Au détour d'une réunion au lycée, le pays et les gens réels.

De la haine de classe qui, avec la xénophobie assumée de l'Etat, caractérise le pouvoir, la politique et le discours sarkozystes ressort souvent le faux truisme selon lequel, dans les cités populaires, les parents ne s'occupent pas de leurs enfants et qu'après tout, c'est bien de leur faute à ces pelés, ces galeux si leur marmaille tourne racaille.

Cette idée, hélas, contamine beaucoup de monde. Discutez autour de vous des banlieues prolétaires où vit principalement le peuple multinational de ce pays, vous constaterez que l'antienne des parents démissionnaires et, il faut bien le dire, ensauvagés est répandue. Cette vision du peuple est aussi forte que fausse et, si je puis dire, elle mériterait, une fois encore de convoquer Mao Zedong qui disait : "Sans enquête, pas de droit à la parole !"

Il se trouve que je suis professeur de Lettres en Seine-Saint-Denis depuis plus de 10 ans et depuis plus de 7 ans dans un lycée d'une banlieue dite chaude avec une cité qui fait souvent parler d'elle pour ses trafics de drogue, ses règlements de comptes et ses morts, parfois. Cette cité jouxte le lycée où je travaille et de nombreux élèves, naturellement, en viennent. C'est un lieu béni pour l'enquête.

J'avais hier soir, en qualité de professeur principal d'une classe de seconde, une réunion destinée à rencontrer les parents des élèves et les informer du début d'année de leurs enfants. Comme à chaque fois, cette rencontre a battu en brèche tous les clichés réactionnaires et gorgés de morgue de classe du discours ambiant dominant. J'aurais même pu inviter Finkielkraut : d'une certaine façon, à moins qu'il ne soit vraiment islamophobe et/ou arabophobe, il aurait été aux anges.

Voilà des parents respectueux des professeurs de leurs enfants, qui s'enquièrent de savoir si leur fils/ leur fille est sérieux ou sérieuse en classe et, surtout, les parents viennent presque tous ! Alors oui, ils ont des visages qu'on ne voit plus beaucoup via les canaux de représentation officiels. Visages marqués par des vies de travail dur, femmes voilées, familles dans lesquelles il arrive qu'un plus jeune doive traduire ce que mes collègues ou moi disons... Mais enfin, voilà des parents soucieux qui bien souvent renchérissent dans le sens de l'enseignant lorsque par exemple il est reproché à l'élève de ne pas assez travailler ou de manquer de sérieux... N'est-ce pas l'essentiel ?

Les codes culturels sans doute ont évolué, changé et la banlieue rouge n'est plus peuplée exclusivement d'ouvriers PC plus ou moins politisés. Mais le rapport au travail, à l'Ecole, au(x) professeur(s)... Cela n'a pas changé. Les femmes d'hier, j'en suis sûr, étaient l'équivalent de mon arrière-grand-mère paternelle qui, ouvrière de la Manche, regardait, béate, son fils lentement devenir centralien en ne jurant que par l'Ecole, les maîtres et la République. Mon arrière-grand-mère était catholique un peu bigotte ; elle serait peut-être musulmane aujourd'hui. Point.

Evidemment qu'il y a des parents indignes mais ni plus, ni moins qu'ailleurs. En outre, les parents de mes élèves - la ville dans laquelle je travaille est la deuxième la plus pauvre de France - font la plupart du temps des métiers pénibles et il y a, du reste, un fort taux de familles monoparentales du fait de décès précoces (on meurt toujours plus et plus tôt chez les ouvriers). Cela n'empêche pas les parents de venir, de se libérer. Ils étaient nombreux hier.

Chaque réunion de ce type, donc, met à mal le discours sur les parents démissionnaires. Au contraire, ces parents-là, malgré des existences rudes, se soucient de leurs enfants et de leur réussite à l'Ecole. Tout autre discours est un déni de réel dont la fonction est de renforcer la politique raciste de classe de l'Etat. Le problème, c'est qu'un tel discours est véhiculé aussi par la gauche. Celle-ci, si elle revient au pouvoir l'année prochaine, remettra-t-elle en cause la suppression des allocations pour les élèves absentéistes ?

En tout état de cause, puisqu'il faut tordre le cou aux idées reçues, que chacun aille aux cités et aux écoles qui s'y trouvent. Pour la situation générale du pays, ce pourrait être positif.

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