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Histoires profanes de Zimmerwald

Lieu de mémoire communiste, libertaire et (pour un court moment) socialiste, Zimmerwald fait partie de ces épisodes rangés, classés, oubliés de la mémoire collective. Pour ceux qui demeurent attachés à la mémoire de cette conférence, elle interroge l'actualité remplie de guerres impériales, et un certain rapport au passé, celui de la mystification propre à toute mise en récit héroïque et épique.
  1. Chaudronnier lillois devenu syndicaliste révolutionnaire, puis dirigeant de la fédération CGT des Métaux à partir de 1905, Alphonse Merrheim (1871-1925) est l'un des deux délégués français à la conférence de Zimmerwald en septembre 1915. Désemparé lors du déclenchementde la guerre en début août 1914, il approuve le discours de Léon Jouhaux aux obsèques de Jaurès le 4 août mais critique dès le 3 septembre la politique d'adhésion de la CGT (Jouhaux) à l'union sacrée, la nomination de Jouhaux comme commissaire de la Nation, ainsi que le transfert du comité confédéral de la CGT à Bordeaux. Resté à Paris, Merrheim convoque un comité confédéral le 27 septembre 1914. Il jouit d'une position forte dans la métallurgie ainsi que dans les unions départementales de la CGT de la Loire et du Rhône, grâce à l'appui de Pierre Monatte. Fin 1914, il entre en contact avec Trotsky et Martov à l'occasion de leurs rencontres au Quai de Jemmapes qui réunissent des collaborateurs de Vie ouvrière (Alfred Rosmer, Pierre Monatte) et des socialistes internationalistes, comme Henri Guilbeaux. Merrheim dirige la première manifestation d'opposition à la guerre en France, le 1er mai 1915, à Lyon, lors d'un meeting où il prend la parole pour condamner l'union sacrée et la guerre impérialiste. Durant la conférence socialiste de Zimmerwald (5-8 septembre 1915), il s'oppose aux tentatives de Lénine/Zinoviev/Radek d'infléchir la conférence à gauche par le biais du mot d'ordre de "transformer la guerre impérialiste en guerre civile". Il diffuse les idées de Zimmerwald avec Albert Bourderon lors de son retour en France, par le biais de l'organe de la Fédération des Métaux, l'Union des Métaux, mais aussi par le biais du Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) qui publie et diffuse environ 500 000 exemplaires de brochures et pamphlets entre 1916 et 1918.

  2. Carte postale envoyée depuis l'URSS en 1966 à Zimmerwald, en Suisse. De très nombreuses lettres et cartes postales soviétiques ont été envoyées par les Soviétiques, notamment des écoliers, au village de Zimmerwald en raison de la conférence de 1915 à laquelle participa Lénine. A l'opposé de l'idéologie "marxiste-léniniste" de l'URSS qui faisait de Zimmerwald une étape fondamentale de la révolution socialiste internationale, les villageois suisses voulaient faire oublier cette conférence socialiste en temps de guerre.

  3. Verso de la même carte postale soviétique, 1966.

  4. Henri Guilbeaux (1884-1938) avec ses deux défenseurs au tribunal militaire de Paris, 1933. Né en Belgique, il devient membre du parti socialiste en 1909 à Paris. Collaborateur puis rédacteur en chef de L'Assiette au beurre sous le pseudonyme James Burkley, Guilbeaux fait partie du groupe se réunissant au Quai de Jemmapes autour des rédacteurs de la Vie ouvrière (Alfred Rosmer et Pierre Monatte) et du Naché Slovo (Trotsky). Il émigre en Suisse où il fera partie du petit groupe pacifiste et internationaliste autour de Romain Rolland. Présent à la conférence de Kienthal (avril 1916) comme représentant de Vie ouvrière. A partir du 15 janvier 1916, il fait paraître à Genève Demain qui devient l'organe de la gauche zimmerwaldienne et il fréquente Lénine. Cette publication est interrompue en décembre 1916 faute d'argent. Guilbeaux participe au congrès fondateur de l'Internationale communiste en 1919 et il écrit une brochure éditée par l'I.C. à Moscou, préfacée par Lénine: Le mouvement socialiste et syndicaliste français pendant la guerre. Mis en cause par la presse nationaliste pendant la guerre et condamné à mort pour intelligence avec l'ennemi, Guilbeaux rentre en France en 1933 et se livre à la justice. Il meurt dans la misère en 1938.

  5. L'Union des métaux publiée par Alphonse Merrheim et la Fédération des Métaux de la CGT, no. 62, mai 1915, p. 18 sur la conférence de Zimmerwald.

