Un nouvel atlas des langues en danger – pour quoi faire?

L’UNESCO a publié le 19 février dernier, sur son site, une nouvelle version de son Atlas des langues en danger dans le monde sous la forme d’un Atlas interactif, avec une carte qui identifie les 2279 langues que l’UNESCO juge menacées, et pour chacune de ces langues, on trouve un petit texte avec des références, si elles existent, et diverses informations.
L’UNESCO a publié le 19 février dernier, sur son site, une nouvelle version de son Atlas des langues en danger dans le monde sous la forme d’un Atlas interactif, avec une carte qui identifie les 2279 langues que l’UNESCO juge menacées, et pour chacune de ces langues, on trouve un petit texte avec des références, si elles existent, et diverses informations. L’ensemble est bien présenté, et résulte d’un travail sérieux mené par 26 linguistes à travers le monde. C’est la troisième édition de cet Atlas. On trouvera ici un petit texte qui présente le travail.

 

Ce qui m’a motivé à publier ces quelques notes, destinées à aider à y voir plus clair sur une question souvent relativement technique et généralement mal connue, en France en particulier, ce sont les diverses réactions au projet que j’ai pu lire ici et là. Pas dans la presse, qui reçoit en général bien les projets de l’UNESCO, mais dans les réactions du public aux articles de presse. De fait, il y a eu relativement peu d’articles sur le sujet : un dans Le Monde, un dans Le Figaro, un dans le Nouvel Observateur, et un dans 20 minutes. Seuls ceux de 20 minutes et du Figaro étaient ouverts aux commentaires. Je me suis attardé sur ceux du Figaro, les plus nombreux. Ce que j’y ai lu m’a attristé, et montre il me semble une ignorance générale, des attitudes sur le plurilinguisme méprisantes et stupides, des partis pris idéologiques fermés et repliés sur soi, le tout sous couvert d’ouverture sur le monde. En gros, on voit réapparaître deux mythes :

1/ celui de la langue originelle unique qui relèverait d’un âge d’or de l’humanité , détruit par la malédiction de la tour de Babel :

« Et puis si tout le monde parler (sic) la même langue, on aurait moins de mal a se comprendre entre les pays, ce qui augmenterait le tourisme et les échanges, tout en faisant baisser la notion de communautarisme. »

Ou encore :

« J'ai du mal à être sensible à la disparition des langues. Travaillant à l'étranger avec quelques dizaines de nationalités présentes dans mon entreprise, je rejoins de plus en plus les propos de ce haut fonctionnaire américain qui disait il y a quelques années dans vos colonnes : "il y a 6000 langues différentes, dont 5999 de trop." »

 

Deuxième mythe : une sorte de darwinisme mal compris ou mal digéré appliqué aux langues :

« Le darwinisme existe aussi au niveau des langues. Il faut laisser faire. Des langues et des dialectes disparaissent, d'autres se transforment; c'est l'ordre naturel des choses.

Bien sûr, on se doit de répertorier et documenter les langues avant qu'elles ne disparaissent complétement (sic), mais seulement dans un but académique. Si une langue meurt, c'est qu'il y a une raison pour laquelle elle n'est plus utilisée: généralement parce que ses utilisateurs ont éprouvé le besoin de se servir d'une autre, plus adaptée à leur mode de vie.

Essayer d'enrayer ce processus est probablement voué à l'échec à long terme.

Il n'y a pas trop longtemps, chaque région de France, voire ville ou village, avait son propre dialecte, ses propres unités de mesure. Il y une bonne raison pour laquelle cela a changé. Imaginez une France où on parlerait une langue différente dans chaque département. Croyez-vous que ce serait facile de travailler ensemble au niveau national?

 

Sans parler de l’attitude hautement philosophique et réflexive qui consiste à dire :

« ca, c'est exactement le souçi (sic) du contribuable, aujourd'hui. »

Ou encore (là c’est vraiment pour le plaisir, je ne résiste pas) :

« on s'en fout du (sic) dialecte parlé dans la jungle en amazonie

Enfin il y a que Chirac qui semble prendre le sujet a coeur...

