parlementaire. Valeurs actuelles, d'un côté, et Val et ses comparses de l'autre - mais ce sont en partie les mêmes - nous rappellent qu'au-delà des polémiques oiseuses sur les prétendus différents antisémitismes, il n'y a précisément qu'un seul antisémitisme dont le philosémitisme d'Etat n'est qu'un des avatars.
Que nous dit donc la "une" contre Soros ? Elle nous présente un "milliardaire" (les juifs sont forcément riches pour les antisémites) mais surtout un "financier mondial" et là, au-delà du nom qui fait écho à milliardaire, c'est l'adjectif qui est en vérité d'une extrême importance. Nos antisémites, dont certains ont signé la tribune des 300, détestent l'idée d'un peuple à l'échelle du monde. Les apatrides, la figure du juif transnational, voilà qui leur donne des sueurs froides et une angoisse folle. Les ancêtres politiques de Manuel Valls, aujourd'hui au garde-à-vous aux côtés d'Israël contre l'Iran, avaient sans doute de telles passions tristes. C'est bien pour cela que l'ex-premier ministre aime l'État Israël et, partant, en rappelle involontairement le caractère antisémite. 
C'est bien ce caractère antisémite de l'état israélien qui lui vaut les faveurs de toute la vieille droite pétainiste française et de ses alliés socialistes français. Israël, en effet, a assigné aux juifs, pense-t-elle, un sol. Ainsi le peuple juif, transnational, a-t-il à ses yeux rejoint la triste cohorte de la terre et des morts, chers à Barrès, et est enfin assigné à un sol, à une nation.
Soros, quoi que chacun puisse penser de ses vues politiques, ne s'inscrit pas dans ce schéma. Valeurs actuelles le hait parce qu'il ne s'inscrit pas dans le blanchiment et l'occidentalisation des juifs engendrés par la création d'Israël. Du coup, cette nébuleuse ressort tous les clichés antisémites que Val et ses comparses feignaient de croire disparus. Force est de constater qu'ils ne le sont pas et que toute tentative de porter une figure juive authentique, comme disait Sartre, serait traitée de la même manière par nos philosémites pro-sionistes. C'est bien en cela que le manifeste de Val et cette "une" se complètent.
Ce que détestent nos plumitifs consensuels, c'est l'internationalisme. Ils ont, pour certains, de l'universel plein la bouche mais ils ne supportent pas les peuples et les figures transnationaux ou apatrides. D'où, peut-être, le traitement français des réfugiés mais aussi et surtout l'islamophobie violente et consensuelle. 
Certes, l'indépendance de l'Algérie qu'une large partie du pays n'a pas digéré explique cette haine tenace mais pas seulement. À bien écouter les discours de l'extrême droite, on perçoit que l'Oumma a pris chez certains la place du juif mondialiste. C'est frappant chez Philippe de Villiers, dans son obsession des minarets en lieu et place des cloches. C'est frappant aussi dans la caricature de Houria Bouteldja dans un article du Canard enchaîné il y a quelques mois.
La "une" sur Soros a donc malgré elle une vertu. Elle rappelle que le combat contre les haines raciales ne se divise pas. Une tribune prétendument contre l'antisémitisme qui s'en prend aux musulmans n'a ainsi pour dessein que de défendre la politique israélienne et ses crimes. Elle valide l'assignation identitaire des "juifs" et autorise une ligne éditoriale comme celle de Valeurs actuelles. Une ligne qui exècre ce que Jean-Claude Milner appelle, dans un subtil antisémitisme, "le Juif de négation".
L'antisémitisme n'est en sourdine que parce qu'il y a Israël. C'est dire si cet état est une figure de liquidation subjective des juifs. Décidément, le philosémitisme n'est qu'une variante de l'antisémitisme. L'islamophobie, qui est aussi une haine contre une figure transnationale, est un pendant conjoncturel de l'antisémitisme.

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