L'histoire vue d'en bas: trois ouvrages indispensables

Face aux nostalgies douteuses du «récit national», une nouvelle histoire «vu d'en bas» refuse de se mettre au service des puissants. Elle convoque le passé de ceux qui luttent et se battent. Faite à hauteur de femmes et d'hommes, voilà trois exemples de cette histoire nouvelle, qui nous donnent des motifs de réflexion, des raisons d'agir et d'espérer.

L'histoire officielle et la mémoire des vaincus : entre Walter Benjamin et Marc Bloch

michel-ragon-memoire-des-vaincus

La Mémoire des vaincus est le titre d'un ouvrage de fiction de Michel Ragon paru en 1989. : La première de couverture est illustrée avec le tableau Il Quarto Stato (le "quatriéme état" désigne le prolétariat)  du peintre Giuseppe Pellizza da Volpedo.

Avant d'analyser plus en détail les trois ouvrages que j’ai choisi de vous présenter, dans un premier temps partons de la conception singulière d’histoire qui les rassemble malgré leurs différences. Et commençons par remarquer que l'histoire a toujours été faite par ceux qui se considéraient peu ou prou comme les vainqueurs. D'une double façon, l'une grossière et l'autre plus subtile :

Les vainqueurs ce sont eux qui font écrire les livres d'histoires, et ceux là sont souvent (mais pas toujours) à leur gloire. Le passé doit conduire directement à leur triomphe, sinon a leur gloire, et leurs ancêtres doivent être respectés. Le passé est toujours vivant, mais il est contrôlé comme dans la géniale dystopie de Georges Orwell "1984" Et comme dans le roman, c'est un travail continuel ou des générations de serviteurs zélés réécrivent continue ment les livres d'histoire selon les incertitudes du présent. Sauf que la grande différence avec le stalinisme que l'ouvrage d'Orwell tentait de décrire, les serviteurs zélés ne sont pas tous médiocres (contrairement à ceux du "mensonge déconcertant") loin de là !

Mais aussi les "vainqueurs" sans déterminer obligatoirement directement le contenu des livres d'histoires parviennent à influencer la conception même de l'histoire a travers un idéal type fait de rigueur scientifique, d'objets historiques légitimes et de conceptions autorisées de la flèche du temps. Walter Benjamin, penseur atypique et "sentinelle messianique" selon la belle formule de Daniel Bensaïd a réduit cette conception a néant dans une série de thèses "sur le concept d'histoire" ou il déconstruisait cette "science historiques" aux relents par trop positivistes. Peu avant de se suicider alors qu'il tentait de fuir la France pour échapper au nazisme, il avait écrit ces "thèses sur le concept d'histoire, une des pépites les plus brillante de ce chercheur de l'or du temps (or du temps caché dans la gangue putréfié du nazisme, des "démocraties" en décomposition avancée, et de la catastrophe en permanence qu'est le progrès....

 À l’historien qui veut revivre une époque, Fustel de Coulanges recommande d’oublier tout ce qui s’est passé ensuite. Mieux vaut ne pas qualifier une méthode que le matérialisme historique a battue en brèche. C’est la méthode de l’intropathie. Elle est née de la paresse du cœur, de l’acedia qui désespère de maîtriser la véritable image historique, celle qui brille de façon fugitive. Les théologiens du Moyen-Âge considéraient l’acedia comme la source de la tristesse. Flaubert, qui la connaissait bien, écrit : “Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour ressusciter Carthage.” La nature de cette tristesse devient plus évidente lorsqu’on se demande avec qui proprement, l’historiographie historiciste entre en intropathie. La réponse est inéluctable : avec le vainqueur. Or quiconque domine est toujours héritier de tous les vainqueurs. Entrer en intropathie avec le vainqueur bénéficie toujours par conséquent à quiconque domine. Tous ceux qui jusqu’ici ont remporté la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps des vaincus d’aujourd’hui. À ce cortège triomphal, comme ce fut toujours l’usage, appartient aussi le butin. Ce qu’on définit comme biens culturels. Quiconque professe le matérialisme historique ne les peut envisager que d’un regard plein de distance. Car, tous en bloc, dès qu’on songe à leur origine, comment ne pas frémir d’effroi ? Ils ne sont pas nés du seul effort des grands génies qui les créèrent mais en même temps de l’anonyme corvée imposée aux contemporains de ces génies. Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie. Et la même barbarie qui les affecte, affecte tout aussi bien le processus de leur transmission de main en main. C’est pourquoi, autant qu’il le peut, le théoricien du matérialisme historique se détourne d’eux. Sa tâche, croit-il, est de brosser l’histoire à rebrousse-poil. 

