Marie-Joseph, immigrée bretonne

De mon arrière-grand-mère, on a dit : « elle n’a jamais appris le français ». Est-ce que sa vie se résume à cela ? En tentant de reconstituer sa vie, je ne peux pas m’empêcher de penser à la vie des migrant.e.s actuel.le.s. Avons-nous régressé au point que leur situation est devenue pire que celle de mes ancêtres ???

Marie-Joseph et Marie-Louise en 1951. DR. Marie-Joseph et Marie-Louise en 1951. DR.
C’est un de mes souvenirs les plus anciens. J’ai à peine 5 ans. Sitôt arrivée chez ma grand-tante, qui habite un petit village des boucles de la Seine, je cours ouvrir la porte de la chambre. Il y a là une vieille dame mystérieuse, assise dans un fauteuil, habillée tout en noir. Je le sais parce que, trois mois auparavant, je lui ai donné un baiser pour lui dire « au revoir », et le souvenir m’en est resté, dans mon petit cerveau tout neuf : j’ai été intriguée. Un peu surprises, les femmes de la famille me suivent, à la fois gênées et amusées. On restreint mon impétuosité. On me fait asseoir sur une chaise à coté de la vieille dame. Ma grand-tante prend une boite en carton dans l’armoire et la pose sur ses genoux. Marie-Joseph en sort des trésors de couturière : des bouts de ruban, de galon, de velours, de dentelle… Elle me les donne un à un. Ma mère et ma grand-mère quittent la chambre. C’est un moment unique : je suis sensible à l’honneur qui m’est fait. Tandis que nous communiquons avec les doigts et les bouts de tissus, la vieille dame silencieuse se met à parler. Au-dessus de moi s’élève un langage inconnu, doux et chantant. Ma grand-tante et mon arrière-grand-mère communiquent en breton. Je perçois leur bonheur partagé dans les inflexions de leurs voix… C’est si court… Est-ce un souvenir, ou un désir, un rêve… ou une reconstruction, plus de quarante ans après ?

Je n’ai jamais entendu mon grand-père parler breton. Mon grand-père ne parlait pas beaucoup. Il était comme muré en lui-même. J’ai longtemps cru, comme le reste de la famille, que c’était parce que ma grand-mère parlait pour deux... A la fin du repas, certains dimanches, après quelques verres de vin, si nous le lancions, il se mettait à raconter les grandes grèves de 1936, dans l’usine d’aviation où il avait été menuisier. D’une voix caverneuse, différente de sa voix ordinaire, il retrouvait ses espoirs de l’époque, et sa colère « quand les syndicats ont trahi les ouvriers… ». Mais de son enfance avec ses parents immigrés bretons, nous ne saurons jamais rien.

Il m’a fallu attendre l’âge de presque 50 ans pour prendre conscience que l’émigration des bretons bretonnant pouvaient avoir laisser des traces dans ma famille. J’écoutais la conférence d’un psychologue expliquant les difficultés psychiques particulières de certains enfants d’immigrés de la région parisienne, dont les mères ne parlaient pas français. Tout à coup, j’ai entendu décrire mon grand-père. Tout à coup, derrière l’intégration réussie, est apparue la blessure, le déchirement secret et complexe. Du coté de mon grand-père maternel, la coupure était physique et concrète (l’abandon à l’âge de huit mois). Mais pour mon grand-père paternel, il existait également une coupure, psychique, inscrite dans les facultés d’expression et de communication, et dans une douleur muette.

Il y avait comme une révélation importante, mais à vrai dire, j’étais surtout en colère contre le psychologue. Je me disais : « Ah, c’est encore « de la faute des mères », n’est-ce pas… « de la faute des femmes »… qui ne sont pas suffisamment intelligentes pour apprendre la langue de leur pays d’adoption, sans doute !!! On en reste toujours à cette focalisation freudienne sur le rôle des femmes, des mères… ces tentatrices, ces castratrices, ces bonnes à rien, ces ventres dont on doit arracher les enfants… etc. !!! ».

Cette focalisation sur les mères m’a fait m’interroger sur Marie-Joseph… et c’est là que le souvenir est revenu…, comme un moment unique, où je l'avais rencontrée, où j'avais croisé la langue bretonne… Tout à coup, une sorte de non-dit familial s’est révélé.