  6. Angelica Balabanova (1878-1965): née en Ukraine, étudiante en Belgique, elle milite au PS italien tout en étant rédactrice de l’Avanti. Membre du Bureau socialiste international de la IIe Internationale, elle participe aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal. Elle devient membre de la Commission socialiste internationale, nouvel exécutif institué à Zimmerwald avec Morgari, Naine, Rakovsky et Grimm. Incarnation de l'internationalisme socialiste européen de son époque, elle parle six langues différentes et connaît de nombreux exils au fil de sa vie. Elle se rend en Russie pour une courte période après 1917, est nommée première secrétaire de l’IC mais s’oppose dès le début aux conceptions de Zinoviev. « Menue, son fin visage déjà maternel entouré d’un double bandeau de cheveux noirs, répandant autour d’elle une extrême gentillesse, Angelica Balabanova espérait encore une Internationale aérée, généreuse et quelque peu romantique. » (V. Serge) Source: Collectif Smolny, http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=810

  7. Gregori Zinoviev, membre de la gauche zimmerwaldienne, partisan des thèses de Lénine. Bolchevik fidèle à Lénine, Zinoviev (1883-1936) est l'auteur avec Lénine d'une série d'articles dans la presse social-démocrate entre 1914 et 1917 qui sera publiée sous le titre Contre le courant (réédité par Maspero en 1970).

  8. Alfred Rosmer à sa table de travail, probablement en 1918. Alfred Rosmer (1877-1964) est un fils d’ouvrier réfugié aux U.S.A. après la Commune. Syndicaliste révolutionnaire avant 1914, collaborateur de la revue de Monatte, La Vie Ouvrière, il fait partie des zimmerwaldiens qui diffusent en France les idées de la conférence, notamment grâce au réseau des abonnés à La Vie Ouvrière qui comprend alors entre 1600 et 1800 abonnés (1914). Opposé à l'Union sacrée, il participe aux rencontres des socialistes internationalistes du Quai de Jemmapes avec Monatte, Trotsky et Martov à partir de la fin de 1914.

  9. Lénine et sa soeur dans les rues de Moscou en 1920: les cinq années qui séparent cette photographie de la conférence de Zimmerwald ont transformé Lénine de révolutionnaire exilé seulement connu par les cercles socialistes et révolutionnaires russes en dirigeant de la première révolution communiste ayant réussi à prendre le pouvoir étatique, connu mondialement à la fois par ses ennemis et ses partisans.

  10. Photographie de "l'Ambassadeur des Soviets" en 1925. Kristian Rakovski (1873-1941) est un social-démocrate d'origine bulgare, membre du Bureau socialiste international de la IIe Internationale et participant à la conférence de Zimmerwald en septembre 1915. Ami de Trotsky, Rakovski incarne comme A. Balabanova et d'autres zimmerwaldiens l'internationalisme socialiste de son époque.

  11. Photographie de presse de Léon Trotsky en 1921. En 1915, Léon Trotsky (1879-1940) se trouve en France où il dirige une publication socialiste - le Naché Slovo - opposée à la guerre et le ralliement patriotique des différents partis socialistes de la IIe Internationale. Il rencontre plusieurs syndicalistes révolutionnaires ainsi que des socialistes opposés à la guerre et à l'union sacrée. A la conférence de Zimmerwald, il sera le rédacteur principal du manifeste de Zimmerwald et aura tenté de concilier avec le socialiste suisse Robert Grimm l'opposition entre l'aile gauche, incarnée par Lénine, et l'aile droite de Merrheim, Ledebour et Hoffmann. Il écrira a posteriori dans son autobiographie intitulée Ma vie en 1929: «Les délégués eux-mêmes plaisantaient, disant qu’un demi-siècle après la fondation de la première Internationale, il était possible de transporter tous les internationalistes dans quatre voitures. Mais il n’y avait aucun scepticisme dans ce badinage. Le fil de l’histoire casse souvent. Il faut un nouveau nœud. C’est ce que nous allions faire à Zimmerwald.» Son autobiographie est jusqu'à aujourd'hui l'un des récits mémoriels matriciels de la conférence de Zimmerwald.

  12. Adolf Hoffmann en 1911. Hoffmann (1858-1930) est un fonctionnaire du SPD à Berlin. Rédacteur pour les journaux social-démocrates de Halle et Zeitz, il est aussi éditeur et libraire à Berlin et chargé de la propagande social-démocrate contre l’Église. Membre du conseil municipal de Berlin à partir de 1900, il est député au Reichstag (1904-1906). En 1908, il fut l’un des huit social-démocrates élus pour la première fois au Landtag de Prusse, malgré le système de vote censitaire défavorable. Il représente avec Georg Ledebour les socialistes pacifistes allemands à la conférence de Zimmerwald en septembre 1915.

  13. Socialiste allemand depuis 1891, Ledebour (1850-1947) est un journaliste et parlementaire du SPD, proche de Karl Kautsky (théoricien dominant de la social-démocratie allemande et européenne), participant à la conférence de Zimmerwald pour s'opposer à la guerre en septembre 1915.