Mais on peut également se fixer comme matériaux pertinents permettant de penser l'histoire à nouveaux frais les réflexions fructueuses de Marc Bloch sur le métier d'historien. De ce dernier, on connais surtout le destin tragique et l'engagement patriotique dans la résistance. Fusillé par les allemands, ses travaux d'historiens ont été comme relativisés par son comportement héroïque et sa mort tragique. Son rôle est cependant considérable dans une série de révolutions conceptuelles du métier d'historien, d'abord par la création avec Lucien Febre de "l'école des annales" ou il innova fortement déjà en développant une pluridisciplinarité qui faisait sortir l'historien de son splendide isolement, et en invitant a une "histoire matérialiste" attentif aux productions matérielles et aux traces. Une histoire qui ne se cantonnait pas non plus uniquement à la biographie des rois et des chefs de guerre, mais qui parlait également d'un peuple jusque là presque oublié.

Or longtemps l'historien a passé pour une manière de juge des Enfers, chargé de distribuer aux héros morts l'éloge ou le blâme. Il faut croire que cette attitude répond à un instinct puissamment enraciné. Car tous les maîtres qui ont eu à corriger des travaux d'étudiants savent combien ces jeunes gens se laissent difficilement dissuader de jouer, du haut de leurs pupitres, les Minos ou les Osiris. C'est, plus que jamais, le mot de Pascal : « tout le monde fait le dieu en jugeant : cela est bon ou mauvais ». On oublie qu'un jugement de valeur n'a de raison d'être que comme la préparation d'un acte et de sens seulement par rapport à un système de références morales, délibérément acceptées. Dans la vie quotidienne, les besoins de la conduite nous imposent cet étiquetage, ordinairement assez sommaire. Là où nous ne pouvons plus rien, là où les idéaux communément reçus diffèrent profondément des nôtres, il n'est plus qu'un embarras. Pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés, sommes-nous donc si sûrs de nous et de notre temps ? Élevant à l'absolu les critères, tout relatifs, d'un individu, d'un parti ou d'une génération, quelle plaisanterie d'en infliger les normes à la façon dont Scylla gouverna Rome ou Richelieu les Etats du roi très chrétien ! Comme d'ailleurs rien n'est plus variable, par nature, que de pareils arrêts, soumis à toutes les fluctuations de la conscience collective ou du caprice personnel, l'histoire, en permettant trop souvent au palmarès de prendre le pas sur le carnet d'expériences, s'est gratuitement donné l'air de la plus incertaine des disciplines : aux creux réquisitoires succèdent autant de vaines réhabilitations. Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous simplement quel fut Robespierre. Encore si le jugement ne faisait que suivre l'explication le lecteur en serait quitte pour sauter la page. Par malheur à force de juger, on finit presque fatalement par perdre jusqu'au goût d'expliquer.

Les trois ouvrages dont je vais vous parler chacun à sa manière "brossent l'histoire à rebrousse poil" Le premier, "les luttes et les réves" balait l'histoire des révoltes, des mobilisations et de celles et ceux qui se sont levées "contre" de 1650 (date de la promulgation du "code noir" de sinistre mémoire et de la révocation de l'édit de nantes, ce qui entrainera pour l'un ce crime contre l'humanité qu'est l'esclavage occidental, l'autre une des guerre de religion les plus féroce et les plus sanglante) L'autre, écrit par Jean Chérass (connus par ses réalisations télévisuelle de haute tenue) condense l'expérience révolutionnaire de la commune, expérience de peu de temps (en tout elle n'a durée que quelques mois) et de haute importance (Marx en faisait le hic et nunc de sa conception révolutionnaire, les libertaires ont aussi été fortement impressionnés par son importance, et de multiples forces politiques remettant en cause le monde tel qu'il va (mal) lui rendent régulièrement hommage. Enfin, Edwy Plenel permet au plus grand nombre de découvrir un outil remarquable, le "dictionnaire bibliographique du mouvement ouvrier", plus connu par le nom de celui qui en fut l'initiateur et la cheville ouvrière Jean Maitron. Celui ci s'était fixé la tache herculéenne de faire connaitre tous les militants ouvriers de l'histoire, du plus connu au plus obscur, et ce quelque soit son orientation politique dans le mouvement ouvrier (qu'il soit communiste ou anarchiste, stalinien ou trotskyste)

