Mon grand-oncle, témoin de la torture

Deuxième volet de notre série sur le long-métrage documentaire Fidaï consacré au combat de mon grand-oncle pendant la Révolution algérienne. Après la genèse, voici l’extrait d’une séquence du film. En parallèle à ce billet, pour situer le contexte et donner des points de repères, l’historienne Linda Amiri s’est attelée à un glossaire et un rappel des faits chronologiques.

 

 © Damien Ounouri / Kafard Films 2012 © Damien Ounouri / Kafard Films 2012

 

Le cœur de Fidaï est l’engagement d’un homme dans la Révolution. À la question « Pourquoi El Hadi s’est-il engagé spontanément à 19 ans dans la lutte armée sans aucune formation politique ? », il faut donc remonter aux origines, à ce qu’il a vécu dans son enfance et adolescence, à ce que vivaient les Algériens pendant la colonisation. Dans nos différentes conversations, j’ai très bien compris que ce n’était pas un choix intellectualisé, mais une évidence. 50 ans après, nous sommes donc allés chercher les traces de son passé pour entrevoir cette époque.

El Hadi naît et grandit à Ben M’Hidi, petit village de l’Est algérien à côté d’Annaba. Ses parents sont employés chez un colon et cultivent le tabac. Son père tombe gravement malade et sa mère se retrouve seule à travailler pour nourrir les quatre enfants. Comme la majorité des Algériens, ils sont très pauvres et vivent dans une baraque de fortune. À l’âge de 13 ans, El Hadi quitte l’école pour aller travailler chez le colon comme ouvrier agricole puis comme berger. Il passe ses journées en plein air, à l’extérieur du village, à proximité d’une des fermes du colon. Pendant la guerre, ce bâtiment est cédé à l’armée française, qui en fait un lieu d’interrogatoire et d’internement. Bien qu’il travaille à plusieurs dizaines de mètres, El Hadi entend ce qui s’y passe, voit des Algériens amenés mais ne jamais en ressortir.

 

El Hadi dans la ferme des âmes errantes © Damien Ounouri / Kafard Films 2012 El Hadi dans la ferme des âmes errantes © Damien Ounouri / Kafard Films 2012

 

Aujourd’hui, le bâtiment est encore debout, la structure principale et les silos pour le raisin ou autres produits existent toujours, seuls des trous dans la toiture marquent le passage du temps. Pendant le repérage, nous avons filmés à l’intérieur, découvrant par El Hadi ce qui s’y passait. Non satisfait du résultat, il fallait creuser, arriver à faire parler ce lieu par le cinéma, faire résonner ces murs silencieux. Difficulté d’un film au présent, difficulté de faire ressurgir les fantômes qui sillonnent encore cette ferme...

Un an après, nous y retournons, en ayant planifié de nombreuses choses à filmer. En arrivant, surprise : le lieu a changé. Il est occupé par une fermière, tout le rez-de-chaussée a été réaménagé, bottes de paille et vaches empêchent une vision globale de l’espace tout comme des déplacements aisés. La scène va donc changer. Plutôt que de subir une telle situation comme un échec ou une entrave, il faut trouver le moyen d’en tirer avantage, et croire qu’elle ne se présente pas ainsi au hasard. Lot quotidien en documentaire, ce genre d’accident ne peut qu’amener le film plus haut, créant vie, instinctivité et hasard.  

 

Baïa B., gardienne des lieux © Damien Ounouri / Kafard Films 2012 Baïa B., gardienne des lieux © Damien Ounouri / Kafard Films 2012

 

Dans ce cas précis, cet « accident » est personnifié par la fermière. Belle, charismatique, le visage marqué par le soleil et le travail dans les champs, digne. Elle nous laisse entrer et filmer, continue à vaquer à ses occupations, nous observe en silence. Nous faisons ce qui est à peu près prévu avec El Hadi. Mais en tournant la scène, nous la croisons de nombreuses fois, et je me sens distrait et attiré par sa présence. Je n’ose pas lui parler, la déranger, mais au bout d’un moment, entre deux plans, je me lance et demande à mon oncle de traduire une question : « Sait-elle ce qui s’est passé dans cette ferme ? »

En exclusivité pour Mediapart, voici un extrait de la séquence de la ferme (montage non définitif) :

 

 

Dans cette ferme paisible et entourée d’enfants qui jouent, ce que l’on (re)découvre, c’est la pratique de la torture généralisée, sur l’ensemble du territoire, dans les lieux les plus reculés, y compris sur les populations civiles. Combien de fermes comme celles-ci en Algérie ? Coups, brûlures, pendaison, électricité (« gégène »), torture par l’eau (« baignoire »), la torture était un des instruments de la doctrine française de « guerre contre-révolutionnaire », entre autres disparitions forcées, quadrillages par zones, exécutions sommaires (« corvées de bois »), camps de regroupement et « escadrons de la mort ». Pratique théorisée et normalisée au moment des faits, les tortionnaires ont été amnistiés. Au sens du code pénal, aucun crime contre l’humanité n’a été commis en Algérie.

Au début des années 2000, les aveux du général Aussaresses, entre autres publications, ont remis la torture au centre du débat public, malgré un mutisme des hautes autorités de l’État qui la rapportent à des dérives marginales. À La Question d’Henri Alleg, le gouvernement français vient, d’une certaine manière, tout juste de répondre, en adoubant l’« illustre » général Bigeard par l’annonce du transfert de ses cendres aux Invalides, Panthéon des militaires. Le même Bigeard de la bataille d’Alger, qui estimait la torture nécessaire : « Nous avions à faire à des ennemis motivés, des fellagas et les interrogatoires musclés, c’était un moyen de récolter des informations. »

 

 © Damien Ounouri / Kafard Films 2012 © Damien Ounouri / Kafard Films 2012

 

Jia Zhang-Ke présente Fidaï de Damien Ounouri. Long-métrage documentaire, 2012. Produit par Kafard Films (Alexandre Singer et Mathieu Mullier, France), Cirta Films (Hachemi Zertal, Algérie), Xstream Pictures (Jia Zhang-Ke, Chine), Mec Film (Irit Neidhardt, Allemagne), Linked Productions (Talal Al-Muhanna, Koweït). Soutenus par : Région Auvergne, Arab Fund for Arts and Culture (Liban/Jordanie), Doha Film Institute (Qatar). Image: Matthieu Laclau. Son: Li Danfeng. Montage: Matthieu Laclau supervisé par Mary Stephen. Traduction: Meriem Attoui. En post- production / Recherche de financements. Contact: fidai.lefilm@gmail.com Pour nous suivre: http://www.facebook.com/pages/FIDAÏ-Jia-Zhang-Ke-presents/141424572615434?sk=info http://www.fidai-lefilm.com/

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