Marc Tertre
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Musiques à vivre

Suivi par 59 abonnés

Billet de blog 8 août 2019

Cinq chants pour Toni Morrison

Beaucoup a déjà été dit sur Toni Morrison, écrivaine majeure et essayiste capitale de la condition noire aux états unis . Ce billet a pour objectif d'éclairer l’œuvre de cinq perles de jazz, musique avec laquelle elle se sentait en profonde communion.

Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Toni Morrison et le jazz : Etre considéré uniquement comme témoin d’une certaine situation, ou comme quelqu’un qui n’a rien d’autre à dire que : « Aïe ! J’ai mal ! » ou « Je proteste ! », est profondément humiliant, même s’il est très important que les écrivains soient considérés dans leur contexte. J’ai essayé de faire de Beloved un roman historique, mais qui échappait aux limites de la discipline historique. Lorsque je l’ai fini, j’ai décidé de faire un livre consacré à la période historique suivante, qu’on appelle le Jazz Age (l’ère du Jazz). Mais ce que je voulais surtout, c’est que les lecteurs soient avant tout conscients de la construction, de l’élaboration apparente, dans laquelle je voulais utiliser, autant que possible, les structures du jazz. La comparaison avec cette musique est fondamentale car, s’il est vrai qu’on associe toujours à l’heure actuelle la culture du jazz à la sensualité, à l’illégalité, aux tam-tams et à l’exotisme, il est devenu difficile de s’en tenir là. À partir du moment où l’on fait la moindre analyse critique de cette musique, on ne peut en ignorer la sophistication.

Fable of Faubus

Charles Mingus, l'éternel révolté s'attaque dans cet hymne au gouverneur raciste OrvalFaubus dont il dénonce avec une vigueur rassérénante les mensonges, les haines recuite et sa défense de la ségrégation scolaires dans les écoles de Little Rock, Arkansas. Il est à noter que ce gouverneur élu sous l'étiquette "Parti Démocrate" fut dans un premier temps "socialiste" et défenseur des droits civiques des noirs avant de tourner casaque et de devenir un "populiste" de la pire espèce, en particulier sur le plan du racisme. Ce qui ne l’empêcha pas d'ailleurs d'avoir d'excellentes relations avec John F Kennedy et son successeur démocrate, Lyndon Johnson.

Toni Morrison : Mais je crois qu’écrire est l’acte politique par excellence. J’en veux pour preuve que la première mesure des gouvernements oppresseurs, c’est de censurer ou de détruire les livres, ou encore de bâillonner les gens. Et ils font cela justement parce qu’ils ne sont pas stupides, parce qu’ils savent très bien que l’acte même d’écrire est séditieux, potentiellement séditieux en tout cas, et toujours porteur d’interrogations. Mes livres ne répondent pas uniquement à des préoccupations esthétiques, pas plus qu’ils ne ré-pondent exclusivement à des préoccupations politiques. Je pense que, pour pouvoir être pris au sérieux, l’art doit faire les deux à la fois. 

Charles Mingus featuring Eric Dolphy, "Fables of Faubus", live in Paris 1964 © Marco Renzini

God bless the child

Billie Holliday est la souffrance faite femme. La force aussi. On cite souvent "Strange Fruit" ce blue déchirant sur les lynchages racistes qui ensenglantaient le sud des états unis, mais peut etre est ce ce "God bless the child", cet hymne à la résistance, au combat sans faiblir qu'il faut trouver le lien évident unissant ces deux grandes artistes. C'est que cette souffrance et de cette force,  Toni Morrison en a fait la trame de tous ses romans.

