Généalogie des théories intersectionnelles

L'intersectionnalité est aujourd'hui l'objet de débats passionnés Elle a des courants, des auteurs qui ont aussi des nuances, voire des divergences. Elle a surtout une histoire, complexe, qui commence aux États-Unis au milieu des années 1970. Ce billet se fixe comme objectif d'éclairer cette histoire et de donner quelques points de repères.
  • Tous les textes en italiques sont des citations des personnes considérées dans le corps du billet. Sans référence, celle ci se retrouve dans la bibliographie donnée en fin de billet
  • Ce billet utilise la notation inclusive selon des modalités qui lui sont propre : il privilégie une notation en conjonction ("les travailleurs et les travailleuses") à la traditionnelle notation "pointée" (les ouvrier.es) 
  • Malgré la relecture de ce billet, il peut rester quelques erreurs dans sa rédaction. Si vous êtes amicaux, vous pouvez écrire un message personnel au rédacteur en lui donnant l'erreur à corriger, ce qu'il se fera un plaisir de faire (et à signaler votre aide au passage) 
  • Je remercie les 13 intervenantes et intervenants qui m'ont aidé en corrigeant len nombreuses fautes d'orthographe. Si il s'est un peu amélioré c'est a cause d'eux . Si il en reste encore c'est uniquement de la faute. Centaines et certains ont demandé l'anonymat. Par ordre alphabétique je voudrais remercier beaucoup Boris Carrier, Serge Dodoussian, Agnes Gouinguenet, AHG Randon, M Tessier (par ordre alphabétique) Merci à tous : pour moi vous incarnez le meilleur du participatif...

L'ensemble des pratiques et des théories se revendiquant d'une approche intersectionnelle des dominations dans une volonté de combiner ces différents aspects fait l'objet aujourd'hui d'une discussion dont la violence n'a d'égale que le manque de connaissances et de références de celles et ceux qui se font les critiques les plus résolus de cette approche. 

Évidemment la question de sa discussion et d'une approche critique de celle ci est légitime. Mais pour avoir une approche critique d'une théorie, encore faut il la connaitre et ne pas la travestir pour des objectifs uniquement polémiques. Une des premières démarches qui permette d'y arriver utilise une analyse généalogique et historique. Ce courant n'est pas né d’hier, mais a suivi une histoire faite de bifurcations, de polémiques, de découvertes et d'émergences de nouveaux outils. C'est celle ci que ce billet se donne comme objectif d'éclairer.  

A l'origine, le black Feminism

Pour comprendre les modalités de la mise au point d'une série de théories et de pratiques intersectionnelles, à la croisée des luttes des femmes, des question de classe et de race, il nous faut explorer les ressources d'un courant peu connu en dehors des États Unis, le "Black Feminism".

Contrairement aux interprétations tendancieuses qui pullulent aujourd'hui, ce courant ne s'est pas d'abord construit "contre" le féminisme "traditionnel" et les courants d'une gauche "marxiste" (extrêmement faible au demeurant aux États-Unis dès cette période) Il provient d'abord de la lutte pour les droits civiques et de sa conséquence directe, l'arrivée d'un public de femmes "noires" dans les étudiantes à l'université. 

C'est en effet leur arrivée massive à la fin des années 70 dans les universités américaines  qui va pouvoir permettre la stratification de ce courant politique. Celui ci se conçoit d'abord en tant que "minorité" et adopte les stratégies et tactiques propres à cet "habitus" : recherche d'alliances, luttes de définitions avec d'autres "minorités voisines" (ces "luttes de définitions" passant souvent par l'affirmation plus ou moins violente d'un "territoire" culturel, social, humain) ...

Une des première conséquence de cet état de fait, est que ce mouvement (de façon paradoxale si on prend la re-création actuelle qui voit dans ce courant un courant "anti blanc") va dans un premier temps cibler le machisme du mouvement national noir, et plus particulièrement du Black Panther Party. Un des premiers écrits du "Black Féminism" en porte d'ailleurs la trace. Contre le machisme du Black Panther Party Michelle Wallace écrit le Black Macho and the Myth of the Superwoman qui contient une critique féroce du machisme et de la bonne conscience du BPP.

« Il m'a fallu trois ans pour comprendre que Carmichael (Stockeley Carmichael, le porte parole du Black Panther Mouvement) était sérieux quand il expliquait que ma position dans le mouvement était "couchée" et trois ans pour comprendre que je n'étais pas incluse dans les innombrables discours sur "l'homme noir ». 

Elle terminait sur une note négative vis a vis d'une lutte spécifique des femmes noires, mais malgré ses alertes et ses dénégations (sur la réalité d'une organisation efficace de ces luttes) le mouvement était lancé et les initiatives n'allaient pas tarder à se multiplier. En effet, une fois la question de la "délimitation" posée  (relations avec d'autres courants voisins, voir concurrents) , le mouvement en constitution allait chercher à se constituer des alliés. 

Une première déclaration "inclusive" : le manifeste du Combahee River Collective fut écrit en 1977 et correspond au premier jalon d'une réaction "intersectionnelle" même si le nom n'est pas encore employé

« Nous sommes activement engagées contre l’oppression raciste sexuelle, hétérosexuelle et de classe, et nous nous donnons comme tâche particulière de développer une analyse et une pratique intégrée basée sur le fait que les principaux systèmes d'oppression sont intégrés ». 