Cela demontre le niveau de l'ancien preisdent. (re-sic)

Il aurait mieux fait de moderniser la France pendant 12 ans cela aurait ete plus utile. »

Bref, les forums du Figaro (mais celui de Libération n’est guère mieux en général) sont un régal pour recueillir des représentations et du discours. Je pense que je reviendrai au cours d’un autre article sur les mythes linguistiques tels qu’ils s’expriment dans les forums de journaux français, mais ici je voudrais revenir sur cet objet qu’est le nouvel Atlas de l’UNESCO, ça me semble important. Il ne s’agit pas de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit, et certainement pas les défenseurs d’une langue unique au niveau mondial (je reviendrai sur cette impossibilité dans un autre post).

Enjeux

La publication de ce document s’inscrit dans le développement relativement récent d’un nouveau champ dans les sciences du langage, celui des ‘langues en danger’. Le premier article à attirer l’attention sur le sujet date de 1992 (même si d’autres linguistes avaient travaillé la question localement, comme Nancy Dorian en Ecosse) : dans la revue Language, M. Krauss, un linguiste canadien, attire l’attention de la communauté des linguistes sur le fait que la majorité des langues du monde, l’objet même de travail des linguistes donc, est en train de disparaître sous nos yeux. Le chiffre de 6000 langues dans le monde date de cet article, de même que les proportions avancées de langues menacées. Il s’agit avant tout d’attirer l’attention sur le fait qu’il y a urgence à les documenter pour des raisons scientifiques.

1992, c’est également la date de commémoration de la ‘découverte’ de l’Amérique. C’est une date importance en ce sens qu’elle marque le début d’une prise de conscience, linguistique, territoriale etc. des communautés indigènes du nord au sud de l’Amérique.

Ces deux événements conjoints vont avoir pour conséquence le développement, en Amérique d’abord, puis en Afrique, de l’idée de langues en danger, et de ce champ comme champ scientifique. Jusqu’à présent, on a assez peu parlé de langues en danger pour l’Europe, mais le processus est en cours. Au début, ce sont surtout des linguistes qui s’intéressaient à la question, aujourd’hui on trouve aussi des sociolinguistes et des anthropologues.

En 1998, Krauss estimait que sur 6000 langues, entre 20% et 50% étaient moribondes (‘moribund’), entre 40% et 70% s’affaiblissaient (‘weakening’), et seules 5 à 10% des langues du monde n’étaient pas menacées (‘safe’). Ce qu’il faut retenir ici c’est un ordre d’idées, même si de nombreux articles ont été écrits sur les présupposés idéologiques d’une telle estimation. En effet, on pourrait se demander comment on a définit ce qui était une langue ou ce qui n’en était pas une, et sur quels critères on a défini qu’elles étaient ou non en danger. En 2007, Krauss a fourni une nouvelle échelle permettant de classer les langues comme plus ou moins en danger. Le critère essentiel à retenir étant que, pour une raison ou pour une autre (massacre d’une communauté, pressions extérieures, interdiction de pratiquer sa langue, violence symbolique d’une communauté dominante poussant une communauté dominée à abandonner sa langue pour trouver du travail, pour des raisons de prestige etc.) une langue n’est plus transmise aux enfants d’une communauté donnée.

On pourrait aussi se demander jusqu’à quel point l’idée de mort des langues est pertinente, puisque les langues n’existant pas hors de leurs locuteurs, elles ne peuvent pas mourir à proprement parler. Le latin est-il une langue morte ? Quel sens donner à une telle question ? Il existe aujourd’hui des personnes physiques vivantes déclarant parler latin avec d’autres personnes ! L’idée de langue menacée, quant à elle, utilise la métaphore des espèces animales et végétales, pour faire un parallèle avec l’extinction des espèces et l’extinction des langues. Cette vision écologiste des langues, à mon sens, est surtout utilisée pour parler aux occidentaux, qui connaissent désormais bien le discours écologique. Elle pose un certain nombre de questions sur notre manière de voir les langues et de les penser, mais je pourrai en reparler.

