Riposter aux diviseurs funestes de l'humanité

Depuis des semaines, peut-être des mois, les diviseurs réactionnaires de l'humanité sont à l'oeuvre. Ils agissent même sur Mediapart en se drapant parfois du drapeau de nobles causes - comme l'antisionisme ou l'égalité hommes/femmes - pour déverser, de front ou en biais, leur haine, islamophobe ou antisémite.

Depuis des semaines, peut-être des mois, les diviseurs réactionnaires de l'humanité sont à l'oeuvre. Ils agissent même sur Mediapart en se drapant parfois du drapeau de nobles causes - comme l'antisionisme ou l'égalité hommes/femmes - pour déverser, de front ou en biais, leur haine, islamophobe ou antisémite.

L'histoire, relatée par Libé il y a quelques jours (ici), d'un antisémite du parti fasciste hongrois Jobbik découvrant ses origines juives pour devenir loubavitch en dit long sur le point commun entre les antisémites et les sionistes, à savoir leur conviction - jalouse dans un cas, fière dans l'autre - que "les Juifs" sont séparés du reste de l'humanité. Ce point est au carrefour du délire antisémite et de la justification du sionisme. Le militant de Jobbik, perclus comme Soral de jalouissance antisémite, s'est tourné vers une aile sectaire du judaïsme après avoir découvert sa propre judéïté car sa haine et son complexe d'infériorité se sont mués en une fierté "d'en être" et en un complexe de supériorité. La trajectoire de ce militant d'extrême droite n'étonnera donc que les naïfs : dans les deux cas, il a certes changé de position par rapport à "l'être juif" mais guère de conviction. Il reste persuadé, sans aucun doute, qu'il existe une race juive. Il reste en cela au carrefour de funestes théoriciens comme Soury ou Edouard Drumont d'un côté et Jabotinski ou Meir Kahane, fondateur de la LDJ de l'autre.

Ce sont des gens comme ce transfuge de Jobbik qui ont défilé dimanche. Des gens qui, comme disait Albert Cohen, s'aiment de détester ensemble bien que cela crée - heureusement, peut-on dire pour des raisons tactiques - des conflits internes à cette nébuleuse entre d'un côté ceux qui détestent surtout les musulmans et les musulmanes comme Renaud Camus, l'ami de MM. Finkielkraut et Zemmour, et de l'autre, ceux qui, comme Alain Soral, du mouvement d'extrême-droite Egalité et réconciliation, réactivent ou tentent de réactiver le vieil antisémitisme d'antan, honteux depuis 1945.

Le discours de Renaud Camus consiste à dire que la France est menacée d'un "grand remplacement" de population passant d'un pays blanc et catholique à un pays basané et musulman tandis que Soral et Dieudonné soutiennent que la France et l'Etat d'Israël, c'est pareil puisque, par derrière, les Juifs sont à la manoeuvre, comme au bon temps du judéo-bolchevisme.

20000 personnes derrière ces furieux, c'est glaçant. D'autant que le FN, plus parlementarisé et en quête de respectabilité, n'appelait pas à cette manif (du moins, pas officiellement). D'autant aussi que si les haines de ces groupes divers ont des "priorités" divergentes, on peut hélas penser qu'il y aura bientôt une structure ou quelqu'un pour les rassembler vu que, par exemple, Soral n'a pas spécialement de sympathie pour les gens d'ici venus de pays musulmans.

Il y avait sans doute bien longtemps que sur le pavé parisien de tels slogans haineux et antisémites n'avaient pas été beuglés par autant de monde et il y avait longtemps aussi que la droite dite républicaine n'avait pas été, à tout le moins, aussi timorée sur ces manifestations, certains membres éminents de l'UMP allant jusqu'à "comprendre" ce défilé que Vingtras, à juste titre (ici), rapproche de la manifestations des ligues de février 1934.

Que se passe-t-il donc pour que nous soyons si nombreux à être inquiets et à constater que ça déraille ?

Plusieurs choses, évidemment, dont la plus visible immédiatement : un retour en force du discours racial et essentialiste. Je le constate aussi parmi mes élèves. Cela peut se dire sur le ton de la blague mais c'est un univers mental reconstitué. Les Noirs sont comme ceci, les Arabes comme cela et Les Juifs, je ne vous dis pas.

Un deuxième aspect, qui explique au moins en partie le premier, est la faillite complète de l'idéal politique de l'émancipation. Ce qui s'appelle la gauche - et singulièrement le Parti socialiste - a une responsabilité écrasante sur ce point. Elle a désespéré les ouvriers quand elle ne les a pas carrément traités en ennemis ainsi que le montre tout récemment le pas de deux avorté entre Hollande et Peter Hartz, l'homme qui a fait exploser la pauvreté en Allemagne.

La désespérance sociale n'est pas nécessairement la cause du racisme mais l'effondrement d'un discours de classe laisse de toute évidence le champ libre à un autre discours, haineux voire fasciste, qui peut prospérer sur les ruines d'un discours progressiste. Les racistes et les fascistes, de ce point de vue, ne sont pas nécessairement des "progressistes retournés" ; ils se relèvent sur une extinction discursive. A tel point que l'on constate avec horreur qu'en ces années 2010, la manifestation d'extrême droite fasciste est le pendant de celles, rouge écarlate, de l'immédiat après-68.

Manque donc un idéal, un idéal qui rendrait au peuple des cités une fierté ouvrière et prolétarienne. Pasolini nous sera sans doute d'une grande aide contre l'extrême droite qui s'engouffre avec succès dans l'affaissement terrible de l'idéal communiste, affaissement qui rend possible la pénétration des "valeurs" bourgeoises dans toute la société. Les mots "ouvriers" et "patrons" nous manquent.

Mais il y a urgence. 20000 personnes qui hurlent "Juif, Juif, la France n'est pas à toi !" dans les rues de Paris et l'UMP infichue de condamner, voilà qui est grave et inquiétant. D'autant qu'il ne faut pas se faire d'illusions : si rien n'est opposé à cela, il n'y a aucune raison pour que ce mouvement s'effondre tout seul, bien au contraire. L'histoire ne nous apprend rien et seuls les naïfs peuvent s'imaginer que les crimes du passé font réfléchir. C'est maintenant qu'il faut agir. Non par la mémoire, vaine et contingente, mais par la politique. Communiste.

 

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