C'était la première réunion d'un petit groupe pas forcément très connu à l'origine, mais cela correspondait assez fidèlement a la sociologie de ces étudiantes noires dans l'université à l'orée des années 80 et ce groupe allait ensuite essaimer, et gagner de l'influence. Il y allait en effet y avoir une montée en puissance de ces chercheuses dans l'enceinte universitaire au travers du développement de chaires de recherches qui leur étaient dédiées, et qui étaient le signe de leurs importance croissante et de leur influence universitaire. 

Cette montée en puissance de ces femmes noires dans l'enceinte universitaire a sans aucun doute débouché sur une première reconnaissance qui a eu un rôle indéniable dans la montée en puissance du courant "intersectionnaliste" mais il constituait aussi un danger, parce qu'il était "facile" de se contenter du succès "académique", tout en acceptant un certain retrait des réalités "militantes" quotidiennes", autrement plus difficiles à mettre en place... Une essayiste de ce courant en soulignait ainsi les limites dès le début des années 80 : selon  Patricia Hill Collins, le Black feminism devait aussi et surtout s'adresser aux couches populaires. 

« Le féminisme noir ne peut pas être efficace si celles qui connaissent son histoire en ont une compréhension déformée. Il a un avenir limité s’il reste invisible aux jeunes filles noires et aux ouvrières afro-américaines qu’elles sont susceptibles de devenir. Actuellement, le féminisme noir n’est partagé, avec une grande parcimonie, que par des femmes et des filles issues de groupes déjà privilégiés qui ont accès à ses idées par le biais de l’université »

Cette tension entre le débouché universitaire et les couches populaires les plus défavorisées allait être ensuite amplement développé par la grande théoricienne Bell Hooks dont nous reparlerons plus tard.

Les racines françaises de l'intersectionnalité

Une autre source qui permet le développements des thématiques intersectionnelles allait être donnée par la collaboration entre un philosophe marxiste français Étienne Balibar et son ami américain sociologue, historien et économiste Emmanuel Wallerstein. Les deux auteurs ont chacun une œuvre constituée, avec des thématiques convergentes mais différentes qui permettent un dialogue fructueux : Etienne Balibar se place dans une perspective marxiste "presque" classique, Emmanuel Wallerstein est bien plus influencé par un historien comme Fernand Braudel (à lequel il reprendra la notion de "système monde")

Tous deux au travers d'un livre dont la qualité unique ne doit pas faire oublier l'importance décisive. Race, Nation, Classe allait ouvrir à des thématiques qui connaitraient un grand développement et une réelle influence : le rapport (complexe) entre le capitalisme et le racisme, l'universalisme comme outil de pouvoir entre autres thématiques dont on a pas fini d'entendre parler.

On remarquera cependant que la thématique "féministe" a totalement disparu de la problématique développée. La disparition relative mais réelle du volet féministe n'est sans doute pas pour rien dans l'oubli relatif dans lequel ce livre est aujourd'hui plongé mais son influence persiste sur deux points décisifs : le caractère systémique du racisme et la remise en cause d’un universalisme réduit à l’occident.

Le racisme est d’abord expliqué comme un système global : « le phénomène de “minorisation” et de “racisation” qui vise différents groupes sociaux de nature totalement différente, en particulier les communautés “étrangères” et les “races inférieures”, les femmes, les “déviants” ne représentent pas une juxtaposition de comportements et de discours simplement analogues appliqués à une série d’objets indépendants les uns des autres mais un système historique d’exclusions et de dominations complémentaires liées entre elles ».  Et les auteurs insistent tous deux sur le caractère matériel des processus d’exclusion à la base du racisme et du sexisme : c’est tout à la fois une idéologie et une pratique. 

Ce caractère systémique et le lien étroit entre les différents formes de domination (de race, de classe et de genre) vont profondément influencer l’approche intersectionnelle et lui donner quelques outils conceptuels pour penser à la fois leur spécificité et leur convergence. 

Un élément décisif de cet ouvrage est la critique incisive de cet universalisme abstrait défendu dans le cadre du capitalisme. Dans un chapitre décisif de l’ouvrage Universalisme racisme, sexisme, les tensions idéologiques du capitalisme, Emmanuel Wallerstein explore les relations ambigües entre ces trois catégories mais propose surtout une analyse fine de l’universalisme abstrait à la fois comme résultat d’une histoire intellectuelle de l'Occident, mais aussi comme une pratique immanente à l’économie monde capitaliste. En effet pour les deux penseurs, l'universalisme abstrait était le moteur intellectuel du capitalisme comme idéologie : celui-ci se vit comme un monde auto-suffisant, comme la totalité en action, une marche à laquelle on ne peut pas s'opposer.

Contrairement à ce qui est souvent annoncé, ce n'est pas le "post modernisme" qui a remis en cause un "universalisme" forcément progressiste, mais une théorie nourrie de marxisme (lequel remettait en cause effectivement "'l'universalisme abstrait", d'où les critiques de Marx contre le positivisme qui en constituait la pointe avancée).

La différence entre l'approche marxiste et d'autres approches possibles, c'est que le marxisme remplaçait l'universalisme abstrait du capitalisme par l'universalisme concret des luttes de classes, c'est à dire des luttes convergentes pour sa propre libération. Ce qui constitue évidemment une différence fondamentale avec les approches qui figent les différences et les cultures, mais ouvre quand même une perspective de convergences. Il est difficile de résumer un développement extrêmement brillant et nourri de faits historiques. Mais il a indéniablement constitué un jalon indispensable pour comprendre comment les théories intersectionnelles se sont nourries des théories critiques qui les avaient précédées... 

