Ma grand-mère, fille mère

Les récits familiaux reprennent dans l'édition «Nos ancêtres les gauloises». Celui-ci nous est proposé par un contributeur qui tient à rester anonyme. Son histoire, entre mémoire et fiction, explore un secret de famille où la vie des bonnes «engrossées» par leur patron rencontre celle des soldats de la Guerre de 14...

Par Élisée Jeff Reclus

J’ai longtemps hésité à proposer la publication de ces morceaux de la vie de ma grand mère. Pour deux raisons. Je risquais de trop parler de moi, de ce que je crois que je dois à certains épisodes de sa vie et, d’autre part, ces épisodes sont recouverts, entourés de tant de mystères, de zones d’ombre qu’en les racontant je suis réduit à élaborer des petites fictions en guise d’hypothèses. Plus personne n’est là pour m’aider, confirmer ou infirmer sinon les faits, du moins les circonstances et les raisons de ces épisodes. Je les raconte quand même, malgré mes scrupules, aucun des faits que je rapporte n’est inventé, et si ma mémoire a depuis longtemps fait son travail de création, recréation, elle conserve bien ce qu’elle conserve. Et quand j’imagine des hypothèses je le précise. En tout cas je me retrouve dans le même état d’esprit qui fut le mien quand j’en venais à faire, pour moi-même, ou avec mes sœurs ou avec des amis intimes, le récit de notre famille paternelle: combien d’inconnus et finalement ce n’est pas grave.

En repensant à l’histoire de ma grand mère j’ai compris que ce que nous devons aux adultes avec lesquels il nous a été donné d’exister, c’est leur « folie », leur fêlure. Jean Giono dit dans Le chant du monde que c’est avec sa folie qu’un père élève son fils, et non avec du pain et de la soupe. On peut élargir bien sûr: notre mère, nos grands mères, etc. Par folie on peut entendre plein de choses, depuis les désirs projetés, les fantasmes délirants, jusqu’à leurs souffrances nues et enfouies bien profond, en passant par ce chaos brulant de notre inconscient. On peut surtout penser à ces conduites qui ont marqué un écart dans le monde social, écart avec lequel ces adultes ont eu à vivre et dont les conséquences ont affecté leurs proches. Alors que certains portent cet héritage comme une charge aliénante, dans mon cas les deux « folies » de ma grand-mère m’ont libéré de ce pathos.

Je me suis souvent demandé pourquoi les questions d’identité (en particulier d’identité nationale),  le désir de certains de retrouver leurs « racines », leur origine, l’inquiétude de ceux qui veulent conserver un héritage culturel familial, préserver la mémoire d’une longue filiation, pourquoi tout cela me laisse indifférent. Pourquoi le vacarme sur le foulard que portent certaines jeunes filles et certaines femmes musulmanes me laisse pantois. En écrivant ce bref portrait de quelques épisodes de la vie de ma grand mère paternelle je crois avoir quelques réponses.

Les « psy» parlent de roman familial pour désigner les récits que fabulent les enfants pour répondre aux questions qu’ils se posent sur leur origine, leur filiation, et plus généralement, sur la lignée familiale d’où ils sont issus, quand les adultes ne répondent pas, ou répondent mal. Ils élaborent ces récits en piochant parmi les conversations d’adultes qu’ils surprennent, en exploitant les silences, les signes non verbaux des adultes, leurs gênes quand on les interroge. Plus tard ce roman se modifie ou laisse la place à une histoire mieux documentée. Souvent, enfin, cette histoire restituée demeure incomplète, rien ni personne ne pourra boucher les trous ni apporter des réponses fiables. Devenir adulte consiste peut-être à accepter ces lambeaux d’histoire. Ceux-ci ont cependant une vertu, alors que beaucoup se désolent. C’est celle de nous contraindre à renoncer au fantasme de « tout » savoir, de vouloir exhiber une lignée pure et sensée, vieille obsession des sociétés aristocratiques, et de nous réconcilier avec le fait que notre provenance est marquée par la contingence des rencontres, par les accidents et par les « patinages » de l’histoire, par les failles de tous et de chacun. Quelle leçon, il est possible d’être débarrassé du poison du jugement moral sur ceux qui constituent notre lignée et, pour cette même raison, affronter le déterminisme social/familial pour se défaire de la mythologie du destin.