  14. Deux participants de la conférence de Zimmerwald lors de la conférence de paix ultérieure, tenue à Stockholm le 16 mai 1917: Pavel Axelrod (à gauche) et Julius Martov (au centre). A droite de Martov, Alexander Martinov. Proche collaborateur de Lénine entre 1895 et 1903, Martov (1873-1923) est un social-démocrate russe, fondateur de plusieurs journaux publiant en yiddish et en hébreu en Russie tsariste et l'une des figures intellectuelles prédominantes au sein de la social-démocratie russe. Opposé à la guerre en 1914, il introduit des syndicalistes révolutionnaires français, comme Alphonse Merrheim, à Léon Trotsky lors de l'arrivée de ce dernier à Paris à la fin de 1914.

    Pavel Axelrod (1850-1928) est quant à lui l'un des pionniers, avec Georgi Plekhanov, du socialisme marxiste russe. Il édite plusieurs journaux révolutionnaires depuis les années 1880 et sera l'un des co-éditeurs de l'Iskra, organe de la social-démocratie russe à partir de 1898-99 auquel contribuent Lénine, Trotsky et Martov. Axelrod et Martov collaborent également avec Trotsky pour l'édition du Naché Slovo à Paris pendant la guerre en 1914-1916.

  15. Tracts de la conférence socialiste de Kienthal (avril 1916), imprimés par le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI), avec le sceau de la police les ayant saisis. Les tracts sont signés symboliquement en date du 1er mai 1916. Source: http://julienchuzeville.blogspot.fr/2014_02_01_archive.html

  16. Jean Longuet, socialiste français, en 1922. Petit-fils de Marx, journaliste de plusieurs revues et journaux socialistes dont l'Humanité qu'il participe à fonder avec Jaurès mais aussi Die Neue Zeit de Kautsky, fondateur et éditeur du Populaire pendant la guerre, Longuet (1876-1938) se rallie à la défense nationale comme la vaste majorité des socialistes en août 1914. Député socialiste entre 1914 et 1919, il refuse de verser dans le nationalisme tout en votant les crédits de guerre et en se ralliant à l'union sacrée. Au sein du Parti socialiste, il incarne toutefois les minoritaires qui manifestent une orientation pacifiste, à l'image de la motion de la Haute-Vienne au congrès du Parti en décembre 1915 ou encore de la section du XIIe arrondissement à Paris, où milite Albert Bourderon, participant à la conférence de Zimmerwald, en tant que socialiste mais aussi en tant que secrétaire de la Fédération du Tonneau de la CGT. Cependant, Longuet n'est pas d'accord avec la ligne politique des conférences de paix de Zimmerwald et de Kienthal même s'il en partage les sentiments internationalistes: comme le souligne Gilles Candar dans Jean Longuet: un internationaliste à l'épreuve de l'histoire Longuet réclame non pas une "paix immédiate" mais une réunion du Bureau socialiste international pour étudier les conditions nécessaires pour une paix juste et durable.

  17. Karl Liebknecht (1871-1919) a été le premier socialiste allemand à voter contre les crédits de guerre en décembre 1914. Incarnant l'aile gauche du SPD allemand avec Rosa Luxemburg, il sera emprisonné pour son agitation contre la guerre et l'union sacrée. Ne pouvant participer à la conférence de Zimmerwald, il écrit dans sa lettre aux délégués présents: "Guerre sacrée, non pas union sacrée ! Pour la solidarité internationale du prolétariat, contre l’harmonie des classes pseudo-nationale, pseudo-patriote. Lutte de classe internationale pour la paix, pour la révolution socialiste ! Il faut dire comment il faut lutter. Ce n’est que par la collaboration, par les rapports réciproques entre pays, que les plus grandes forces possibles, s’encourageant réciproquement, peuvent être réunies, que les succès possibles peuvent être obtenus." Liebknecht dirigera le 1er mai 1916, à Berlin, une manifestation socialiste contre la guerre et contre la "trêve civile", version allemande de l'union sacrée qui suspend les luttes politiques et sociales au nom de la "défense nationale".

  18. Robert Grimm (1881-1956) en 1917. adhère en 1899 au parti socialiste suisse et ne tarde pas à occuper dans celui-ci et dans le mouvement syndical divers postes de responsabilité. Rédacteur au quotidien socialiste de Berne (Tagwacht), il devient l'un des animateurs du mouvement antiguerre, entre 1914 et 1918 en particulier par l’organisation de la conférence de Zimmerwald, à 10km de Berne.

  19. Zeth Hoglund (1884-1956) à sa sortie de prison à Stockholm, accueilli par un rassemblement populaire de soutien, le 6 mai 1917. Membre du Parti social-démocrate suédois et partisan de son aile gauche, Hoglund participe avec Ture Nerman à la conférence de Zimmerwald ce qui lui vaudra un emprisonnement de 13 mois.

  20. Henriete Roland-Host (1869-1952) est une socialiste et poétesse néerlandaise. Elle participe à la conférence de Zimmerwald comme déléguée de la publication De Internationale.

  21. Timbre soviétique de Jan Berzine (1889-1938). Délégué de la social-démocratie lettone à la conférence de Zimmerwald, Berzine deviendra après la révolution d'Octobre un tchékiste du régime soviétique avant d'oeuvrer dans le NKVD et la Guépéou.

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