Angela Davis et le black feminism

Nous avons parcouru les prémices du courant intersectionnel. Il est temps maintenant de s’intéresser à son ouvrage fondateur : Femmes, race et classe est considéré en effet et à juste titre, comme le livre-princeps de l’intersectionnalité. Écrit par Angela Davis en 1982 il va constituer un jalon incontournable dans la stratification d’un courant politique liant féminisme, antiracisme et luttes de classes d’abord aux États Unis puis ensuite un peu partout dans le monde au gré des échanges, des influences et des déplacements tant physiques qu’intellectuels

Cette importance tient sans doute d’abord au prestige considérable d'Angela Davis que ce soit dans le milieu militant aux États-Unis  mais également à l’extérieur du pays (et singulièrement en France, à laquelle l'unissent des liens historiques)  du fait de son procès retentissant suite à la prise d’otages consécutive au procès des "frères de Soletad" Emprisonnée, elle s'est ensuite évadée, et a été poursuivie dans l'ensemble du territoire des états unis. Elle a enfin été arrêtée, et menacée de la peine capitale. S’en est suivie une mobilisation considérable sur le plan mondial où Angela Davis est devenue une figure emblématique de la culture populaire 

Mais elle tient surtout à certaines caractéristiques spécifiques d’Angela Davis. Tout d’abord elle a une double appartenance politique : elle est à la fois militante du Black Panther Party et du Parti Communiste Américain Mais elle est également militante féministe et un de ses premiers ouvrages portera sur la Défense de Johann Little, une afro-américaine accusée d’avoir assassiné en détention un gardien de prison qui voulait la violer.

Ces singularités expliquent peut-être une différence essentielle entre elle et le courant afro-féministe américain, à savoir qu’elle se refuse à critiquer le courant « de libération noir », en particulier son machisme invétéré. Cela la met dans une situation particulière vis a vis de nombre de ses consœurs de la même mouvance qui s'y prêtent avec une certaine vigueur... 

Mais ce refus provient en fait d'une conception historique de l’esclavage selon lequel il n’y aurait pas eu de relation d’inégalité entre hommes et femmes noires quand la relation d’esclavage a été instaurée.

Une de ses contributions importante lors de cet ouvrage découle de l'importance qu'elle confère à l'esclavage des femmes noires dans le cadre des États-Unis. Elle apporte en effet  une contribution notable à la constitution d'un patrimoine d'analyses historiques sur la situation des femmes dans le cadre de l'instauration de l'esclavage aux États-Unis. En effet, elle explique que si l'histoire de l'esclavage aux États-Unis a commencé à porter ses premiers fruits en tant que découverte des circonstances qui ont menés les afro-américains a leurs position spécifique aux USA, il manque le volet féminin de cette histoire en train de se faire.

Les mauvais traitements réservés aux femmes facilitaient ainsi l'exploitation de leur travail qui obligeait les propriétaires à abandonner leurs préjugés sexistes sauf en matière de répression. Puisque les noires n'étaient pas des "femmes" selon la norme, le système esclavagiste décourageait la phallocratie chez les hommes noirs. Maris et femmes, pères et filles étaient tous placés sous la dépendance absolue des maitres. Par ailleurs, du fait que les travailleuses noires n'étaient considérées ni comme des représentantes du "sexe faible" ni comme des maitresses de maison, les hommes noirs ne pouvaient revendiquer la position de "chef de maison" ni même subvenir à leurs besoins matériels. En fin de compte, hommes, femmes et enfants entretenaient la classe esclavagiste.

Un autre volet historique important développé dans cet ouvrage montre les rapports complexes entre le mouvement noir, le mouvement des suffragettes et le syndicalisme en voie de constitution. C'est peu dire que la création simultanée de ces trois mouvements ne s'est pas fait sans heurts ni conflits entre eux. Le mouvement "féministe" d'alors, les suffragettes, fait remonter la création de leur mouvement à la convention internationale contre l'esclavage de Londres en 1848 auquel participaient deux d'entre elles, Lucrecia Mott et Elisabeth Cady Stanton, furieuses d'être obligées de se cacher derrière un rideau pour participer aux travaux de la convention. À l'intérieur du mouvement abolitionniste, il existait également un courant qui appréciait à sa juste valeur le combat commun de ces femmes pour abolir l'esclavage. Et ces relents de sexisme furent combattus

Mais dans le mouvement des femmes, il existait réciproquement un courant qui jouait des préjugés racistes. Celui-ci expliquait par exemple que le droit de vote des femmes "blanches" pourrait permettre de minoriser le combat pour des droits civiques "noirs" alors en train de se constituer.

« Dans une de ses grandes allocutions, le célèbre abolitionniste Henri Ward Beecher prétendit que les femmes blanches et instruites avaient de plus grandes chances d'obtenir le droit de vote que les noirs ou les immigrés, décrits en des termes péjoratif »

Cet argument fut repris par la porte-parole des suffragettes Elisabeth C. Stanton.

« L'homme noir n'apporte aucun élément nouveau au gouvernement, mais par l'éducation et le respect des femmes, la race anglo -saxonne s'enrichit et s'ennoblit. Ainsi la loi de l'exemple nous permet d'octroyer à toutes les races un niveau tel que l'isolement politique des sexes ne permet pas d'obtenir ».

