Lettre ouverte à M. Aidenbaum, maire du 3e arrondissement de Paris, de l’un de ses futurs anciens électeurs

Monsieur le Maire,

Depuis mon installation dans votre arrondissement, en 1986, j’ai modestement contribué à votre élection, puis à votre réélection, en votant pour vous aux premier et second tours des élections municipales. Je ne le regrette pas, dans la mesure où votre victoire a débarrassé notre quartier des agissements dont s’étaient rendus coupables vos prédécesseurs, et où la majorité à laquelle vous appartenez a réalisé maintes bonnes choses au fil des ans. Mais votre dernier mandat n’a pas été à la hauteur des attentes que je plaçais en lui, et je regrette que vous n’ayez pas pris au sérieux les multiples avertissements que je vous ai adressés, en me faisant le porte-voix de nombreux habitants du Marais, exaspérés par l’évolution de celui-ci.

L’enjeu est clair : résidents, contribuables, électeurs, nous contestons la politique de muséification et de marchandisation de l’espace public à laquelle vous ne vous êtes pas franchement opposé, et que vous avez même semblé encourager, avec la majorité municipale dont vous portez les couleurs et dont les connivences avec les entrepreneurs de la nuit sont notoires.

Les points en cause sont pourtant simples, voire triviaux, et appelaient des solutions aisées à mettre en œuvre : 

1) privatisation de l’espace public, notamment des trottoirs, par des établissements de boisson, et non respect de la réglementation régissant les terrasses, au prix de nuisances sonores intolérables pour le voisinage et de la mise en danger des piétons contraints de marcher sur la chaussée. Il eût suffi d’enjoindre à la Préfecture de Police de faire appliquer, entre autres, l’article 48-2 du Code de la santé publique réprimant les atteintes à la tranquillité publique (article dont usent largement les BAC en banlieue pour justifier les contrôles d’identité des jeunes), l’article L.2212.-2 du Code général des collectivités territoriales réprimant « les atteintes à la tranquillité publique telles que les rixes et disputes accompagnées d’ameutement dans les rues, le tumulte excité dans les lieux d’assemblée publiques, les attroupements, les bruits, les troubles de voisinage, les rassemblements nocturnes qui troublent le repos des habitants et tous actes de nature à compromettre la tranquillité publique », diverses dispositions du Code de la Route, la réglementation de la Ville de Paris en matière de terrasses, et la législation relative à l’ivresse publique ; de lui demander de tenir les établissements responsables de leur clientèle occupant indûment les trottoirs (comme le fait le Commissariat du 2e arrondissement), de répondre en temps utile aux plaintes des riverains, de dresser des procès-verbaux qui permettent à ceux-ci de se porter partie civile, et enfin de procéder à la fermeture administrative des établissements récalcitrants et récidivistes. Il eût également suffit de réclamer aux services de la voirie de la Ville de Paris de procéder à des contrôles de nuit des terrasses, ce qu’ils ne font pas. Au lieu de tout cela, la municipalité a multiplié des demi mesures de médiation aussi dispendieuses et frustrantes qu’inutiles et a laissé s’installer une impunité complète au bénéfice d’établissements dont le retour des beaux jours vient de démontrer qu’ils sont bien décidés à poursuivre leur occupation lucrative de l’espace public. 

2) politique de discrimination positive en faveur des deux-roues motorisés, pourtant responsables de nombreux accidents, d’une pollution et de nuisances sonores, et d’une violation à peu près systématique du Code de la Route. En la matière, vous avez contribué à reproduire les mêmes erreurs que la droite pompidolienne en faveur de la voiture, dans les années 1960 et 1970. Il eût pourtant suffit de ne pas multiplier les parkings pour deux-roues motorisés, de les rendre payants et d’imposer à ces véhicules le contrôle technique auquel sont assujettis les voitures pour, sinon bloquer cette dérive, du moins ne pas l’encourager. 

3) suppression d’un pourcentage important des places de stationnement résidentiel, au détriment des habitants, qui ne sont pas tous financièrement en mesure de louer ou acheter un parking souterrain et dont on ne voit pas très bien pourquoi ils seraient privés de la voiture dont ils ont généralement besoin pour des raisons professionnelles ou familiales. Il eût suffit de remplacer ces places sur les surfaces réservées au stationnement non résidentiel, et de limiter l’usage des places résidentielles aux seuls résidents, sur le modèle de ce qui se fait à Londres.

4) piétonisation le dimanche de la zone comprise entre la rue de la Perle et la rue du Roi-de-Sicile, sous prétexte de raisons écologiques, mais au prix paradoxal de la suppression du service de la ligne de l’autobus 29, déjà détournée tous les matins de la semaine pour cause de travaux, bien qu’elle desserve deux gares et qu’elle soit particulièrement utile aux familles et aux personnes âgées, au prix également d’embouteillages générateurs de pollution et de coups de klaxon dans les rues avoisinantes. Il eût suffit de vous abstenir de cette mesure prétendument  écologique, dont le seul but est de servir les intérêts des commerces riverains, et dont l’effet a été d’accélérer la transformation du quartier en zone de monoactivité vouée au commerce de vêtements, en y attirant des foules de consommateurs et en rendant impossible la circulation des piétons eux-mêmes.

Hormis quelques gestes d’autorité à l’approche des élections municipales, notamment dans l’îlot Saintonge, vous vous êtes montré passablement autiste, tout au long de ces années, à l’encontre des plaintes de vos administrés en les considérant comme des caprices d’ « enfants gâtés », selon vos propres termes [1], et en vous contentant de bonnes paroles.