Le sens de la dette

J’ai beaucoup aimé ma grand-mère paternelle, je l’ai admirée, et, quand le temps est venu de prendre soin d’elle, je l’ai accompagnée et aidée (avec d’autres) comme je le pouvais. Elle est morte des « suites » (?) de la maladie de Parkinson, terrassée par un épuisement qui l’a complètement étouffée. Elle aimait que je lui masse les jambes. J’avais l’impression que je lui rendais un peu de qu’elle m’avait apporté, outre une tendresse un peu envahissante, une confiance en moi. Je ne sais comment je n’ai pas été écrasé par les espoirs mis en moi, et comment ils m’ont aidé à tenir dans des moments difficiles: je ne devais pas décevoir l’image qu’elle avait de moi. À ce sens de la dette que je ne comprends que maintenant, s’ajoutait le souvenir du lavement des pieds par Jésus. Elle l’avait évoqué, avec calme et ironie, me plaisantant, alors que je comprenais qu’elle anticipait sa mort proche.

Elle avait trouvé amusant que je cherche à me documenter sur la maladie de Parkinson. Je crois qu’elle avait été touchée que j’achète un petit livre sur sa maladie, chez Hermann. Je le lui lisais et elle était contente - rassurée peut-être -  de retrouver les explications que son médecin lui donnait. Avant d’être condamnée à rester allongée toute la journée, elle avait eu une existence très active. On va voir qu’elle dut prendre deux décisions très importantes, la première dont elle ne parlait pas mais que mes sœurs et moi devions deviner, la seconde qu’elle racontait avec le plus grand naturel.

Ma grand-mère paternelle a été, elle aussi, une fille-mère. Cette affirmation dans sa brutale réalité a mis du temps à prendre consistance dans mon récit familial. Ces mots qui lorsqu’ils étaient dits à propos de femmes étaient chargés de mépris ne cadraient pas avec ma grand mère: une fille-mère était une victime, fautive, condamnée à montrer au monde le fruit de ses désordres, ses bâtards, ses enfants naturels, comme on dit bizarrement. Il m’était impossible de faire coïncider cette représentation sociale dépréciative avec la forte personnalité de ma grand mère et son langage sans fard. Elle était belle, Margot, et sur des photos elle éclatait de santé et de sensualité. 

Il y avait donc cette grand-mère, la mère de mon père, mais il n’y avait pas de père de mon père, pas de grand-père. Il y avait « tonton R. », et les mots comme « deuxièmes noces », « remariage », « veuve ». Et pourtant, il y avait dans la chambre à coucher de ma grand mère (et de tonton R.) un cadre qui représentait « mon père », « c’est mon père », m’a dit mon père, avec émotion, la première fois que je l’ai vu. Il m’intimidait, je ne savais pas ce que je devais penser, ou pire, ressentir quand je levais mes yeux vers ce cadre imposant. Imaginons un cadre ovale d’un bois sombre et luisant, dans lequel le portrait d’un homme, saisi en plan américain: la tête et le buste, coupé à la hauteur de son ventre sur lequel une chaîne allait en diagonale. D’après la signature en bas à droite, il s’agissait d’une photographie faite dans le studio du photographe de l’avenue principale. Mais conformément à une mode, la photo avait été coloriée et faisait penser à un tableau, un portrait peint.

Ce portrait était celui d’un homme d’une quarantaine d’années, au visage arrondi, plein, voire bouffi, sur lequel était dessinée une moustache fine qui lui donnait une certaine distinction et renforçait la sévérité du costume visible: veston, gilet, col cassé, cravate, petite décoration militaire. J’étais donc invité à voir dans ce portrait mon grand père. Son regard passant entre des paupières lourdes était inexpressif et je ne suis jamais arrivé à éprouver quoique ce soit en le regardant. D’ailleurs quelles questions ai-je dû me poser en m’asseyant sur le lit de ma grand mère face à cet ovale (une mandorle profane?) lisse, trop bien fait, sans histoire à raconter? Le vrai problème est que personne ne parlait de mon grand père, et quand il arrivait que mon père en parlât, c’était pour en faire la louange, mais toujours d’une façon que je jugeais retenue, voire froide, convenue, et jamais il n’a raconté une anecdote le concernant. Cet homme était terriblement abstrait. Ses prénoms étaient ce qui me rattachaient à lui, puisque mon deuxième prénom est son premier prénom, Maurice. Ce que je savais c’est qu’il avait fait la guerre de 14/18, qu’il avait été gazé dans les tranchées, qu’à la fin de la guerre il n’a pas pu reprendre son travail de plâtrier et de maçon et qu’il était pensionné de guerre. Il est mort en 1937, les trois quarts du seul poumon qui lui restaient attaqués par la tuberculose. Il y avait, toujours dans la chambre de ma grand-mère, bien plus petit que le portrait ovale, un cadre dans lequel une photo de mon grand père en poilu et portant des décorations (que ma grand mère tenait dans une boîte), et j’avais du mal à associer ces deux hommes: la peinture dans le cadre ovale et cette photographie où il est sans moustache, mais mal rasé et souriant, vivant en somme. Qui était cet homme ?