Ces positions instrumentalisant le racisme pour s'en faire un argument dans le cadre de la première revendication des "suffragettes", le droit de vote des femmes,  explique sans doute largement le rejet du féminisme par les femmes africaines américaines confrontées à ce racisme. Mais tout le mouvement féministe d'alors ne partageait pas forcément ces préjugés. Angela Davis explique que c'est l'expression de femmes ouvrières issues de l'immigration, et confrontées à des conditions de vie et de travail déplorables qui allait changer les choses en profondeur. Contrairement à une vision simpliste de la situation, la fracture ne passait pas entre "femmes" et "communauté afro américaine" mais entre "féministes bourgeoises" et "féministes issues du prolétariat". Cette différence est montrée à de multiples occasions et culmine lors de la création d'un parti communiste aux USA, lequel laisse une place prédominante aux femmes, et aux femmes noires en particulier. Angela Davis en est d'ailleurs le meilleur exemple.

Cet ouvrage aura une immense influence à sa première édition et restera un des ouvrages de référence du courant intersectionnel, en particulier pour son versant le plus militant, mais c'est un autre tournant qui va permettre à la problématique intersectionnelle de se positionner de façon stratégique, celui de son institutionnalisation.

L'institutionnalisation du concept

En effet, si la question de la nécessaire confluence entre race, classe et genre commence à avoir une représentation politique, elle n'est qu'à ses prémices en terme de reconnaissance publique et universitaire. Les militantes concernées sont encore pour la plupart étudiantes, mais vont pour beaucoup d'entre elles devenir Professeurs d'Université. Cela passe matériellement par la création de chaires de recherches sur le genre et sur la question de la race.

Une intervenante éminente va incarner ce courant et lui donner certains de ses fondements, en particulier institutionnels. Kimberlé Williams Crenshaw va jouer un rôle extrêmement important dans l'institutionnalisation de la notion en fournissant une série d'interventions de référence, mais aussi en donnant au concept ses termes consacrés, à commencer par celui même de l'intersectionnalité : si elle n'a pas créé la chose, elle a indéniablement créé le mot !

Elle en donne ainsi une définition  :

« L'intersectionnalité est une sensibilité analytique, une manière de penser l'identité et son rapport au pouvoir. Initialement articulé au nom des femmes noires, le terme a mis en lumière l'invisibilité de nombreux constituants au sein de groupes qui les revendiquent en tant que membres mais ne parviennent souvent pas à les représenter »

Professeur de droit, elle est au cœur des processus de valorisation de certaines pratiques militantes. Elle est professeur à la Columbia Law School, une des plus prestigieuse école de droit des États-Unis (où le pouvoir de l'homme de loi n'est pas un vain mot). Elle va y connaitre une reconnaissance universitaire qui va l'entrainer à fonder de multiples structures de recherche, en particulier le Centre pour l'intersectionnalité et l'étude de la politique sociale. En tant que juriste elle va être amenée à intervenir dans la gestion post apartheid de l'Afrique du Sud, ou la redéfinition de politiques anti-discrimination aux États-Unis sous la présidence de Barack Obama. Elle fait partie du comité de la National Science Foundation dédié à la violence faite aux femmes et fait partie du service juridique qui soutient Anita Hill, une professeur d'université "noire" qui va attaquer Clarence Thomas, membre "noir" de la Cours Suprême pour des allégations de harcèlement sexuel. Elle fonde le Women's Media Initiative.

Bref c'est une "femme d'influence". Elle est par ailleurs complétement méconnue en France, et aucun de ses nombreux ouvrages n'a été traduit en français. De même qu'il n'existe aucune monographie sur son travail particulièrement important. On trouvera par contre une série de portraits et d'études sur ce sujet dans les "cahiers du genre" données en annexe (dans la bibliographie). 

Mais évidemment, même si elle est la plus connue et le symbole de la reconnaissance montante par le milieu universitaire de cette problématique, elle n'en est pas le seul élément. Cette reconnaissance "universitaire" va multiplier les études "de genre" et les "races studies". Elles vont constituer une ressource morale, intellectuelle mais même matérielle pour nombre de femmes noires présente à l'université. Cette institutionnalisation ne sera pas sans conséquence.

 « Au cours des années 1980, le champ du droit dans le domaine académique se modifie – notamment parce que des chercheurs afro-américains, plus sensibles à la question raciale, font leur entrée dans le champ académique – en même temps que les militants se trouvent prisonniers de ce qu’ils vivent comme un retour du conservatisme après les avancées des années 1960 et 1970 : le grand enjeu des "théories critiques de la "race" "est d’expliquer pourquoi les progrès formels dans l’égalité des droits pour les Afro-Américains liés à la fin de la ségrégation légale n’ont pas produit d’amélioration réelle dans leurs conditions de vie et n’ont pas fait progresser ni l’idée ni l’espoir d’une intégration socio-politique de la société américaine toujours aussi fermement ségréguée. »