Je prenais conscience, à presque cinquante ans, que j’étais une arrière-petite-fille d’immigrés. Je comprenais que ma sensibilité aux conditions de vie des migrants n’était peut-être pas seulement due à mes facultés d’empathie, ou à ma jeunesse passée dans une ville ayant accueilli successivement des « rapatriés d’Algérie », puis des jeunes hommes logés dans des « foyers Sonacotra » (d’où des cars faisaient la navette chaque jour pour alimenter les usines Renault ou Philipps en main-d’œuvre docile et bon marché). Il y avait une autre raison plus profonde qui m’avait fait apprécier « Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin », les magnifiques documentaires de Yamina Benguigui, en 1997, sur les « pères », les « mères », les « enfants » …

Il me restait encore un certain chemin à parcourir, pour connaître un peu mieux Marie-Joseph. Car l’histoire familiale se racontait au masculin (comme souvent), alors qu’il aurait peut-être fallu la raconter au féminin. Dans l’histoire, les hommes étaient moteurs et les femmes, au mieux, suivaient… (sans réussir à apprendre le français) ou, au pire, entravaient... Dans la réalité, c’est peut-être un peu plus compliqué.

L’histoire, telle qu’on la raconte

Dans les années 1860, en Bretagne centrale, sur un plateau caillouteux et peu fertile, vivait une famille de paysans pauvres, qui avaient quatre enfants, deux garçons et deux filles. En 1874, la mère, Marie-Françoise, mourut à 35 ans. Puis le père, François-Marie, mourut deux ans plus tard, à 45 ans. La fille et le fils ainés avaient 15 ans et 13 ans, les deux petits 7 ans et 5 ans. Leur grand-mère maternelle, Marie-Louise Le T. (dont il faudrait également raconter l’histoire), les prit en charge dans la ferme familiale, avec l'aide de ses autres enfants. Les deux garçons, devenus jeunes adultes, partirent en région parisienne pour voir s’il était possible d’y trouver du travail et une meilleure vie. Des deux frères, l’un émigra, l’autre pas. Le plus âgé, François, revint en Bretagne « à cause de sa femme », qui ne voulait pas quitter sa famille (c’est toujours à cause des femmes… vous l’avez compris). La sœur ainée s’était mariée à 18 ans. Elle émigra en Vendée avec son mari. La petite dernière devint « Bonne Sœur », en Vendée également.

Marie-Joseph et Jean-Louis se marièrent en 1896. Ils partirent s’installer dans la vallée de la Seine, en laissant Marie Louise, leur fille née en 1897, aux parents de Marie-Joseph. Leur fils Henri, mon grand-père, naquit en 1900, alors qu’ils avaient trouvé une petite maison de concierge dans une grande propriété locale. Jean-Louis était ouvrier agricole.

Ma grand-tante Marie-Louise, âgée de 4, a rejoint ses parents une fois la famille établie. Je pense à elle, parlant breton, retrouvant sa mère et découvrant son petit frère, en 1901. Et je pense à tous les enfants migrants de notre époque…, qu’ils soient du Moyen Orient, d’Afrique, d’Europe, d’Asie ou d’Amérique… Je pense aux « enfants perdus » décrits par Valeria Luiselli (« Archives des enfants perdus » – Edition de l’olivier, 2019… livre qui m’a été offert, par hasard, par Mediapart !). En 1901, Marie-Louise a eu la chance d’être accompagnée par Yves, son jeune oncle, pour prendre le train. Elle n’a pas fait le voyage toute seule, sur le toit d’un train, avec des passeurs sans scrupules, pour se retrouver dans le désert, à la frontière du Mexique et des Etats-Unis… Elle n’a pas eu à subir les trafiquants d’êtres humains, elle n’a pas été violée ou retenue en otage… ou en esclavage, en Libye ou ailleurs… Elle n’a pas été mise en prison sans possibilité de contacter ses parents… Elle et ses parents n’ont pas vécu dans des camps, parqués comme des bêtes… Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment pouvons-nous accepter cela ?

Jean-Louis et Marie-Joseph se sont ensuite déplacés dans un autre village, où ils ont fini leur vie. J’ai retrouvé récemment un vieux porte-monnaie familial, avec au fond d’une poche, plié en huit comme un talisman, un permis de construire datant de 1928, pour leur petite maison. J’imagine la fierté de mon arrière-grand-père Jean-Louis, qui fut « ouvrier agricole » ou « journalier », toute sa vie. Les maraichers locaux avaient besoin de main d’œuvre saisonnière. Il a également participé à la plantation de platanes, le long d’une route, près de son village. Nous avons oublié ce que veut vraiment dire « journalier ». Comment imaginer le sentiment de précarité de ceux (et de celles) qui ne savent pas s’il y aura du travail pour eux (ou pour elles) le lendemain matin, quand aucun soutien social n'existe pour les chômeurs ? Les files d’attentes des ouvriers, dans le film « La terre de la grande promesse » (Andrezj Wajda, 1975), continuent de me hanter… C’est encore la réalité vécue par des millions d’êtres humains.