Une mémoire de longue durée : les luttes et les rêves

les-luttes-et-les-reves

 Michelle Zancarini-Fournel est professeurs d'histoire à l'université de LyonI. Elle est surtout connue pour ses travaux sur le genre et sur l'histoire des femmes. Elle a également fait un travail remarqué sur mai 68. Son ouvrage "Les luttes et les réves" constitue un travail considérable de mise en perspective des multiples mouvements qui ont traversés la société depuis 4 siécles. Car "Les luttes et les réves" est en même temps qu'un travail historique de haute tenue, une prise de position politique.  

Faire un panorama de "nos luttes et nos réves" implique un commencement et une fin. Contrairement aux fantasmes d'un penseur aujourd'hui oublié, l'histoire n'a pas de fins et donc le récit ne s'arrête pas. Par contre il faut un point de départ, et Michelle Zancarini-Fournel le fixe à l'année 1650. Cette année est décisive a deux points de vue : d'une part c'est l'année à laquelle rentre en vigueur le "code noir". Ecrit par Colbert, c'est une législation royale sur l'esclavage, qui correspond à une période ou celui ci prend une ampleur telle qu'il devient central pour l'état français. D'autre part, c'est aussi la période de guerre civile ouvert par la révocation de l'édit de Nantes.

Cela ouvre également une période marquée par la montée en puissance du capitalisme qui se constitue doucement en systéme tout du long de la fin du XVII siécle et de tous le XVIII siécle. Le capitalisme sucrier, le capitalisme banquier, tout ça débouchant sur le formidable développement du capitalisme industriel au XIX siécle. Ce premier capitalisme n'a pas les pudeurs (toutes relatives et limitées a un certain cercle) d'aujourd'hui : c'est un systéme d'une brutalité et d'une cruauté extréme, que ce soit dans le cadre de la société esclavagiste, mais également en France métropolitaine ?

 Evidemment, cette brutalité n'allait pas sans susciter des réactions. Réactions multiples dont l'auteure ne rabat jamais la singularité sur le caractère toujours collectif de la réaction de révolte. En particulier dans le cas des femmes dont la révolte sera déterminante lors de tous les épisodes révolutionnaires mais aussi dans le cas des "colonies" dont elle tient le compte attentif des résistances et des émeutes. On verra les femmes faire basculer le cours de la révolution française de 1789, mais aussi de multiples exemples de "belles individualités" dans cet ensemble d'actions collectives. Parmi la foule de portraits de cette histoire incarnée, retenons alors, comme un condensé des préoccupations de l’auteure, celui de Solitude, esclave métisse née d’un viol et devenue marronne : elle se distingua lors des combats qui eurent lieu en 1802 en Guadeloupe et fut pendue le lendemain de son accouchement.

Une des forces de cet ouvrage, c'est qu'il fait fi d'une vision "unitaire" du peuple. Celui ci est au contraire parcouru de conflits, divisions, stratifications. Il y a également des phénoménes "minoritaires" mais importants, des spécificités géographiques, ou encore "the last but not least" la xénophobie ouvriére contre laquelle le mouvement ouvrier naissant n'allais pas cesser de lutter.

Mais elle montre aussi que rien n'est figé, et que souvent sous le feu de mobilisations sociales considérables, les individus peuvent évoluer du tout au tout, et que celui ou celle qui exprimait hiers des préjugés racistes peut devenir en un temps record un internationaliste conséquent et devenir un antiraciste convaincu et efficace.