Bonne à quoi ?

Ma grand mère paternelle est née, au début du vingtième siècle, 1902, dans une famille nombreuse  (plus de dix enfants sont nés, trois moururent en très bas âge) de paysans pauvres de la Brie. Ils vivaient dans le village de SS les Bray, Seine et Marne; elle alla à l’école jusqu’au certificat d’études, bonne élève si j’en juge par son écriture parfaite, à peine marquée par une raideur scolaire des pleins et des déliés, que les stylo billes firent disparaître dans les années 50. Elle avait une orthographe impeccable et nous, mes sœurs et moi, reprenait quelquefois. Bien écrire, au double sens d’avoir une écriture bien formée, conforme aux normes de l’école et au sens de ne pas faire de fautes, était pour elle un atout pour l’avenir. Elle quitta l’école tôt, comme de coutume, travailla avec sa mère et ses sœurs à la ferme et s’occupa des plus jeunes. Vers 14 ou 15 ans elle fut placée comme bonne dans un château des environs. Telle est du moins la version répandue par une de mes sœurs qui, contrairement à moi, était très curieuse et voulait « tout savoir » sur « nos origines ». Assez tôt elle avait senti qu’il y avait un secret que les adultes nous cachaient et elle décida d’obtenir des réponses.

Je ne sais pas comment elle avait réussi à construire cette histoire, mais ma mère qui devait savoir des choses ne l’a jamais contestée. Et comme ma grand mère ignorait que ma sœur essayait de reconstituer « notre histoire de famille », elle n’a jamais confirmé ou infirmé. Va donc pour le château. C’est d’ailleurs bien vraisemblable, le lot des jeunes filles pauvres à la campagne est de rapporter de l’argent à la maison. Et être « bonne », servante » devait être courant. « Bonne », à quoi? De quoi? Bonne de chambre, de cuisine, du ménage, de la basse cour, du jardin potager, bonne à tout faire? Toujours est-il qu’à 18 ans elle tombe enceinte. La légende noble de ma sœur, celle du château, affirme que c’est le fils du châtelain qui fut le géniteur. Mais d’autres explications seraient plausibles: un flirt avec un garçon voisin, une rencontre en juin avec un beau garçon de passage, autour d’une fontaine, on se donne rendez-vous le soir, et on profite des jeux et des chansons de la saint Jean pour s’écarter des autres. Elle était belle Margot, elle avait fait friser ses cheveux châtains, sa robe claire bougeait vaguement dans l’ombre de la grange et le beau garçon qui la faisait rire dès le début, lui a raconté des invitations au voyage, lui a parlé des merveilleux nuages que l’on aperçoit là-bas.

Imaginons ce qui s’est alors passé. Margot constate vite qu’elle n’a pas ses règles, elle sait ce que cela veut dire. Elle n’en parle à personne, peut-être à sa sœur proche, en tout cas elle ne sait pas ce qu’elle va faire. Elle ne peut en parler au beau garçon, il est parti depuis bien des semaines vers ses merveilleux nuages, ou bien elle en parle au fils du châtelain, qui penaud se confie à son père qui apaise tout de suite ses scrupules naissants: qui te dit que ce n’est pas d’un autre, et qu’elle veut te faire porter le chapeau? La faire entrer dans notre famille, tu n’y penses pas, etc. Pas question de donner un sou, si elle veut le faire passer...