Them that's got shall get
Ceux qui ont, auront
Them that's not shall lose
Ceux qui n'ont rien, perdront
So the Bible said and it still is news
Ainsi dit la Bible et c'est toujours vrai.
Mama may have, Papa may have
Maman peut avoir, Papa peut avoir
But God bless the child that's got his own
Mais que Dieu bénisse l'enfant qui se débrouille
That's got his own
Qui se débrouille

(Cette traduction est tirée de "La Coccinelle", un site bien utile pour la traduction de nombreux chants)

Billie Holiday God Bless The Child © igotyoudancing

Freedom now suit : we insist

Max Roach et son épouse la cantatrice Abbey Lincoln  livrent avec ce morceau une véritable déclaration de guerre à tout le racisme qui affecte non seulement les états unis mais également l'afrique du sud, Cuba etc. On ne peut que citer la phrase qui débute le "préambule" qui présente ce disque : "«Une révolution se déploie: la révolution inachevée de l’Amérique. Elle se déploie dans les comptoirs de déjeuner, les autobus, les bibliothèques et les écoles, partout où la dignité et le potentiel des hommes sont refusés. La jeunesse et l’idéalisme se déploient. Les messes des nègres marchent sur la scène de l’histoire et exigent leur liberté, maintenant » Il faut noter que le FBI ira jusqu'a perquisitionner le domicile des deux artistes pour connaitre l'auteur de cette déclaration.

Max Roach's Freedom Now Suite © Daniel Nesossi

Mississipi goddam

 Si Billie Holliday est la force et la souffrance, Nina Simone est la révolte et la colére. Victime du racisme dans son enfance, puis de violences conjugales, elle eu un destin difficile, fut obligée de s'exiler (à la Barbade puis en Europe) et connu comme Billie Holiday un destin tragique. Reste ses chants de révolte et de mobilisation, indiscociablement liées au mouvement des droits civiques dont elle fut l'égérie.

Hound dogs on my trail
La meute de chiens est a mes trousse,
School children sitting in jail
Les petits écolier sont en prison.
Black cat cross my path
Un chat noir traversse ma route
I think every day's gonna be my last
Chaque jour me semble devoir étre mon dérnier.

Lord have mercy on this land of mine
Que dieu est pitié de mon pays.
We all gonna get it in due time
Nous aurons tous ce que nous méritons quand le moment seras venu
(Probablement est-ce à dire que dieu puniras les agissement des ségrégationnistes. )
I don't belong here
Ma place n'est pas ici.
I don't belong there
Ma place n'est pas là bas.
I've even stopped believing in prayer
Je ne crois même plus aux priéres.

(Cette traduction est tirée de "La Coccinelle", un site bien utile pour la traduction de nombreux chants)

Nina Simone: Mississippi Goddam © Aaron Overfield

Impression

 Et pour finir l'astre qui éclaire le jazz d'une lueur crépusculaire, John Coltrane.Celui qui est l'essence même du jazz, au dela des iddées reçues sur le jazz "musique négre" faite pour la danse, la sensualité, la joie un peu enfantine  Coltrane lui tutoyait les dieux... Pas de "revendications politiques" dans l'oeuvre de Trane sinon une certaine revendication des origines. Mais les racines ne sont pas les fleurs...

Le livre sur lequel je travaille en ce moment est très ancré dans la réalité d’un lieu que j’ai délibérément choisi comme étant exclusivement noir : une ville noire au début du XIXe siècle. Pourtant, j’y parle de quatre femmes dont je dis : « L’une d’entre elles était blanche, les autres ne l’étaient pas. » Ensuite, j’espère décrire si bien chacune de ces femmes que le lecteur pourra toutes les connaître de façon intime, comme s’il était dans leur peau ; qu’il saura tout d’elles, sauf leur race. Je pense que le lecteur se demandera vraiment qui est blanc et qui est noir ; mais, si je réussis, et je n’en suis pas sûre encore car je n’ai pas terminé, cette question finira par ne plus avoir aucune importance. Mais la difficulté est énorme, car il n’existe pas de langue pour ça. Comment décrire l’âme d’un personnage sans aucune référence aux codes raciaux, sans utiliser ce langage secret, explicite ou implicite, que tout le monde utilise pour marquer la race ? Et, en même temps, il faut donner au lecteur ce à quoi on n’a jamais droit : un regard immédiat, qui lui permette de voir comme il ne voit jamais. Tout cela nécessite un nouveau discours, un nouveau langage. C’est difficile, mais je crois que c’est gratifiant.