« Si l'eurocentrisme cherche à disqualifier ces épistémologies alternatives afin de les dominer, les subordonner et les discréditer — construisant ainsi un monde de « pensée unitaire » qui ne nous permet pas de penser d’ “autres” mondes possibles en dehors de la « mondialisation blanche, masculine, néo-libérale et capitaliste » — le projet proposé ici serait un projet qui transcende le monopole épistémique euro-centrique du “système mondial moderne/colonial, capitaliste/patriarcal, occidentalo-centrique/christiano-centrique”. Reconnaître qu'il existe une diversalité épistémique dans le monde pose un défi au monde moderne/colonial existant. Il n’est plus possible de construire un dessein global à partir d’une épistémologie unique comme « unique solution » aux problèmes du monde, qu’elle soit de gauche (socialisme, communisme, etc..) ou de droite (développementalisme, néo-libéralisme, démocratie libérale, etc.). Sur la base de cette diversalité épistémique il y a différentes propositions anticapitalistes, anti-patriarcales, anticoloniales et anti-impérialistes qui offrent différentes manières de faire face à et de résoudre les problèmes générés par les rapports de domination sexuelle, raciale, spirituelle, linguistique et de classe au sein du “système mondial moderne/colonial, capitaliste/patriarcal” actuel. »

Revue philosophique de la France et de l'étranger 2017 Tome 142

On peut tracer un parallèle entre la crise déclenchée par l'irruption de ces nouvelles théories sur le champ universitaire et militant et celle où la "sociologie critique des sciences" va remettre en question certains conforts militants et universitaire. Ce parallèle est d'autant plus fécond que certains protagonistes vont passer de l'un a l'autre, de la critique de la "sociologie des sciences" à la question posée par l'intersectionnalité. Et ce qu'il y a d'intéressant, c'est qu'ils et elles vont reprendre un catalogue d'arguments et de méthodes similaires.  Il est d'ailleurs symptomatique que les protagonistes de l'affaire "sokal"(qui visait une "théorie critique de la sociologie des sciences")  se soient retrouvés dans l'affaire "Sokal au carré" (qui visait une "théorie critique du genre"). La remise en cause du caractère "scientifique" de la  sociologie des sciences allait en fait déboucher sur la dénonciation de la "sociologie critique des sciences" comme d'une imposture. Et il en allait de même pour les différentes "théories critique du genre" ou "théories critiques des races"

Mais le fait même que ce combat ait pris la forme d'un combat "inter-universitaire" sur la légitimité institutionnelle de ces théories critiques montrait bien le déplacement de ces théories critiques, d'un point de vue militant à un point de vue "académique", universitaire...

Une des conséquence de cette institutionnalisation universitaire est l'utilisation d'un "jargon" qui fait la part belle aux concepts "à la mode" et aux auteurs reconnus, sans oublier les mots qui servent de schibboleth aux étudiants en mal de reconnaissance. C'est d'ailleurs tout aussi vrai en France qu'aux USA (mais le schibboleth n'est pas exactement le même). Dans les années 60 on aurait vu apparaitre quelques auteurs choisis de l'école de Francfort (Adorno, ) dans les années 80, il fallait mieux faire appel à la "french theory" (Deleuze, Derrida, Michel Foucault) et il faut mieux aujourd'hui faire appel a d'autres auteurs et autrices. Mais la part des auteurs et autrices de langue française sont en voie de disparition dans le corpus américain, ce qui embarrasse fortement certains critiques pressés. Cela leur permet en tout cas de se raccorder à une critique du "post modernisme" des années 90 qui a déjà 30 ans et qui avait par ailleurs sa spécificité, ses rythmes, sa stratégie. Cela dit, on peut trouver plus que paradoxal que celles et ceux qui ne jurent que par "l'universalisme" reprochent avec insistance "les racines états-uniennes des théories féministes". 

Mais les défenseurs de "l'universalisme abstrait" ne sont pas les seuls à remettre en cause le "tournant universitaire", c'est également le cas d'un courant plus "militant" et plus "activiste" dont le travail de bell hooks donne un très bon exemple.

bell hooks et la tension entre militantisme et capital universitaire

bell hooks est le pseudonyme de Gloria Jean Walkins, née dans une famille particulièrement pauvre du Kentucky. Elle représente une voix originale et importante qui exprime une tension irrésolue entre les trois syntagmes de la lecture intersectionnelle des dominations mais aussi le refus de se cantonner au "volet universitaire" et de s'adresser à l'ensemble des populations, y compris les plus pauvres et les plus éloignées de l'université :

« Aux États-Unis le féminisme n'a pas émergé des femmes qui sont le plus victimes de l’oppression sexiste, des femmes qui sont quotidiennement écrasées, mentalement, physiquement et spirituellement, des femmes qui n'ont pas assez de pouvoir pour changer leur condition Elles forment une majorité silencieuse. Le fait qu'elles acceptent leur sort dans la vie sans remise en question visible, sans protestation organisée, sans rages et sans colères collectives est un marqueur de leur persécution. »

Ce désir de s'adresser à l'ensemble des populations concernées passe aussi par un refus obstiné des obscurantismes abscons d'une écriture universitaire réservée à une élite seule apte à la comprendre. Les écrits de bell hooks se signalent au contraire par une clarté qui lui permet d’être comprise par le plus grand nombre. Elle ne refuse absolument pas le débat théorique mais elle l'inscrit dans un vécu qui est celui de la plupart des femmes auxquelles elle s'adresse. 

Une autre de ses préoccupation est la question des classes et de la lutte des classes . Elle n'en fait à aucun instant une préoccupation secondaire puisqu'elle montre au contraire comment les féministes de la classe ouvrière ont contribué à remettre en cause un "féminisme bourgeois" qu'elle combat elle aussi.