Le nouvel Atlas de l’UNESCO

Le nouveau document de l’UNESCO s’inscrit donc dans ce double mouvement, scientifique d’une part, et militant d’autre part, les deux se rejoignant souvent : les linguistes forment des locuteurs de langues menacées à devenir linguistes à leur tour, et les linguistes sont souvent militants, agissant en faveur de mesures de revitalisation linguistiques. L’enjeu de ce document me semble se situer ici : il permet à la fois de former une base de données unique (puisque appelée à être enrichie par les apports des internautes, locuteurs de ces langues ou spécialistes, ou les deux à la fois), et en même temps de montrer, en la schématisant, une réalité telle qu’elle est vue dans ce champ de recherche. Montrer à la fois à des étudiants, pour faciliter une compréhension de la situation linguistique mondiale, et aussi à des dirigeants, notamment en Amérique Latine, en Afrique, en Asie, la situation dans laquelle se trouvent ces langues, dans un document bénéficiant de la caution de l’UNESCO. En donnant à voir, on donne une existence et une légitimité à un objet qui, on l’a vu avec les commentaires du Figaro, est loin de faire l’unanimité.

Ce document est certes loin d’être parfait. Symboliser les langues par des petits points, distincts les uns des autres, n’est pas sans introduire un biais idéologique. La plupart des locuteurs des langues présentées sur la carte sont au moins bilingues, et les langues ne sont pas des entités séparées les unes des autres, vivant sur un territoire délimité : elles n’existent qu’en tant qu’éléments de répertoires langagiers des personnes qui s’en réclament, et qui souvent se réclament de plus d’une.

De même, la question de la nomination de ces langues est une question épineuse : pour ne prendre que le cas occitan, en France, faut-il compter le gascon, l’auvergnat, le limousin, l’alpin, le provençal et le languedocien comme une seule langue, ou comme six langues distinctes ? Et en ce cas, pourquoi ne pas étendre le nombre de langues au niçois et au béarnais ? La question se pose pour toutes les langue du monde, du moins celles qui ne sont pas langues d’un état-nation (encore qu’elle pourrait se poser à propos de l’anglais, de l’espagnol ou même du français). Pour le cas occitan, l’UNESCO ne tranche pas (ça n’est pas son rôle) et donne le nom d’‘occitan’ comme alternative aux variantes citées plus haut, tout en faisant apparaître chacune d’entre elles comme un point séparé sur la carte.

 

Pour aller plus loin :

 

En français :

· Abley, Mark (2006). Parlez-vous boro ? : Voyage au pays des langues menacées. Montréal: Boréal.

· Nettle, Daniel and Romaine, Suzanne (2003). Ces langues, ces voix qui s'effacent. Paris: Autrement.

 

En anglais :

· Abley, Mark (2003). Spoken here. Montreal: Random House of Canada.

· Austin, Peter K. (2008). One Thousand Languages. Berkeley: University of California Press.

· Brenzinger, Matthias (1992). Language death : factual and theoretical explorations with special reference to East Africa. Berlin ; New York: Mouton de Gruyter.

· Dorian, Nancy C. (1981). Language death : the life cycle of a Scottish Gaelic dialect. Philadelphia: University of Pennsylvania Press.

· Fishman, Joshua A. (2001). If threatened languages can be saved, then can dead languages be revived? Current Issued in Language Planning 2, 222-230. Disponible en ligne: http://www.multilingual-matters.net/cilp/002/0222/cilp0020222.pdf

· Nettle, Daniel and Romaine, Suzanne (2002). Vanishing Voices: The Extinction of the World's Languages. Oxford: Oxford University Press.

· Romaine, Suzanne (2002). The Impact of Language Policy on Endangered Languages. International journal on Multicultural Societies 4, 194-212. Disponible en ligne: www.unesco.org/shs/ijms/vol4/issue2/art3

· Tsunoda, Tasaku (2006). Language Endangerment and Language Revitalization: An Introduction Berlin & New York: Walter de Gruyter.

 

 

 

 

 

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