Ce qui est véritablement enthousiasmant dans cette histoire, c'est qu'elle montre la capacité d'imagination et d'inovation de populations dont les grands esprits font pourtant si peu de cas. Cette "vile populace" a des capacités formidables. On voit réapparaitre des formes d'actions oubliées, que ce soit dans le domaine de l'éducation mais aussi de la gestion du collectif, par exemple dans le domaine du logement (grande préoccupation populaire par exemple pour les ouvriers et ouvrières parisiennes du XIX siécle) ou dans la création de multiples organismes collectifs (mutuelles, coopératives, etc)

greve-limoge-visu-1024x653

Une des richesses de cet ouvrage est de ne pas montrer le peuple comme un "peuple masse" indiférencié. C'est un peuple composé d'individualités, et souvent d'individualités fortes. Pour autant, il n'y a pas dissolution d'une identité collective par une pullulation d'identités individuelles. Mais à aucun moment l'auteure ne cherche a rebattre l'une sur l'autre.  Mais pour autant, les valeurs collectives existent cependant, et elle retrouve les accents du Georges Orwell du "Quai de Wigan". En particulier quand elle rappelle l'importance d'un "ethos" populaire ou celle encore plus décisive de "l'économie morale" Cette importante notion a été mise à l'honneur par l'historien anglais EP Thomson, auteur d'une décisive "Histoire de la Formation de la classe ouvriére en Angleterre" qui fait encore autorité. Elle désigne un ensemble de pratiques et de valeurs politiques, infra-politiques et culturelles communautaires qui visent à la défense des intérêts de la communauté même sur le plan économique. Ce concept a été introduit subrepticement dans The making of the English working class (1963, p.68 et 222), où il écrit que les pillages de magasins en période de hausse des prix « étaient légitimés par l'affirmation d'une économie morale plus ancienne qui enseignait l'immoralité de méthodes iniques pour faire monter les prix des aliments en profitant des besoins du peuple. »

30-glorieuses

Les pages plus contemporaines sont aussi remarquables que celles plus anciennes. La période ouverte par la libération de la France en 1945 est ainsi assez remarquable. Les trente glorieuses y deviennent les "trente piteuses", avec le contrecoup de la guerre d’Algérie et la liquidation du monde paysan qui s'effectue à la méme période.  Michelle Zancarini-Fournel est une spécialiste de 1968 et les pages consacrées à cet événement décisif rompent avec le discours dominant qui veut "oublier mai 68". Bien entendu, l'importance de la gréve générale n'est pas oubliée et l'insubordination ouvrière qui en est la conséquence non plus. Mais de multiples luttes sont évoquée, dans un foisonnement qui donne parfois le tournis. Bien entendu les luttes de femmes font l'objet d'un important développement, et rappellent la richesse des débats mais aussi la vigueur des conflits. 

La période contemporaine se clos sur la problématique la plus récente, le chapitre final sur la France post coloniale. La aussi se retrouvent un foisonnement d'initiatives, d'individus, de forces souvent opposées qui pourraient rendre les échanges peu clair, mais le talent synthétique de Michelle Zancarini-Fournel fait merveille. Il n'empéche qu'a la différence d'autres sujets développés dans cet ouvrage, ces discussions sont encore en cours, non tranchés. 

Au final, un ouvrage remarquable et d'un contenu d'une richesse tout a fait étonnante. Cet immense effort de collecte et de synthèse repose sur un travail tissé de multiples collaborations ainsi qu’en témoignent les longs remerciements affectueux déposés en fin d’ouvrage. Qu'ils soient également remercié par le lecteur reconnaissant.

La Commune de 1871 : un passé toujours présent

9782365121583fs

La commune de paris a durée un temps extrémement bref : elle a brillé au firmament seulement pendant 72 jours, mais elle s'est inscrite profondément dans la mémoire collective. Dans un premier ouvrage (l'autre devrait suivre bientot) Jean Chérasse surtout connu pour ses réalisations télévisuelles sur l'histoire nous livre un livre sans pareil sur cette période inouie et méconnue. Son ouvrage prend la forme d'une "éphéméride", d'un compte rendu au jours le jours de cette révolution exemplaire, qui allait impressionner des marxistes aux anarchistes, des sociaux démocrates aux libertaires. 

Il commence par nous raconter une histoire de fleur : la commune nous dit il, c'est comme la fleur nommée "immortelle". Pour moi, c'était l'églantine, le symbole constant du mouvement ouvrier qui distribuait les églantines rouges au premier mai. Les historiens ont documentés les efforts payé de succés du maréchal Le Pen pour substituer à la révolutionnaire Eglantine Rouge un muguet blanc qui collait mieux avec les opinions de la réaction française.

