Tournoyer autour d'un trou noir, une tradition familiale

Un instant avec La Maryse, ma grand-mère devenue corse en fuyant la pauvreté de ses parents, le fascisme italien et un mari infidèle.

La Maryse rentra vers une heure du matin, Pauline lisait toujours. Elle retira ses chaussures vernies, sa robe de soirée, ses bijoux, prit une douche. Elle avait dansé. Elle ne s’habillait que pour ça. Dans la chambre, plusieurs photos témoignaient des multiples concours de danse de salon qu’elle avait remportés. Parfois, elle tentait d’enseigner à ses petites filles les pas du rock, du tango ou de la rumba. Souvent, Pauline l’accompagnait écouter des « orchestres » dans des boîtes pour pépés qui buvaient des menthes à l’eau. Sa grand-mère resplendissait, aucun homme ne lui arrivait à la cheville.
D’ailleurs ils avaient tous disparu, ses hommes, même le seul que Pauline avait connu, un Antillais de Guadeloupe. Quand La Maryse évoquait les partenaires qui avaient partagé sa vie, mafieux ou marins, mariés et poltrons ou célibataires et empotés, la plupart déjà morts, c’était la commedia dell’arte. Il y en avait même un allergique au soleil. Depuis, elle avait vieilli et ralenti la cadence, mais pas le rythme de ses phrases. Telle une ritournelle dont on a oublié certains passages, elle répétait inlassablement les mêmes histoires (et les mêmes non-dits) à tous ceux qui voulaient bien les entendre, principalement ses petits-enfants. Tous les soirs, le manège tragi-comique reprenait sa ronde, tournoyant autour d’un trou noir ; à chaque fois on remettait le couvert. Qui était vraiment sa grand-mère ?
Ses parents piémontais avaient quitté l’Italie pour fuir le fascisme. À l’époque les femmes, réduites à leur rôle de mère, restaient soumises et effacées. La guerre avait apporté son lot de malheurs indicibles. Très tôt, La Maryse gagna sa vie en faisant des ménages, puis le service, l’animation et la cuisine dans plusieurs restaurants de la Côte d’Azur. Férue de langues, elle apprit le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand et le corse ; une performance pour quelqu’un qui n’avait jamais mis les pieds à l’école. Séduit par ses talents d’hôtellerie, un chef lui offrit de travailler sur un bateau transatlantique de la compagnie Costa au départ de Gênes, qui organiserait bientôt des croisières en Méditerranée et dans les Caraïbes. La Maryse y découvrit la danse de salon et rencontra celui qui allait devenir son mari et le père de ses deux filles. Peut-être fut-elle encore enceinte ; elle préférait ne pas s’attarder sur ce souvenir. De fil en aiguille, elle réunit un pécule suffisant pour acheter un terrain en Corse et y faire construire son domaine. Elle s’y installa seule. Comme beaucoup de grands-mères, elle avait été témoin de profondes mutations sociales. Dans son livre de chevet, Le repos du guerrier, Christiane Rochefort décrivait quelque chose dont on s’était bien gardé de lui parler alors : l’orgasme féminin. La femme pouvait donc jouir ? Une disposition qui déclencha son désir d’émancipation et la fin de son couple. Elle avait payé son indépendance de son divorce, et son divorce de son exil. Prêtresse de l’été, reine en sa demeure, elle habitait l’île depuis plus de trente ans. D’abord guide de montagne, puis professeur de yoga, elle fut si fascinée par la première Route du Rhum qu’elle fit l’acquisition d’un voilier pour traverser l’Atlantique. Avait-elle atteint son but ?
La Maryse réapparut nue, portant un plateau qu’elle posa sur la table. Elle exhibait un bronzage parfaitement uniforme sur un corps vigoureux. Elle daignait à peine s’habiller lorsqu’elle recevait une visite. Une fois, Pauline avait peint un panneau « plage naturiste » et l’avait fixé sur un pin de Palombaggia, afin qu’elle et ses disciples puissent s’étendre en dessous dans leur plus simple appareil. Des CRS avaient retiré le panneau au pied-de-biche, mais trop tard. Les nudistes s’étaient donné le mot et le droit d’être là. Elle servit une tisane verveine-citronnelle du jardin et entreprit d’éplucher une pomme. Pauline remarqua qu’elle avait planté des clous dedans « pour la renforcer en fer ». Des clous dans une pomme, une tendre golden. Un doux massacre. La Maryse avait toujours manifesté un attrait pour les médecines alternatives, avec l’argile verte comme élément favori de la Terre. Pauline but en songeant qu’elle disposait de toute la matière pour rédiger un ouvrage à ce sujet : « Remèdes d’une grand-mère pas comme les autres » ou « Recettes d’une écologiste qui s’ignore. »

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