A lui seul, le projet de rénovation du musée Picasso résume la marchandisation du Marais et sa transformation en zone touristique de masse, au détriment de la qualité de vie de ses habitants – vos électeurs. Depuis quatre ans, les riverains du square Léonor-Fini et du musée Picasso – dont je fais partie – endurent un cauchemar qui va crescendo : bruit permanent du chantier, boue dans les rues avoisinantes, poussière qui rend vain le nettoyage des vitres et s’insinue dans les logements depuis plusieurs mois, coups de klaxon des engins de chantier et des grues auxquels s’ajoutent ceux des véhicules bloqués par les manœuvres des camions, valse des rats sur le chantier et dans le square que l’on peut observer de nos fenêtres, pollution des moteurs et de la poussière dont on espère seulement qu’elle ne contient pas trop d’amiante (l’argument selon lequel toutes les précautions sont prises sur un chantier public de ce genre ne me convainc absolument pas, car il néglige le fait que l’Etat a été le principal responsable du scandale de l’amiante depuis les années 1960 !), suppression d’une vingtaine de places de stationnement résidentiel s’ajoutant à celles que la prolifération des parkings de deux roues a fait disparaître ces dernières années, etc.

Naïvement, nous croyions que le pire était passé avec la fin des travaux d’excavation de l’aile technique, en face du 97 de la rue Vieille-du-Temple. Mais nous dûmes déchanter. Le quotidien Libération révélait, dans son édition du 17 janvier, que le chantier avait pris un retard considérable et que le ministère de la Culture avait convoqué la présidente du musée Picasso, Anne Baldassari, très contestée en interne du fait de son « management brutal », par une lettre particulièrement sévère, pour qu’elle s’explique sur ses « engagements non tenus » et l’absence de toute « visibilité à quelques mois de l’ouverture » [2]. La lettre mérite d’être lue attentivement car l’on y découvre que ce projet, dont le budget initial de 30 millions d’euros a été largement dépassé et s’élève désormais à 53 millions, couverts à 40% par l’Etat, est piloté dans la plus grande improvisation : le ministère de tutelle attendait toujours, début janvier, le « projet scientifique et culturel » de l’établissement et les plans d’accrochage, de médiation, de communication et, « de manière plus générale, du fonctionnement du musée » ! Le même pilotage à vue semble avoir présidé à la conduite du chantier, et l’autorité de tutelle s’inquiétait des travaux dus à des aménagements de dernière minute en dehors de toute autorisation administrative, en dépit de l’opposition d’une partie de l’équipe directoriale et du personnel, dont certains membres, se plaignant d’un « mode de communication agressif, de menaces, d’intimidation et d’humiliations publiques », ont obtenu l’ouverture, par la direction médicale du ministère, d’une procédure d’alerte.

Dans ces conditions, il est bien improbable que le musée rouvre le 21 juin, ainsi que persiste à le dire Anne Baldassari [3]. Pour des raisons de sécurité, deux mois sont nécessaires entre le moment de la fin des travaux et l’accueil du public. Il n’est point besoin d’être ingénieur en BTP pour deviner que le chantier sera loin d’être achevé le 21 avril, foi d’un résident qui vit à son rythme depuis quatre ans et qui a vu un nouvel algeco de deux étages surgir devant ses fenêtres dans la semaine du 3 février !

Mais le plus grave est à venir. Comme je l’avais déploré dans un article antérieur, l’extension du musée Picasso, conçue selon une logique marchande du chiffre, va attirer de 800 000 à un million de visiteurs dans un quartier où la circulation tant automobile que piétonne est déjà devenue infernale. Quelles vont être les conditions d’accès et de stationnement des dizaines d’autocars qui amèneront au Musée les scolaires chaque matin, à hauteur de 45 000 par an ? Quid des autocars de tourisme, à propos desquels on ne peut se contenter des affirmations lénifiantes d’Anne Baldassari, dans les réunions publiques, selon lesquelles « nos visiteurs viennent à pied » ? Quelles seront les mesures visant à restaurer la liberté de circulation des piétons sur les trottoirs, de jour et de nuit, que mettent en cause depuis maintenant plusieurs années une bonne partie des établissements de restauration voisins, à commencer par La Perle, le Saint-Gervais et le Pink Flamingos, sans que jamais la municipalité y ait mis bon ordre ?

Nous apprenons aujourd’hui que ce projet est un bateau ivre et que les autorités de tutelle, aussi bien ministérielles que municipales, n’ont pas assumé convenablement leurs responsabilités. Le risque est grand de voir le musée Picasso exercer une espèce de suzeraineté sur le quartier, comme il a commencé de le faire en conduisant ce chantier dans le plus grand mépris de ses habitants. Compte tenu de votre politique au cours de votre dernier mandat, nous sommes nombreux à craindre que vous n’êtes pas l’homme de la situation pour nous préserver de ce danger, et nous aider à endiguer autant que faire se peut la privatisation marchande de notre quartier, sous les différents prétextes de la « fête », de la « culture » ou de l’ « environnement ». En tout cas, en ce qui me concerne, et sauf engagements précis, qui tardent à venir, sur ces points, je renoncerai, avec tristesse, à voter pour vous les 24 et 30 mars.

Veuillez agréer, Monsieur le Maire, l’expression de ma considération la plus distinguée, mais peinée.

                                                                                Jean-François Bayart

 


[1] Le Point du 8 décembre 2011 (p. XIII du supplément Marais).

[2] http://next.liberation.fr/arts/2014/01/16/du-rififi-a-picasso_973393 La convocation a été annulée in extremis, le musée Picasso ayant remis entre-temps les pièces demandées.

[3] Voir son droit de réponse à l’article de Libération : http://www.liberation.fr/culture/2014/01/26/droit-de-reponse-d-anne-baldassari_975661, et http://next.liberation.fr/next/2014/01/17/recadree-la-directrice-du-musee-picasso-calme-le-jeu_973785

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