L'enthousiasme des premiers jours est absolument fabuleux : la commune au jours le jours prend des mesures d'une nouveauté totale, elle pose les questions que depuis tous les mouvements similaires ont débattus a nouveaux frais (pendant juin 36 ou mai 68 on voit aussi ces regroupements spontanés, ces espaces de liberté ouverts aux quatre vents) C'est quelquefois brouillon, mais toujours généreux.

Cette générosité se paiera plus tard au prix fort. Et elle se paiera doublement, les bolcheviques qui auront le sentiment (réel ou illusoire) de continuer l'oeuvre de la commune ne voulant surtout pas connaitre son sort. C'est une obsession de lénine (qui tient avant tout a tenir plus des 72 jours de la commune) qui tordera sans doute un peu trop "le baton dans l'autre sens". 

Un autre aspect est rendu admirablement bien dans l'ouvrage de Jean Chérasse, c'est la pluralité de ceux et celles qui ont fait la commune, et qui viennent de tous les millieux sociaux, d'un ensemble de gens d'idéologies totalement différentes, et quelquefois opposées (il y a des marxistes, des socialistes, des anarchistes, des républicains, des francs maçons, et tant d'autres qui ne se résument pas à un "isme" quelconque. En fait, contrairement au vingtiéme siécle ou l'action révoltutionnaire, c'est l'action "des vastes masses", on peut considérer la commune de paris comme typique de l'action des "multitudes

Il y a quelques années, la mode n'était pas encore au "populaire" dans ses multiples équivalences, mais aux "multitudes" en raison d'un ouvrage roboratif de Tony Négri qui semblait (à l'époque) ouvrir une perspective politique concrète aux mobilisations altermondialistes qui se multipliaient alors. Le problème c'est que la "belle nationale" pour ne pas dire l'autoroute s'est avérée une impasse. Et le concept a disparu en même temps que tony negri sombrait dans le soutien inconditionnel à l'union européenne (qu'il présentait comme une solution plausible aux impasses nationales).Pourtant si il y a bien un moment historique ou le mot de "multitudes" fonctionne parfaitement, c'est bien à l'époque de la commune. De ce point de vue cet ouvrage nous fait vivre cette chaleureuse rencontre des multitudes, multitudes sociales, multitudes culturelles, multitudes du coeur et de la raison

 La commune c'est une aventure contrariée. Y plane dés les premier jours le parfum de la défaite. C'est un poste de gardes républicain décimées par les versaillais. Ce sont des forts repris sans trop de combat par ces mêmes versaillais. Mais même si la défaite était au bout, ils n'arriverons a faire passer le gout de féte de toute véritable révolution que dans les derniers jours, quand les rues se teinterons de sang et que les quartiers populaires susceptible de loger des populations sympathisant avec les idéaux de la commune seront couleur d'incendie.

Une des caractéristiques les plus troublantes de la Commune est ce curieux mélande d'audaces et  de renoncements. Leur audace tient d'abord au formidable réservoir d'initiatives et d'innovations qu'a récelé la commune alors qu'elle a eu si peu de temps pour s'exprimer.  La démocratie par en bas, l’imbrication nécessaire de l’économique, du social, du politique voire du culturel, la dignité nécessaire du travail comme base de la créativité… Autant de choses que les communards ne firent sans doute qu’entrevoir, dont rien ne dit qu’ils les auraient maîtrisées jusqu’au bout, mais qu’ils eurent l’audace populaire d’affirmer. Mais les renoncements vont couter cher. Renoncement au plan militaire. Contrairement aux versaillais, qui vont tout faire pour que cette expérience inédite soit noyée dans le sang (et y parvenir, hélas) les partisans de la commune ne veulent pas "faire couler le sang", et vont chercher réguliérement un "accord" avec les versaillais que jamais ils ne trouveront (ce n'est pas du tout le désir des Versaillais de parvenir a un tel accord) C'est que le peuple de paris est pacifiste, patriote également. Il ne comprend pas pourquoi les Versaillais n'auront aucun mal a trouver une oreille attentive chez les Allemands qui aiderons les Versaillais à mater la révolte populaire. C'est d'ailleurs une situation qui s'est reproduite plus tard, quand l'urss avait a faire face à l'ensemble des forces coalisées contre elle...

