Vive la France ? Vraiment ?

La polémique réactionnaire contre Danièle Obono, députée LFI de Paris, est ignoble mais elle est aussi l'occasion de rappeler l'inanité politique - sinon réactionnaire - du cri "Vive la France !" puisque, précisément, LA France n'existe pas et que les patriotismes sont multiples et variés, réactionnaires ou progressistes.

Parce qu'il y a quelques années Danièle Obono, désormais députée France insoumise de Paris, a défendu la liberté d'expression pour un groupe qui avait pour refrain "Nique la France !", voilà que la députée fraîchement élue, et femme noire - ce qui n'est pas ici sans importance -, est au centre d'une polémique dans laquelle s'engouffrent avec une joie mauvaise plumitifs et éditorialistes aux ordres de la réaction néolibérale, de Jean-Michel Apathie à la rédaction du Figaro en passant par le comptoir de RMC.
Le Figaro et Céline Pina feignent d'interroger : peut-on être député d'une nation que l'on déteste ? Retournons leur la question. Aiment-ils, au Figaro, la France de Robespierre et de Saint-Just, des ouvriers révoltés de juin 1848, de Missak Manouchian et de Jean-Pierre Timbaud ou bien encore, des porteurs de valises, de Sartre, de la lutte des foyers Sonacotra, de Saint-Bernard ou des tubes estampillés 9-3 de NTM ? Il est permis d'en douter.
Et pourtant, et Robespierre et Saint-Just, et Louise Michel et les Communards, et les FTP-MOI, et les prolétaires sans-papiers en lutte pour leurs droits au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité sont aussi la France ou, plus précisément, attestent que LA France comme LA femme chez Lacan n'existe pas. "Vive la France !" n'a aucun sens puisque l'article défini ne désigne que le fantasme antipolitique d'un pays uni - "La France unie", disait Mitterrand ; "Unis, les Français sont invincibles", beugle Marine Le Pen - à chaque fois sous une chape de plomb réactionnaire. Il n'est qu'à se pencher sur les épisodes historiques, lointains ou récents, d'unité nationale pour le constater.
Danièle Obono n'a pas dit "Nique la France !", du reste. Elle aurait toutefois pu le dire sans que cela soit choquant. Michel Leiris, lui, s'écria bien, en 1925, face à une manifestation nationaliste sur fond de guerre du Rif : "À bas la France ! Vive Abd El Krim !".
De fait, il arrive que s'en prendre à la France témoigne encore qu'on tient à ce pays et à sa possibilité politique émancipatrice en fidélité à la Révolution mais aussi et surtout à la seule République française qui méritât ce nom, celle de 1792-1794.
Niquer la France, donc, c'est encore aimer ce pays pour ce qu'il pourrait être s'il ne sombrait pas depuis des décennies dans une réaction rance dont le sinistre Front national, refoulé de retour des égoûts du pétainisme et du colonialisme, est le nom le plus évident. Or, précisément, la France du consensus parlementaire raciste est en effet détestable.
De ce point de vue, donc, demander à Mme Obono de dire "Vive la France !" est un pur scandale et témoigne, de la part de cette France qui se pense LA France et qui est détestable, de la persistance d'une mentalité raciste et colonialiste. 
Que la clique médiatico-parlementaire qui s'ébat dans ce marigot raciste sache toutefois que les cités de la Seine-Saint-Denis constituent aussi ce pays, que le pays est de fait multiculturel et qu'il est sain de combattre celles et ceux qui défendent une France blanche et catholique "éternelle". Les filiations historiques et surtout politiques sont elles aussi multiples. Les nôtres, certes, ne sont pas celles de Jean-Michel Apathie ou de Serge Dassault mais disons que si bien souvent, elles ont été défaites, ce sont elles qui, en de rares et courtes séquences, ont donné à ce pays sa grandeur et son incandescence du côté de la politique émancipatrice.

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