De quoi la très consensuelle commémoration de Mai 1981 est-elle le nom ?

Mediapart s'apprête à faire un "débat" avec des gens encartés au PS et d'accord sur tout ou presque, France Inter fait revivre à ses auditeurs les deux semaines qui précédèrent la victoire de Mitterrand le 10 mai 1981, le Nouvel Obs publie un numéro spécial "Du temps où la gauche gagnait" agrémenté d'un DVD qui fait dans le culte de la personnalité et Pierre Bergé, symbole avec Bernard Tapie de cette gauche-là (on ne rit pas...), organise péniblement un concert miteux avec Les Inrocks, l'hebdomadaire des bobos réalistes... mais de gauche!

On y est, donc !

Personne pour commémorer à grands renforts de médias plus ou moins officiels, en 1993, les deux cents ans de la Terreur, personne pour pour les 150 ans de 1848 ou pour, cette année, les 140 ans de la Commune de Paris... Mais pour Mitterrand, tout ce beau monde est sur le pont ! Quel enthousiasme ! Une telle entourloupe, en même temps, pour ceux qui en ont grassement profité, ça se fête ! Même, et surtout, Sarkozy fera la fête. Enfin une gauche réaliste ! Enfin, la fin des utopies, de la gauche criminelle, que dis-je criminogène, puisque Mitterrand est à peu près à l'histoire politique du combat pour l'émancipation en France ce que Furet fut au Parti communiste français !

Un ami, fils d'un vieux militant PS, me disait qu'après tout, la liesse de la Bastille était plus enthousiasmante que celle de la Concorde en 2007 (personnellement, du reste, je ne connais de ladite place que le nom "Place de la Révolution"). Soit, après tout. Mais quand même : ces gens, demandant au soir du 10 mai 1981 "Mitterrand, du soleil !", ces hommes et ces femmes dont on voit aux visages, à leurs expressions qu'ils sont humbles, du peuple et plein d'espoir, n'est-ce pas l'une des dernières fois qu'ils ont été médiatiquement visibles ? Que l'on compare les images des soirées électorales PS entre les années 1974-1981 et ensuite... Quelle tristesse ! Quel lent mais opiniâtre basculement dans l'invisibilité du peuple, des ouvriers, des prolétaires, des gens de peu. Le bilan du mitterrando-jospinisme, quoi qu'en dise Mélenchon, est-ce autre chose que cela ? Est-il d'ailleurs permis d'en tirer bilan ?

C'est bien ce point qui suscite l'enthousiasme médiatico-parlementaire. Le PS, comme toujours, venait au pouvoir en 1981 pour doucher une bonne fois l'enthousiasme populaire. De ce point de vue-là, que les vieux staliniens du PCF aient appelé à voter Giscard ne me paraît pas absolument stupide (pour une fois). La farce noire de 1981 est un acte de la tragi-comédie que nous jouent les partis dits de gouvernement depuis 30 ans : il faut être réaliste ; les utopies, c'est le crime au bout du chemin ; seul le possible arrive ; il faut être absolument moderne (pas comme Rimbaud, non ! Comme Fabius et/ou DSK, du côté de l'entreprise, des traders et des patrons de gauche)... Sur la forme même, d'ailleurs, la geste mitterrandienne n'est pas si éloignée que cela de la sarkozyenne : ces deux-là disent très souvent "moi" (cf. le discours de Mitterrand à Toulouse avant le premier tour de 1981) et les sorties de celui qui serra la main à Pétain sur les lobbies de l'argent sonnent double et, à vrai dire, en partie pétainistes (mais ce brave Tapie arrangea tout cela)...

De Mitterrand à Sarkozy, la continuité du discours de l'Etat est patente et c'est du reste pour cela que contrairement à ce dont sont certains les gogos de la gauche (ceux qui roulés 10000 fois dans la farine en redemandent), la défaite du Nain malfaisant de l'Elysée en 2012 est loin d'être écrite. Consensus sur l'Ecole (il n'y a qu'à aller voir l'article béat de Mediapart sur le programme du PS), matrice chevènementiste à propos des étrangers (i.e. l'horreur rrrrépublicaine, à peine moins violente que Besson-Hortefeux-Guéant), "Marche ou crève" en matière de travail tant au point de vue des conditions que du temps passé à cette aliénation (Quoi ? Tout de suite les grands mots ? Les rappeler est hautement salutaire, non ?), fin définitive d'un lien même minimal entre travail et salaire... C'est bien ce consensus-là que l'unanimité parlementaire célèbre, la comédie de l'antagonisme. Mitterrand et Giscard savaient bien alors, et quoi que l'on pense du PCF et de ses errements, que l'essentiel était de liquider l'expression politique du prolétariat.

A la place, on aurait Jean Daniel (sarkozyste à ses heures et sorte d'Albert Camus passé au chamallow), Laurent Joffrin ou encore - sorte de BHL rajeuni qui confond philosophie et modulations de la voix -, Raphaël Enthoven.

Bref, l'enthousiasme médiatico-parlementaire, le concert miteux de la Bastille ou les émissions prévues à la télé célèbrent une grande victoire de la réaction, savoir une grande défaite de la subjectivité politique ouvrière et populaire. Mitterrand fut le nom de cela : pensons à la Lorraine et à ses sidérurgistes qu'il ne regarda même pas une fois élu ; pensons aux ouvriers étrangers définitivement devenus, sous ses mandats, des immigrés ; pensons à l'explosion des inégalités qui n'a d'égal que celle qui repart sous Sarkozy ! Mitterrand ancra l'idée qu'il n'y avait que peu de choix dans la politique : son libéralo-européisme béat en témoigne.

Crise du militantisme postrévolutionnaire (après 1977, le nombre de militants dans la foulée des années 68 décroît), crise de l'idée communiste... Deux choses, mais pas seulement, qui rendent possibles la victoire du vieux briscard opportuniste qui aura, sa vie politique durant, été de toutes les coteries (d'extrême droite, vichyste, résistant, colonialiste, socialiste, maastrichtien...).

C'est donc un bien triste anniversaire que les trente ans du 10 mai 1981 mais se le dire est un bon début pour autre chose, âpre sans nul doute mais prometteur. Tout est à repenser. La situation de la politique (des politiques !) d'émancipation est précaire mais c'est bien ce fil qu'il faut reprendre : tendre la main au peuple des banlieues et des cités populaires, rendre visibles les invisibles et, surtout, savoir être durs et intraitables avec les ennemis du peuple - même - surtout ! - lorsque ceux-ci sourient avec leurs canines limées.

C'est tout un monde qui doit renaître, monde dont l'histoire comprend des dates autrement plus glorieuses que la gloriole de mai 1981.

Sur ce, je m'en retourne à Michelet.

 

 

L'Opportuniste

 

 

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