« Au sein du mouvement féministe, la différence de classe et la façon dont elle divise les femmes sont devenues un sujet de discussion bien avant la question de la race. Dans les mouvements majoritairement blancs qui se sont formés au début du mouvement de libération des femmes la séparation la plus flagrante était la séparation de classe. Les femmes blanches de la classe ouvrière ont remarqué qu'il y avait des hiérarchies de classe au sein du mouvement. Un conflit est apparu entre la version réformiste de la libération des femmes qui exigeait simplement des droits égaux pour les femmes au sein de la structure de classe actuelle et des versions plus radicales voire révolutionnaires qui demandaient un changement fondamental de ces structures afin que des formes de mutualité et d'égalité puissent remplacer les anciens paradigmes. »

Dans cette discussion, le fait que les "féministes bourgeoises blanches" s’arrogent le droit de contrôler le mouvement féminisme, son organisation, ses objectifs et sa propagande est combattu parce qu'il signifie au final s’accommoder de cette société, de ses injustices et de ses inégalités, qu'elles soient de genre, mais aussi de classe et de race. Elle s'oppose vigoureusement à ce qu'elle appelle un "féminisme réformiste" qui ne demande que des changements superficiels au seul bénéfice des bourgeoises blanches, sans jamais remettre en cause le système en tant que tel. 

« Dès le début du mouvement, les femmes des classes privilégiées ont réussi a faire passer leurs propres préoccupations pour "les" questions qu'il fallait mettre en avant, notamment parce qu'elles attiraient plus facilement l'attention du public et des média de masse. »

Mais évidemment elle ne reste pas à une seule dénonciation de la "bourgeoisie". En particulier elle insiste particulièrement sur la question de la stratification raciale. Elle se situe clairement dans ce combat, en  particulier en expliquant qu'il n'était pas naturel de considérer les femmes noires en tant que femmes, et qu'elles étaient à l'origine exclues du combat féministe. C'est d'ailleurs cette expérience de qui a créé ce corpus d'idée et de militantes qu'on a appelé le "black feminism".

« S'il y a une question qui a changé le visage du féminisme américain c'est le fait d'avoir exigé que les penseuses féministes reconnaissent la réalité de la race et du racisme »

La encore il ne suffit pas selon elle d’être "consciente" de cet aspect du débat, et elle est d'ailleurs aussi critique de certains aspects du "black feminism" (dont elle est par ailleurs une des intervenantes éminentes). En particulier la position de surplomb de certaines de ses animatrices, en particulier vis a vis des femmes du tiers monde et de leurs luttes nécessaires. Elle défend ainsi un point de vue "décolonisé" sur les luttes féministes, qu'elle définit ainsi :  

« Adopter un point de vue féministe décolonisé, ce serait d'abord et avant tout examiner comment la façon dont les pratiques sexistes en rapport au corps des femmes sont liées au niveau mondial. Par exemple on pourrait lier la circoncision avec les troubles de l'alimentation qui mettent la vie en danger (ces troubles sont la conséquence directe d'une culture qui impose la minceur comme un impératif de beauté) ou avec toute chirurgie esthétique qui met la vie en danger, ce qui permettrait de souligner que le sexisme et la misogynie qui sous tendent ces pratiques dans le monde entier font écho au sexisme qui règne ici dans notre pays Lorsque ces questions sont abordées ainsi, l'impérialisme occidental n'est pas reproduit et le féminisme ne peut être récupéré par le capitalisme transnational sous la forme d'un nouveau produit de luxe occidental a destination de femmes d'autres cultures qui devaient se battre pour se le procurer ».

Un autre de ses combats est un combat qui refuse une facile "exclusion" des hommes du nécessaire combat, même si elle est sans complaisance vis a vis des attitudes machistes et protectionnistes y compris celles des hommes noirs par ailleurs victimes du racisme :

Je me rappelle très bien , dans notre quartier, d'hommes (noirs) des classes populaires expliquant que certains emplois n'en valaient pas la peine à cause de la perte de dignité qu'ils provoquaient, tandis qu'on faisait sentir aux femmes noires lorsque la survie était en jeu, que leur dignité pouvait être sacrifiée. 

Pour autant, le combat contre ces attitudes ne doit pas être l'apanage des seules féministes femmes, elles doivent engager aussi une lutte pour s'adresser aux hommes pour les mener a abandonner leurs attitudes

Pour renouveler l'homme américain, nous avons besoin d'une vision féministe qui inclue la masculinité féministe, qui fait preuve d'amour envers les garçons et les hommes, et qui exige pour eux tous les droits que nous demandons pour les femmes et les filles. La pensée féministe nous apprend avant toute chose comment aimer la justice et la liberté de façon à affirmer la vie Il est clair que nous avons besoin de nouvelles stratégies, de nouvelles théories, de guides qui nous monterons comment créer un monde où la masculinité féministe peut s'épanouir  

Mais cette nécessité est aussi contrainte par une autre donnée, l'impératif de s'adresser à l'ensemble des femmes sans en rejeter une partie sous prétexte d'un "retard" intellectuel et culturel de certaines populations.

Les positions anti-homme ont éloignées de nombreuses femmes pauvres et de la classe ouvriére, en particulier des femmes non blanches du mouvement féministe. Leur vécu leur avait prouvé qu'elles avaient plus en commun avec leur homme de leur groupe social et/ou racial Elles savaient quelles souffrances et quelles épreuves sont confrontées les femmes dans leur communauté, et elles connaissaient aussi les souffrances et les épreuves des hommes de leur communauté, et elles avaient de la compassion pour eux.