Son ventre s’arrondit, sa mère comprend depuis peu qu’il se passe quelque chose et finalement Margot lui raconte la vérité avec la version du refus attendu du fils du châtelain de l’épouser et de reconnaître l’enfant à naître. Que va-t-on faire? Il faut tenir compte de ce que les gens du  village vont penser, ce que le curé va leur dire, surtout de la réaction du père, dont ma grand mère parlait peu, du peu qu’elle en disait il en ressortait le portrait de quelqu’un peu bavard, qui s’est tué au travail, louant ses bras ici ou là, partant parfois loin pour travailler dans des fermes et qui forcément buvait et que tout le monde redoutait. Pas question d’avorter, on est catholique dans cette famille, avorter est un peu honteux et on se met entre les mains de femmes de réputation douteuse, et l’opération n’est pas sans risque, on a des exemples de femmes qui sont allées les voir pour « faire passer l’enfant » et « c’est elles qui ont passé … »

Ici un blanc total et donc une foule d’hypothèses. Aller à Paris pour mettre l’enfant au monde est plutôt prévisible. En 1921, deux frères de ma grand mère, réchappés sains et saufs de la guerre y vivent, l’un a trouvé du travail comme « monteur téléphoniste ». Il finira ingénieur électricien. L’autre est employé au cadastre de la ville de Paris. Mais ce qui ne s’explique pas c’est comment elle s’est retrouvée prise en charge par les diaconesses protestantes de Reuilly. Elle a trouvé auprès d’elles, selon l’une de leur vocation, de l’aide pour se loger, rue saint Médard, trouver du travail, et on va le voir pour se marier et faire reconnaître le fils qui naît en mars 1921. Elle accouche à l’Hôpital Cochin, 123 blvd du Port-Royal. Sur l’acte de naissance de mon père, il est écrit que trois personnes, toutes employées à la même adresse, ont assisté à la naissance, parmi elles Mohamed Kerroub, salarié de l’hôpital. On imagine, il faut des témoins, il y a un père? Non? De la famille? Ma sœur Rosa. Il en faut un autre, on va demander à un employé de l’hôpital, il fera bien ça pour une pièce...

La leçon des bâtards

Le 25 novembre 1922 elle se marie avec un homme de 28 ans, né en 1894. Frère de destinée de ma grand mère, il est lui aussi de père inconnu. Les psychanalystes y trouveraient sans doute matière à nourrir la théorie de la répétition des rôles et des statuts par les enfants : l’enfant d’une fille mère épouse une fille mère, comme s’il rattrapait la faute de son géniteur, comme s’il affirmait ainsi que cela ne se fait pas d’abandonner la mère de son enfant. Elle, fille-mère qui vient de mettre au monde un bâtard, épouse un bâtard qui en reconnaissant le premier se débarrasse de son statut en devenant père. Je n’ai su hélas rien d’autre de cet homme que je voyais dans son cadre de bois sombre, ni de sa mère si ce n’est que c’est d’elle que provient notre nom de famille: ses prénoms étaient Marie Anna Augustine. Mon nom vient de cette femme, qui, par son fils offert, a rempli le vide du nom du géniteur de mon père. Salutaire leçon de bâtards qui s’est transmise en moi: disjonction du nom et du sang, différence entre le géniteur (le sang, le sperme, la Nature sous la forme de la physiologie activée lors du frottement de deux intestins et de deux ventres (Diderot),  et le père, complication des schémas et troubles dans la filiation, de quoi se préparer à affronter les talibans catholiques. Le plus beau c’est que cette opération s’est faite avec l’aide sous la bénédiction des diaconesses qui en vraies chrétiennes avaient le souci des vivants et non des dogmes édictés par des hommes célibataires en robe.

Car le monsieur qui reconnaît mon père a lui aussi été aidé par les diaconesses de Reuilly. Il a 28 ans, il a fait la guerre et il en revenu avec un seul poumon, atteint de tuberculose (les effets du gaz moutarde dans les tranchées). Les documents que j’ai sous les yeux indiquent qu’il est maçon. En réalité il est pensionné de guerre et a été déclaré blessé de guerre. Il ne travaille pas, il s’essouffle. Avant la guerre il avait été également plâtrier, ce qui n’avait pas été bénéfique pour ses poumons. Sa mère était originaire du Berry où son nom semble assez répandu, lui était né à Paris. Ma grand mère était femme de ménage. Et le petit, mon père, était de santé fragile, peut-être pas bien nourri. Un jour les diaconesses leur ont proposé un jour un travail stable, régulier, assuré et peu éprouvant pour le mari. Il fallait déménager, aller en banlieue, il s’agissait d’être les gardiens, concierge et bedeau du temple protestant (luthérien) du Perreux-sur-Marne. Le bedeau entretenait le temple, préparait les livres de psaumes pour les offices, remettait tout en ordre et surtout tirait sur la grosse corde qui mettait en branle les cloches pour attirer les fidèles et pour les moments solennels du culte. Mais il y avait une condition, ils devaient de convertir au protestantisme. La loge du temple du Perreux valait bien une messe (un office) et c’est ainsi que je fus élevé dans la religion réformée et que ma rencontre, plus tard, à l’adolescence, avec un pasteur admirable joua un rôle déterminant dans mon histoire intellectuelle, y compris, mais après des transformations souterraines un peu tordues, dans mon éloignement du protestantisme et dans mon athéisme. Vers 1930, l’état de santé du nouveau bedeau va s’aggraver et peu à peu il ne pourra plus se lever s’occuper du temple. Il meurt en 1937, laissant mon père désemparé et profondément attristé m’a-t-il dit. En âge de comprendre et de l’accompagner au cimetière, je l’ai vu nettoyer la tombe de son père avec soin et régulièrement venir lui rendre visite; Que se disaient-ils? Il est assuré que mon père savait que son père n’était pas son père et si je l’ai su, je ne sais comment il l’a appris, par sa mère sans aucun doute, pendant la maladie de l’ancien poilu, à sa mort, le lendemain de l’enterrement?