John Coltrane Quartet - Impressions. © Guillermo Arriagada R.

Les textes de Toni Morrison en italique sont tiré d'un entretien avec Pierre Bourdieu réalisé le 22 octobre 1994 publié dans l'excellente revue "Vacarme" : Voir comme on ne voit jamais

À la Une de Mediapart

Journal — États-Unis
Devant la Cour suprême, le désarroi des militantes pro-avortement américaines
Sept ans presque jour pour jour après la légalisation du mariage gay par la Cour suprême des États-Unis, celle-ci a décidé de revenir sur un autre droit : l’accès à l’avortement. Devant l’institution, à Washington, la tristesse des militants pro-IVG a côtoyé la joie des opposants.
par Alexis Buisson
Journal
IVG : le grand bond en arrière
L’arrêt « Roe v. Wade », qui a été abrogé par six voix pour et trois contre, avait fait, il y a 50 ans, de l’accès à l’IVG un droit constitutionnel. La décision de la Cour suprême n’est pas le fruit du hasard. Le mouvement anti-IVG tente depuis plusieurs décennies de verrouiller le système judiciaire.
par Patricia Neves
Journal — Parlement
Grossesse ou mandat : l’Assemblée ne laisse pas le choix aux femmes
Rien ou presque n’est prévu si une députée doit siéger enceinte à l’Assemblée nationale. Alors que la parité a fléchi au Palais-Bourbon, le voile pudique jeté sur l’arrivée d’un enfant pour une parlementaire interroge la place que l’on accorde aux femmes dans la vie politique.
par Mathilde Goanec
Journal
Personnes transgenres exclues de la PMA : le Conseil constitutionnel appelé à statuer
Si la loi de bioéthique a ouvert la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules, elle a exclu les personnes transgenres. D’après nos informations, une association qui pointe une « atteinte à l’égalité » a obtenu que le Conseil constitutionnel examine le sujet mardi 28 juin.
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
Le Gouvernement se fait pourtant déjà juge, madame la Première ministre
La première ministre, Mme Elisabeth Borne, n'est pas « juge », dit-elle, lors d’un échange avec une riveraine, ce mercredi 15 juin 2022, l'interrogeant sur les nouvelles accusations visant M. Damien Abad, ministre des solidarités.
par La Plume de Simone
Billet de blog
Le consentement (ré)expliqué à la Justice
Il y a quelques jours, un non-lieu a été prononcé sur les accusations de viol en réunion portées par une étudiante suédoise sur 6 pompiers. Cette décision résulte d’une méconnaissance (ou de l’ignorance volontaire) de ce que dit la loi et de ce qu’est un viol.
par PEPS Marseille
Billet de blog
« Promising Young Woman », une autre façon de montrer les violences sexuelles
Sorti en France en 2020, le film « Promising Young Woman » de la réalisatrice Emerald Fennell nous offre une autre façon de montrer les violences sexuelles au cinéma, leurs conséquences et les réponses de notre société. Avec une approche par le female gaze, la réalisatrice démonte un par un les mythes de la culture du viol. Un travail nécessaire.
par La Fille Renne
Billet de blog
« Lutter contre la culture du viol » Lettre à la Première ministre
Je suis bouleversée suite aux actualités concernant votre ministre accusé de viols et de l'inaction le concernant. Je suis moi-même une des 97 000 victimes de viol de l’année 2021. Je suis aussi et surtout une des 99 % de victimes dont l’agresseur restera impuni. Seule la justice a les clés pour décider ou non de sa culpabilité… Pourtant, vous ne pouvez pas faire comme si de rien n’était.
par jesuisunedes99pourcent