L'ensemble de ces attitudes de luttes, de la façon d'organiser les combats nécessaires de libérations partagées à la façon d'organiser une "théorie" sans rester cantonné à un petit cercle universitaire dépend en fait d'une vision profondément révolutionnaire de ces luttes coordonnées. Il ne suffit pas de changer quelques aspects fâcheux, selon Bell Hooks, on doit changer de monde. Et c'est en cela qu'elle nous interpelle et nous intéresse.

Comme la plupart des hommes, la majorité des femmes sont conditionnées dès l'enfance à croire que le fait de dominer et de contrôler les autres est "le" signe élémentaire du pouvoir. Même si pour le moment les femmes ne tuent pas dans des guerres et ne décident pas des politiques gouvernementales  au même niveau que les hommes, elles croient, avec les hommes des classes dominantes et la plupart des autres hommes, en l'idéologie dominante de la culture. Si elles étaient au pouvoir, la société ne serait pas organisée de façon très différente qu'elle ne l'est aujourd'hui. Elles ne pourraient le faire qu'en défendant un système de valeurs totalement différent de ce qu'il est aujourd'hui, La rhétorique féministe qui explique que l'homme est l'ennemi et la femme la victime permet aux femmes d'éviter d'avoir à élaborer un nouveau système de valeurs.   

Relectures françaises contemporaines

De nombreuses autres autrices mériteraient également notre attention. Il faudrait d'ailleurs consacrer un autre billet aux lectures actuelle de la problématique de l'articulation genre, race, classe aux États-Unis et des différentes élaborations intersectionnelles, que cela soit dans un contexte universitaire ou une perspective plus "militante".  Mais pour conclure, on ne peut pas ne pas dire quelques mots des relectures françaises de ce corpus qu'on a commencé ici à présenter. 

Là aussi cette lecture a une histoire et des mécanismes complexes. Il touche là aussi deux types d'interlocutrices : celles qui étaient déjà engagées dans une perspective militante (et particulièrement sur le plan du féminisme) et celles qui ont développé des outils d'analyse dans une perspective plus "universitaires". Même si les deux perspectives peuvent se rencontrer, elles n'obéissent pas forcément à la même logique et n’ouvrent pas à la même perspective.

Les études "féministes" ont commencé depuis quelques années à constituer un sujet de recherche universitaire. Il n'en va pas de même des questions de "race" toujours problématiques dans un pays qui n'arrive pas à reconnaitre "un passé qui ne passe pas" Et ne parlons pas des questions de "classes sociale", puisque la France a connu un recul historique du marxisme qui a connu des conséquences également académiques.

Quand au volet plus "militant", il a été marqué par l'arrivée d'une génération féministe percutée par les enjeux post coloniaux, de l'islamophobie (et de son instrumentalisation de la question féministe). Cette génération a été très vite intéressée par les enjeux du "black feminism" et de la lecture intersectionnelle mais aussi par l'arrivée d'une autre théorie (décoloniale) venue d’Amérique latine à partir d'une histoire et d'enjeux différents.

Une des actrice essentielle de ce passage a été Elsa Dorin dont l'ouvrage Race, Sexe, Classe : pour une épistémologie de la domination interrogeait précisément ces œuvres et posait une série de questions sur la redéfinition de chacun des trois objets dont la mise en commun était porteuse. En effet, s'il suffisait de penser "la mise en commun des luttes", cela ne poserait après tout que peu de problèmes, mais l'interrogation principale reste que cette mise en commun redéfini chacune de ces trois catégorie : le genre ne reste pas le même percuté par les enjeux liés à la "race" et à la classe, de même pour la "race" et la classe. En effet, une des leçons sans doute les plus fructueuses de l'approche intersectionnelle.

Une des difficulté supplémentaire étant que ces questions, ces théories et ces outils sont en quelque sorte "pris en otage" par une guerre décidée par une partie de la gauche contre une autre : les théories "intersectionnelles" et "décoloniales" sont ainsi mises dans le même panier (alors qu'elles sont profondément différentes) et montrée comme le "danger" principal menaçant "notre république en danger" d'une façon aussi caricaturale que violente. Ce serait une sorte de "cheval de Troie" d'un prétendu "courant post moderniste" largement imaginaire contre notre Marianne nationale, nos monuments aux morts, nos héros indiscutables.

Ces guerres ont le principal danger de nous faire perdre la nécessaire approche critique de ces courants, de leurs propositions et de leurs modes d'analyses.

Mais on peut par exemple se référer à Elsa Dorlin et à ses nombreux travaux.  Cette féministe "historique" ayant permis en France la connaissance fine du courant du "black feminist" par une infatigable série d'initiatives éditoriales (qu'on pourra retrouver dans la bibliographie en annexe) autour de livres édités et d'articles universitaires. On lira surtout l'ouvrage collectif qu'elle a coordonnée et qui pose une série de question autour de la question "intersectionnelle".

Une des interventions les plus intéressantes me semble être par exemple celle de Danièle Kergoat, sociologue spécialiste du travail féminin dans toutes ses implications qui propose de remplacer la notion "d'intersectionnalité" par celle de Consubstantialité plus apte selon elle a rendre compte des "rapports sociaux de pouvoir".

La jeune Angela Davis, alors enseignante à UCLA, rappelait dans l’une de ses interventions que mener une lutte « radicale », cela signifiait une lutte qui s’attaquait au mal, à ses « racines ». C’est aussi de cela qu’il s’agit avec le concept de « consubstantialité » : se donner les moyens de remonter aux racines pour tenter d’identifier des leviers afin de lutter contre les dynamiques d’oppression, d’exploitation, de domination. Cela suppose dans un premier temps – certes insuffisant, mais en tout cas nécessaire – de cerner au mieux les rapports de pouvoir.

