Du grand entretien de Mediapart avec M. Mélenchon

Le regretté Gilles Deleuze a dit quelque part qu'à chaque campagne électorale, le niveau de la connerie montait. Celle de 2012, semble-t-il, n'échappe à la règle, tant s'en faut. La connerie cette année se sera notamment illustrée par la polémique autour de la viande halal mais le drame de telles billevesées, c'est qu'elles peuvent se transformer en lois persécutoires.
Mediapart, dans tout cela, fait assez bien son travail, il faut le dire et il semble que la longue interview de Jean-Luc Mélenchon gagnerait - mais pas spécialement pour lui... - à être diffusée, partagée, connue. Les réactions aussi de certains lecteurs sont édifiantes dans leur colère face à Edwy Plenel qui a osé parler de François Mitterrand, saint homme de la gauche et unique président "socialiste" d'une Vème République qu'il a refusé d'enterrer ("les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent", disait jadis Pasqua) après l'avoir pourtant dénoncée...

La mélenchonomania qui saisit "le peuple de gauche" n'est pas pour rassurer et ce sentiment est accentué par les commentaires qui disent clairement qu'il est inutile de parler de Mitterrand. Ce refus, du reste, illustre une dimension tragique du registre électoral. On pourrait dire, en prolongeant La Rochefoucauld, que le soleil, ni la mort, ni l'inertie globale du monde ne se peuvent regarder fixement. L'illusion électorale est une douceur sucrée sans lendemain mais qui, les quelques mois qu'elle dure, nous berce langoureusement. Il n'y aura rien - ou si peu - d'un strict point de vue électoral mais on y a cru et cette illusion lyrique de supermarché parlementaire rend plus douces nos rudes existences.

Pour autant, à l'injonction parlementaire "Votez !", il est faible de répondre par son inverse "Ne votez jamais !". Tout dépend des situations et s'il apparaît évident qu'il fallait participer au référendum de 2005 contre le carcan libéral du TCE, les élections post-Mai 1968 ou post-Révolution tunisienne furent clairement des opérations réactionnaires destinées à liquider le fond de l'air rouge ou, pour la Tunisie, la révolution en marche.

S'agissant de l'élection de cette année, élection antidémocratique s'il en est car nous collant une camisole de force pour 5 ans, il est assez ahurissant que cette question soit sous le boisseau. Il en va de même pour le vote Mélenchon. Est-on obligé de voter pour un homme qui veut incarner "l'autre gauche" (serpent de mer parlementaire, cela aussi...), qui fut sénateur PS à 35 ans, mitterrandolâtre ne doutant jamais de la grandeur de son mentor et jospiniste de choc dans un gouvernement qui comptait le flic Chevènement et le poujadiste Claude Allègre ? Tout cela n'est pas de l'ordre du détail, ni de l'histoire ou, en tout cas, d'une histoire close. Le mitterrandisme n'est pas une chose ancienne, définitivement derrière nous. Nombre de plaies de ce pays en viennent directement : l'invisibilité des ouvriers (spécialement s'ils sont étrangers), la laïcité belliqueuse qui proscrit les musulmans de ce pays, l'argent-roi qui désormais est le seul critère d'études réussies, la conversion de la France au capitalisme financier le plus vil, l'atlantisme assumé... En cela, Edwy Plenel a eu raison d'interroger Jean-Luc Mélenchon sur le mitterrandisme car ce point est tout sauf un détail et rester fidèle à cette période de désorientation et de corruption politiques ne dit rien qui vaille. Enfin, la fidélité à un homme qui n'avait d'autre principe que sa réussite politique personnelle est plus que déconcertante... Qu'est-ce qui garantit, en effet, que M. Mélenchon me mettra pas ses pas dans ceux de son Tonton ? Entre Saint-Just et Mitterrand, il va falloir choisir !

Le premier signe de cette éventualité est la justification que le co-président du PG donne à la rigueur. Celle-ci fut obligée, due à circonstances imprévues et extérieures... Qu'est-ce qui aujourd'hui assure que de telles circonstances ne se reproduiront pas ? Mystère. Et ce n'est pas la "révolution citoyenne" qui nous rassérènera car à vrai dire, cette expression n'est même pas oxymorique, elle est purement contradictoire puisqu'elle réconcilie l'idée de "révolution" avec "dîner de gala" sous les lambris de la Rrrrépublique ! C'est dire à quel point ce mot d'ordre est fumeux ! Pareil pour "insurrection civique" où est entendu que civique concerne le vote stricto sensu. Cette expression est la version de gauche du fétichisme hollandais pour l'isoloir. Elle réconcilie, elle, manifestations et élections. Elle liquide, mais du côté gauche, l'événement-68.

On pourrait continuer à pointer les éléments inquiétants du discours mélenchonien ainsi que les positions politiques du bonhomme. C'est un peu dangereux vu la colère qu'elle engendre parmi les fans du candidat Front de Gauche (Edwy Plenel en a fait les frais) et, surtout, c'est peu utile car, au fond, tout le monde - y compris parmi les électeurs du FdG - est conscient du simulacre d'événement - et donc de la supercherie - que Jean-Luc Mélenchon représente. Chacun sait que le slogan "Prenez le pouvoir" est une blague et pourtant, nombreux sont ceux qui acquiescent. C'est la bêtise électorale pour s'inspirer de Deleuze - ou le crétinisme parlementaire, pour reprendre des bolcheviks que, pour le coup, Mélenchon raille assez souvent.

Que fera le Front de Gauche, une fois aux affaires ? Qui le sait vraiment ? En quoi serait-il le cartel qui, pour la première fois, résisterait au mur de l'argent ? La manifestation de la Bastille ne répondait pas à cela et, du reste, c'était une manifestation muette au sens où aucun énoncé singulier venu du peuple n'a été dit. Que personne ne pointe cela est étonnant : la manifestation pour la VIème République était un rassemblement pour un homme... providentiel, mais de gauche !

L'injonction "Ne votez pas !" serait cependant faible et stérile. La campagne crée des dynamiques face auxquelles la lucidité est faible. Bien des gens voteront Mélenchon comme il y a trente et un an des salariés, Mitterrand, en pensant qu'il n'y aurait plus de chômage. Cela peut s'entendre et cela ne fait pas de ces gens-là des "nigauds" contrairement à ce qu'écrit Alain Badiou dans son dernier livre. Néanmoins, ce qui est insupportable et qu'ont quand même bravé Edwy Plenel et Mathilde Mathieu, c'est l'éteignoir parlementaire mis comme une camisole sur la pensée de notre émancipation.

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