Kosovo-Syrie

En 1999, personne n'osait dire même à son canari ou à son chat qu'il réprouvait le bombardement de la Serbie par l'OTAN au nom de la juste cause partout étalée du Kosovo. La LCR, ancêtre du NPA, soutenait exaltée l'UCK dont on sait désormais que c'est un ramassis de mafieux. Les anti-guerre n'étaient pas nombreux et Alain Badiou fut attaqué de toutes parts pour cette excellente tribune.

Pour rappel, en ces temps d'injonction à l'alignement guerrier, cette excellente tribune d'Alain Badiou, "ennemi de la nation" comme dit le néo-con Encel, alors conspuée notamment par la LCR énamourée de l'UCK. Je n'ai pas oublié cette époque. Qu'elle serve à s'orienter aujourd'hui loin de toute moraline belliqueuse dégoulinante.

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LE MONDE / 20 Mai 1999
POINT DE VUE

La Sainte-Alliance et ses serviteurs, par Alain Badiou.

IL n'y a guère de raison de se réjouir d'être français, ces temps- ci. Notre armée sert de supplétif maigre dans une expédition punitive impériale, et nous fournissons le plus considérable contingent de plumitifs cire-bottes de ladite expédition. On n'aura sans doute pas vu, depuis la guerre de 14-18, autant de gens en pantoufles exhorter les bombardiers et les grenadiers à faire régner l'ordre moral chez les barbares balkaniques. C'est jusqu'au dernier Serbe, et jusqu'à la dernière pierre de Pristina ou de Belgrade, que nos " penseurs " assouviront dans la presse distinguée leur soif humanitaire.

Bien entendu, c'est de toujours que les puissants ont écrasé ceux qui les gênent sous le pavillon de la morale, de la religion et du droit. Pas de conquistador sans curé apportant la vraie foi, ni de colonial sans importation à coups de fouet, chez les cannibales, de la civilisation avancée, ni de parachutiste tortionnaire sans argumentaire occidental contre la subversion communiste. On s'attristera cependant, cette fois, de ce que le rôle du pourvoyeur de saintes raisons à la violence nue soit tenu, à échelle planétaire, par les idéologues français.

Ils nous disent qu'ils en ont au Mal absolu : l'épuration ethnique. Mais qui donc, dans cet interminable dépeçage de la construction titiste d'une Yougoslavie fédérale, représente une autre cause que celle des ethnies ? Nos enragés de la morale se sont successivement découvert une passion pour les nationalismes slovène, croate, bosniaque et aujourd'hui kosovar, et ils prétendent faire la leçon au monde sur les divisions ethniques ?

Le nationalisme serbe ne vaut rien. En quoi, cependant, est-il pire que les autres ? Plus vaste, plus disséminé, plus armé, il a sans doute eu plus d'occasions d'exercer sa passion criminelle. Mais ce n'est qu'affaire de circonstances. Quand, armés jusqu'aux dents par les Américains, les Croates ont fondu sur la Krajina, où les Serbes étaient majoritaires, il y a eu deux cent mille réfugiés serbes en quelques jours. A-t-on vu nos dignitaires de l'éthique journalistique proposer le bombardement immédiat de Zagreb ? Supposons que demain l'UCK des nationalistes kosovars prenne le pouvoir, s'imagine-t-on qu'il restera un seul Serbe au Kosovo ? Hors la rhétorique victimaire, nous n'avons pas vu, jusqu'à aujourd'hui, une seule bonne raison politique de préférer le nationaliste kosovar (ou croate, ou albanais, ou slovène, ou musulman-bosniaque) au nationaliste serbe.

Oui, il faut déclarer qu'un Etat moderne ne peut, d'aucune façon, se fonder sur l'ethnie, la religion, la coutume et autres ingrédients du nationalisme réactionnaire. Et, soit dit en passant, pas plus l'Etat d'Israël que la Serbie ou la Croatie. Mais il faut appliquer cette règle politique uniformément et en conclure ceci : la seule construction rationnelle dans la région était la Yougoslavie fédérale de Tito, aidée par l'esprit de résistance aux nazis et par la discipline communiste. Tous ceux qui ont activé son dépeçage sont des épurateurs ethniques. Et nos cire-bottes impériaux, à qui il faut quotidiennement une bonne ration télévisuelle de malheur kosovar pour maintenir l'union des civils derrière la troupe, sont les pires de tous.

C'est que leur spécialité (ils laissent à d'autres la bombe et le couteau) est le trafic des vocables. Il s'agit de construire dans les mots un rapport inexistant dans le réel. Qui peut croire une seule seconde que le but de guerre des Américains et de l'OTAN soit le Droit, la Justice ou l'Humanité ? Qui peut imaginer qu'il y a entre ces buts de guerre et le sort des gens de cette région un rapport raisonnable ? L'armée américaine, support invincible du droit des peuples ? On a vu cela, au Vietnam, et encore dans le Golfe ou à Cuba. Et l'armée française ? Demandons aux Algériens, et encore aux Rwandais. Sur les Anglais, on se renseignera en Irlande. Quant aux Allemands, pour ce qui est de bombarder Belgrade, ils ont déjà donné, tout comme les Italiens. Faire croire au monde que l'écrasement des villes, des ponts, des routes, des usines, des marchés, des écoles, d'un pays entier est une opération " morale " indique ce qu'il en est de cette " moralité " : un mensonge impérial pour consciences abaissées et serviles.