Mais la situation militaire n'est pas le seul domaine ou la commune va faire preuve d'une pusillanimité coupable. Dans le domaine économique aussi, elle méle audace certaine et renoncements. Le principal reproche que Marx fit à la commune n'est pas de ne pas avoir organisé sa défense a la maniére d'une armée professionnelle. Par contre, il lui reprocha vertement de ne pas avoir saisi les avoirs disponible à la banque de France, ni même d'avoir menacé de le faire : « Outre qu’elle fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l’être. Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût cependant pu obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – seul objectif réalisable à l’époque. À elle seule, la réquisition de la Banque de France eût mis un terme aux rodomontades versaillaises.  » Prosper-Olivier Lissagaray note, dans son Histoire de la Commune de 1871, parue en 1876 : « Toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l’ennemi, la caisse. La Commune est la seule qui ait refusé. Elle abolit le budget des cultes qui était à Versailles et resta en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu’elle avait sous la main. ». La remise en cause du capitalisme et des moyens privés de production ne faisaient pas partie du programme de la commune. Ce fut une faiblesse véritable de la part de la commune, et on peut regretter que cet aspect là ne soit pas plus développé dans "les 36 immortelles"

Il est vrai que le compte rendu au jour le jour montre surtout la catastrophe qui vient : d'une faiblesse insigne sur le plan militaire on passe à une situation difficile, puis intenable, rythmée par la montée en puissance militaire des versaillais. Dés le début, ceux ci possédaient des lieux stratégique, comme le mont Valérien qui leur permettaient de bombarder Paris. Rapidement leur troupes vont pouvoir pénétrer dans paris et y commettre des exactions dont la cruauté doit etre rappelée. A chaque fois qu’ils prennent de nouvelles positions, les Versaillais achèvent les blessés et même les infirmières présentes pour les soigner. L'exécution sans sommations et sans procés est le mode normal de fonctionnement de leurs troupes. Tout individu, homme femme enfant vieillard est susceptible d'etre passé par les armes si il ou elle se trouve dans la zone de combat  Et les exécutions sommaires, les massacres sans justification vont se multiplier  Après la victoire des Versaillais, les massacres vont se poursuivre avec notamment 400 personnes fusillées à la prison de Mazas et 1907 exécutions à la Roquette en une seule journée. Le bilan de la "semaine sanglante" sera terrible. En 1876, Prosper Olivier Lassaragaray chiffrera a plus de 20000 le nombre de fusillés plus 3000 mort au combat. D'autres chiffres sont plus terribles encore et le chiffre des morts attendra les 30000 morts.

Reste a faire le bilan de la Commune. Malgré ses échecs et ses limites, celle ci reste porteuse d'un formidable espoir. Nombre de ses idées n'ont pu être appliquées dans les conditions et dans le laps de temps dont a bénéficié la commune. Reste que nombres de celles ci ont été reprises, quelquefois sous une forme dévoyée. Qu'on songe à la laïcité, à la séparation de l'église et de l'état. Que l'on songe à la politique éducative extrêmement dynamique de la Commune. A l'exigence de justice sociale et de démocratie réelle, toujours actuelle plus de 150 ans aprés que la Commune ait été noyés dans le sang.

Mémoires ouvrières : Le "maitron", la bible des oubliés

voyages-en-terre-despoiir

Ce n'est pas le dernier livre d'Edwy Plenel mais c'est sans doute celui que j'ai le plus apprécié récemment. Il cherche a rendre sensible le travail fabuleux qu'a accompli le  Dictionnaire Bibliographique du mouvement ouvrier", plus connu sous le nom de son promoteur et inlassable cheville ouvrière, le "maitron", qui relate de la façon la plus précise et la plus circonstanciée le destin de l'ensemble des militants du mouvement ouvrier, des origines aprés 1789 jusqu'a 1968. Un travail formidable accompli par toute une équipe d'historiens (le plus souvent eux même inscrits dans les luttes de leur temps) relatée par  le "maitron".