Ceux ci sont selon elles à partir d'une analyse matérialiste subsumés par la question centrale du travail (et de la place qu'y prennent les femmes) Ouvrir une discussion sur ces questions nous entrainerait sans doute fort loin, mais celles ci sont au centre de cette "réappropriation", et très loin de la caricature qu'on prétend nous montrer

Autrement dit, le terme d’« intersectionnalité » nous gêne lorsqu’il renvoie au croisement de catégories. Ce qui est absolument légitime pour certains usages, par exemple pour montrer comme l’a fait Crenshaw que les femmes noires et pauvres étaient à l’intersection de plusieurs systèmes de domination, et que cette intersection était niée par le système juridique comme dans les actions contre les violences faites aux femmes notamment. En ce qui nous concerne, il ne s’agit pas de croiser des catégories, mais bien de partir des rapports sociaux qui en sont constitutifs, de voir comment leurs multiples imbrications produisent effectivement les groupes sociaux et les recomposent et en quoi elles reconfigurent incessamment les systèmes de domination et les rapports de force

Dans cet ouvrage, Daniele kergoat n'est pas seule a avoir une vision critique de l'intersectionnalité. C'est le cas également de deux auteurs allemandes qui nous livrent une approche globalisante et critique des approches intersectionnelles Patricia Purtschert et Katrin Meyer analysent en termes politiques les implications de ces approches croisées. Elles montent elles aussi les implications "matérielles" de ces approches

Il y a également de multiples études par d'autres auteurs et autrices , sur la sexualité, sur la question de la culture, ou de l'imaginaire.

D'autres approches sont également possibles. La liste est longue des intervenantes sur cette problématique, de Jules Falquet (une sociologue du "courant matérialiste") à Françoise Vergès. Cette dernière ne se revendique d'ailleurs pas de l'intersectionnalité mais d'un "féminisme décolonial"

Contrairement à quelqu'un comme  (qui réfute explicitement l'approche intersectionnelle) Françoise Vergés ne refuse pas l'approche intersectionnelle mais l'élargit pour prendre en compte les aspects "coloniaux" spécifique à notre histoire propre. En particulier elle intègre l'histoire des Outre-Mer trop souvent oublié (l’Afrique, de sa façade méditerranéenne maghrébine à l’Afrique de l'Ouest, au cœur de l'appropriation coloniale de la France ayant écrasé les autres lieux de la colonisation)

Elle retrouve en fait la première démarche des féministes noires américaines, qui avant même de se défendre devaient déjà exister en tant que femmes : sans histoire, sans études sociologiques, sans structures dédiées, elle devaient déjà affirmer "je suis une femme", le titre du premier ouvrage de Bell Hooks (sous forme interrogative : ne suis je pas une femme ?) C'était en particulier le cas des féministes "blanches" qui déniaient cette qualité aux femmes noires et ne prenaient pas ce que leur position pouvait avoir de spécifique...

L'écriture du passé et de l'histoire des femmes racisées n'a pas eu la même trajectoire que l'écriture féministe européenne parce qu'il ne s'agissait pas de la même démarche. Pour les racisées, il ne fallait pas combler une absence mais trouver les mots qui redonneraient vie à ce qui avait été condamné à l'inexistence, des mondes qui avaient été jetés hors humanité.

Mais un autre phénomène explique plus largement cette insistance "coloniale", les tentatives de récupération de la droite et de l’extrême droite des enjeux "féministes" qui vident ce terme de toute puissance critique.

Pourquoi se dire féministe, pourquoi défendre le féminisme, quand ces termes sont tellement galvaudés que même l’extrême droite peut se les approprier ? Que faire quand, alors qu’il y a dix ans les mots « féministe » et « féminisme » portaient encore un potentiel radical et étaient jetés comme des insultes, ils font désormais partie de l’arsenal de la droite néolibérale modernisatrice ?

Reste la question non résolue des alliances et des perspectives stratégiques

Bibliographie

Revues et sites web :

Les cahiers du genre : https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre.htm site consulté le 18/04 2021

Kimberlé Williams Crenshaw Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l'identité et violences contre les femmes de couleur : https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-51.htm Site consulté le 22/04/2021

La revue "mouvements" a consacré un dossier a  l'"intersectionnalité" : j'ai consulté la version papier de cet important travail (dans son numéro 100) : la présentation de celui ci est disponible ici :  https://mouvements.info/intersectionnalite/ site consulté le 24/04/2021

Ouvrages ayant servi a l'écriture de ce billet :

Collectif : Black feminism anthologie du féminisme africain américain 1975-2000 Editions l'harmattan 2008 262 pages

Angela Davis Femmes, race classe Edition des femmes 2020 295 pages

Elsa Dorlin (dir.) sexe, race et classe pour une épistémologie de la domination PUF 2009 320 pages

Bell Hooks Ne suis je pas une femme Editions Cambourakis 2015 295 pages

Bell Hooks de la marge au centre Éditions Cambourakis 2017 298 pages

Bell Hooks Tout le monde peut etre féministe Éditions Divergences 2020 166 pages

Françoise Vergés pour un féminisme décolonial Éditions de la fabrique 2019 152 pages

Jules Falquet imbrication, femmes race et classes dans les mouvements sociaux Editions du croquant 2020 300 pages

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