Une invention verbale particulièrement réjouissante est celle du " droit d'ingérence ". Dans les faits, cela veut dire : il est légitime que le puissant frappe durement le faible, que les Occidentaux s'acharnent sur quiconque ne leur obéit pas au doigt et à l'oeil. Il ne fait pas bon être petit et faible, par les temps qui courent, car on va " s'ingérer " chez vous, vous allez voir comme ! Et en plus, la morale étant du côté du fort qui frappe dur, vous pourrez vaticiner éthiquement sans le moindre risque. C'est tout bénéfice.

Trafic des mots, toujours : à quelles couvertures de vilenies sont encore appelés les mots " Europe " et " Occident " ? Mais " Occident ", il y a seulement quelques années, n'était- ce pas le nom d'un groupuscule fasciste ? Il y a, comme ça, des requalifications nominales.

Il est temps de dire de quoi il s'agit vraiment. Au lendemain de l'euphorie financière qui a saisi l'Europe annonçant la naissance de son superbe euro, les Américains tenaient à montrer qu'en Europe même, et singulièrement en ce qui concerne l'expansion vers l'Est, ils restaient les maîtres absolus. Il leur était très utile de rappeler que, pour ne serait-ce qu'une simple opération de police aérienne sur un petit pays récalcitrant, la fameuse Europe ne se composait que de supplétifs implorant le commandement impérial américain.

Il fallait aussi verrouiller toute la région par le Sud, avoir l'oeil sur les routes pétrolifères de la Caspienne, soutenir le porte-avions turc. Finalement, l'occasion d'installer des bases en Albanie n'est pas une chose qu'on peut refuser. Plus important encore : on va mesurer jusqu'à quel point on peut humilier les Russes, et aussi, tant qu'à faire, les Chinois. Et puis, en fin de " crise ", comme au bon vieux temps, c'est avec ces mêmes Russes qu'on délibérera et qu'on réglera la question.

L'Europe compte pour du beurre. Les buts de guerre des Américains sont au fond très importants et très lisibles, même si, bien entendu, ils n'ont rien à voir avec la moralité, la démocratie ou le sort des habitants de la région.

De braves gens, légitimement impressionnés par la violence de la situation, pourront dire : votre avis est donc qu'il fallait ne rien faire ? Ma réponse est certainement délicate à soutenir, mais elle est très claire : oui, exactement. Rien n'était plus nécessaire que de ne pas intervenir. Nullement pour des raisons pacifistes. Mais parce qu'une intervention militaire suppose des conditions politiques qui n'étaient d'aucune façon réunies. Et quand les conditions politiques ne sont pas réunies, alors l'intervention n'est strictement qu'une violence supplémentaire, qui aggrave la situation et sert des desseins inavoués.

Il ne fallait pas intervenir, il fallait avoir le sang-froid politique de ne rien faire, parce que la situation dans son ensemble - y compris les acteurs " occidentaux " - ne reposant que sur des propositions de dépeçage ethnique, toute intervention militaire aggrave considérablement cette situation. On l'a vu, et on le verra plus encore. Certes, Milosevic est un nationaliste bestial, comme tous ses collègues de Croatie, de Bosnie ou d'Albanie.

Mais cela ne change rien aux faits : il y a, depuis l'intervention de l'OTAN, plus de réfugiés, plus de morts, incomparablement plus de destructions et de malheurs. Non parce que cette intervention était " mal conçue " mais parce que son principe même, ne proposant aucune autre solution politique véritable et cachant sous la rhétorique moralisante des desseins inavouables, était vicié.

La situation dans l'ex-Yougoslavie est misérable, mais cette misère doit être laissée à ses acteurs locaux. Tout au plus pouvons-nous appeler les gens de la région, quelle que soit leur " ethnie " ou leur nationalité, à concevoir dès à présent la reconstitution d'une fédération balkanique, à se réunir dans ce but, à combattre longuement tous les nationalismes. Le premier mouvement d'une initiative de ce genre sera de répudier toute intervention militaire extérieure.

Il est temps de redonner leur éclat aux principes qui régissaient la véritable époque des libérations nationales : ce n'est qu'en comptant sur ses propres forces qu'un peuple peut régler ses propres affaires par des moyens politiques. Et, dans cette voie, de petits peuples peuvent agir indépendamment des grandes puissances. Prétexter les difficultés et les violences d'un tel processus pour imposer la loi des bombardements, des occupations et des bases militaires n'est jamais qu'entériner l'immobilité du monde, telle que les grandes puissances qui en bénéficient, et elles seules, ont toujours rêvé, sous le nom d' " ordre mondial ", de la congeler.

Aucune logique " victimaire " ne nous fera consentir à une Sainte-Alliance. L'époque, nous le savons, est contre-révolutionnaire. Ce n'est pas une raison pour lui vendre sa plume et sa pensée.

Il y a eu une Yougoslavie, dont on citait l'exemple en matière d'indépendance et de rayonnement mondial, la Yougoslavie de Tito. Que les peuples s'en inspirent et que, s'il le faut dans la confusion, la nuit, la longue errance, et la pensée difficile, et la violence, et la dureté des temps, ils la réinventent pour aujourd'hui. Qu'on les laisse, dans leur arène, le faire. Le reste n'est que brutalité impériale et réaction planétaire, sous le masque détestable de la moralité.

Alain Badiou est professeur de philosophie à l'université Paris-VIII, écrivain et dramaturge.

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