Ce voyage est une invitation à se promener sur le continent des obscurs. A partir à la recherche de celles et ceux dont le souvenir est effacé par les puissants et les dominants, qui réquisitionnent l'Histoire à leur profit. Bref, à aller à la rencontre de tous ces militant-e-s de l'égalité sans lesquels nos idéaux démocratiques et sociaux n'auraient jamais vu le jour. Or seul le Maitron, cet immense dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social, avec ses milliers de héros inconnus ou méconnus, donne librement accès à ces territoires oubliés, sur une longue durée qui va de 1789 à 1968.

Un des aspect le plus appréciable de cet ouvrage (ou plutot, de cet ensemble d'ouvrages, lesquels en "volume papier" composent une bibliothéque compléte à eux seuls) est le choix délibéré (et rare) de ne privilégier aucun courant particulier du mouvement ouvrier, aucun groupe spécifique, aucune origine nationale, aucun genre prédéterminé. On y trouve toutes les tendances du mouvement ouvrier dignement représentée, des anarchistes aux communistes (et la dedans toutes les sortes de communistes), des syndicalistes, des militants de l'éducation populaire, des coopérateurs et des créateurs infatigables d'associations de toute sorte, mais aussi tout un ensemble de militants anticolonialistes ainsi qu'un certain nombre de femmes oeuvrant dans le féminisme prolétarien.

On peut utiliser cet ouvrage pour des recherches précises, et on y trouvera une richesse et une pertinence, une rigueur tout a fait remarquable, mais on peut procéder comme Edwy Plenel et butiner au gré de ses humeurs et de ses gouts. On y trouvera alors des remaquables personnes, des aventures rarement racontées, de beaux bouts d'une belle humanité.

La période étudiée par le maitron  couvre l'ensemble de l'histoire du mouvement ouvrier moderne. Il n'y a donc pas que ces périodes emblématiques, celles ou les révolutionnaires selon le beau mot de marx "sont monté à l'assaut du ciel", celle des "grandes dates", de la commune, des résolutions du XIX siécle (1830,1848 et quelques autres) cellesde 36, celles de la résistance (ou le mouvement ouvrier a écrit des pages inoubliables dans l'histoire de France) ou de 1968. Mais il y a aussi les périodes "difficiles", celles ou il faut tenir, celle ou comme le disait Victor Serge, militant pasé de la bande à bonnot à la révolution russe avant de se battre contre le stalinisme "il est minuit dans le siécle"

«Acte de fidélité et geste de survie, ce livre interroge dans un premier temps le sort des vaincus dans l’Histoire puis part “à sauts et à gambades” dans un voyage qui commence près des bureaux de Mediapart, à la rencontre du député Baudin, pour se terminer sur un sentier de randonnée dans les Pyrénées, en compagnie de Walter Benjamin. La solennité des cimetières pas plus que la froideur des tombeaux ne sont ici de mise. Plurielle et multiple, l’Histoire maillée d’histoires que nous raconte le Maitron est un récit sensible, celui d’une réalité à portée d’utopie, tout comme un choeur antique serait à portée de voix. »

La ballade autour de quelques bibliographies choisies que nous propose Edwy Plenel est une ballade hautement subjective, au gré des gouts et des appétits de l'auteur En consultant le "Maitron" nous même, nous pourrons a notre tour explorer ce continent méconnu. Par exemple, de nombreux syndicalistes dont la modestie n'avait comme corolaire que le courage impétueux qu'il fallait pour défendre le point de vue ouvrier avant que nos luttes nous donnent quelques protections. Certaines personnalités qui retiennent notre attention (pour moi, c'est Benoit Broutchoux, célèbre anarcho-syndicaliste dont les aventures épiques se déroulent pour l'essentiel juste avant la premiére guerre mondiale. et qui fut autrefois le sujet d'une bande dessinée qui trône encore dans ma bibliothèque) Dans la période contemporaine, et pour des  gens que j'ai connu et aimé, j'y mettrais également ma camarade "Alouette", Marcelle Bertaud pour l'état civil, morte en 2013 à l'age de 95 ans.

références :

Michelle Zancarini-Fournel Les luttes et les réves, de 1655 à nos jours Editions La Découverte Décembre 2016 1006 pages

Jean A Cherasse Les 72 immortelles, la fraternité sans rivages Editions du Croquant Mars 2018 566 pages

Edwy Plenel Voyage en terre d'espoir Edition de l'Atelier Décembre 2016 479 pages

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.