Jusqu'au dernier jour

Quand j’y pense aujourd’hui, cette histoire du Temple était étrange: tout le monde la connaissait et nous les enfants aussi. Elle nous apparaissait comme un épisode dans une vie, mais personne jamais n’en parlait. Ça avait eu lieu, et c’est tout. Cette accumulation de rencontres contingentes était transformée en une pure factualité: c’était comme ça et c’est tout, il n’y a rien à en dire. Et ce fut vrai, il n’y avait rien à en dire, sinon de rappeler les derniers jours du grand-père crachant ses poumons et les détails crus et répugnants que donnait ma grand-mère, mon père écoutant tristement en hochant la tête. Cette situation était vécue sans drame ni crise, l’association du portrait du (faux) grand-père en notable de province avec les récits sa présence au Temple luthérien, les souvenirs de ma grand-mère d’une vie ordinaire de famille (les visites de sœurs et de ses frères avec leurs époux et épouses, son travail de femme de ménage, les relations nombreuses qu’elle entretenait avec la moitié de son quartier, l’autre moitié étant réputée « langue de vipère »), tout cela construisait une réalité qui ne m’incitait pas à en savoir plus. Je crois que j’avais compris à mille petits signes que poser des questions sur ce grand-père créait un tel embarras que je devais protéger les adultes en me taisant. Et c’est ainsi que je n’ai pas ressenti ce « besoin » dont beaucoup parlent de nos jours de connaître ses origines. 

Pourquoi cette absence de curiosité? Je crois que Freud a expliqué que la curiosité concernant la sexualité des parents et son rôle dans la conception de l’enfant, portant sur le coït, est à l’origine du voyeurisme. Mais celui-ci étant socialement interdit, la pulsion du voir pouvait se sublimer dans des activités de recherche pour satisfaire une curiosité intellectuelle. C’est possible pour ce qui me concerne. Mais le plus remarquable est, je crois, que cette histoire a contribué à la constitution de deux dispositions de ma pensée- sans que je sache le détail de cette constitution et sans qu’il y ait eu « transmission » à proprement parler: la notion d’origine est futile s’il s’agit de l’origine génétique, le sang, les « gènes », l’ADN et ces choses-là; et puisque rien ne provient de rien, il faut s’efforcer de comprendre que les commencements sont multiples et que le poids de la contingence est déterminant.

Elle avait organisé son départ avec soin, réservé sa place dans le même tombeau que celui de son second mari, « tonton R », je crois que mon père n’était pas content, mais, conformément à la loi non écrite de la famille, je n’ai pas cherché à en savoir plus. Elle avait choisi avec le pasteur le passage de l’Évangile qu’elle voulait qu’on lise au service et le psaume qui serait chanté. Elle avait demandé à mon père de s’occuper à l’annonce de son décès et l’avait chargé de récupérer ses biens, meubles et papiers divers et photos. Fidèle à ma disposition je ne me suis pas mêlé de cela, j’ai laissé mes sœurs s’en occuper, et c’est ainsi que le plus grande a mis la main sur les carnets personnels de mon père, rédigés depuis la mort de son père jusqu’à sa rencontre avec celle, venue de l’Est, qui devint ma mère, dans une ville en Allemagne en 1943. Ceci est une autre histoire où ma grand-mère a joué un rôle que je ne sais pas encore qualifier aujourd’hui. 

 

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