J’ai également retrouvé un carnet où Marie-Louise, devenue couturière, notait le prix des vêtements qu’elle confectionnait ou réparait, et les noms de ses clientes. Mais je n’ai aucune trace pour Marie-Joseph, qui fut « journalière » ou « blanchisseuse ». Marie-Joseph faisait des « journées » de ménage, chez les bourgeois, à la demande, et elle lavait leur linge dans la Seine, comme Apolline le faisait à Paris. A force de travail et d’économies, Marie-Joseph et Jean-Louis ont pu acheter un grand terrain à la sortie du village, avec une toute petite maison de deux pièces. Il n’y avait pas l’eau courante. La pompe à eau et les toilettes étaient dans le jardin. Plus tard, ils ont agrandi leur maison (en 1928). Puis Marie-Louise s’est mariée avec un maçon, qui a construit une autre maison à côté de la première. Au fond du terrain, ils ont creusé un puits et monté une grande éolienne, pour avoir l’eau courante dans le jardin. Ils vivaient en partie en autarcie, avec des fruits, des légumes, des poules et des lapins, comme beaucoup de familles à la campagne. Mais faire son jardin après avoir ramassé des légumes ou battu le linge toute la journée, ce n’est pas rien, physiquement parlant… Des photos montrent mon arrière-grand-père fatigué et usé, bien avant à la fin de sa vie.

Sur les photos de famille, prises à l’occasion des mariages, on voit Marie-Joseph avec sa petite coiffe blanche dans les cheveux. Elle est la seule à la porter, sur la plupart des photos de groupe. Était-elle stigmatisée, moquée pour vouloir conserver sa coiffe bretonne ? Rien de commun sans doute avec ce que vivent actuellement les femmes musulmanes, qui souhaitent porter leur foulard sur les cheveux ou autour du visage. Mais une lointaine similitude, malgré tout… Rester fidèle à sa culture, à sa religion, à ses modes de vie…, ne pas apprendre le français… c’est à la fois une forme de protection, un droit élémentaire à conserver sa propre identité, inscrite dans des habitudes profondément ancrées et des bonheurs secrets… mais c’est aussi parfois un état subi, un piège, un cercle vicieux…

Un nom sur une tombe

Il m’a fallu attendre encore quelques années supplémentaires pour m’interroger sur la véritable histoire de Jean-Louis et de Marie-Joseph. J’accompagnais mon père très âgé dans le cimetière du petit village où sont enterrés tous les membres de la famille paternelle. En me promenant dans le cimetière, un nom inscrit sur une tombe m’a brutalement interpelée. Qui était donc cette femme, Anne-Marie Le T, présente dans ce village minuscule ? Quel rapport avait-elle avec Marie Louise Le T, ma lointaine aïeule, la grand-mère de Jean-Louis ?

Au-delà de ces questions, il y avait une prise de conscience nouvelle. Mais, oui bien sûr !!! Une « communauté bretonne » existait dans ce village ! Et on y parlait breton, comme on parlait italien, espagnol ou portugais dans d’autres quartiers ou villages français, à la même époque, ou encore polonais, arable, africain ou chinois… comme on parle toutes les langues du monde, dans les familles immigrées du monde entier, reliées entre elles par les réseaux de solidarité de l’exil. Si Marie-Joseph « n’avait pas appris le français », comme beaucoup de femmes immigrées, c’était peut-être tout simplement parce qu’elle n’en n’avait pas complètement besoin. Comme bien des femmes, elle avait vécu la plupart de son temps à l’intérieur de sa maison, de sa famille, de sa communauté proche… laissant les hommes et les enfants établir le lien avec l’extérieur, et avec le français. De ce partage des tâches et de l’espace vécu, les études féministes ont déjà tout dit. Mais comment connaître son vécu intime ?

Marie-Joseph a eu la chance d’avoir toujours sa fille Marie-Louise près d’elle. Ma grand-tante avait passé ses quatre premières années en Bretagne, elle maitrisait sans doute parfaitement les deux langues, mais je n’en n’ai jamais rien su ! Je le regrette infiniment. Elle a été la médiatrice fidèle entre le breton et le français, pour sa mère, sa vie durant. Dès 18 ans, elle a acheté une machine à coudre Singer à crédit, et elle est devenu couturière, pour améliorer le revenu familial. Une fois mariée, à son grand désespoir, elle n’a pas eu d’enfant. Son mari maçon s’est suicidé vers l’âge de 60 ans, quand il s’est rendu compte qu’il n’avait pas cotisé pour sa retraite et que ses patrons successifs ne l’avaient pas fait non plus pour lui. La deuxième maison a été vendue, Marie-Louise est revenue vivre avec Marie-Joseph, pour une année encore. Dans ma jeunesse, Marie-Louise était la mémoire vivante, le lien entre la famille restée en Bretagne et celle qui s’était dispersée, en Vendée et en région parisienne. Je n’en avais pas conscience. Car du coté de mon père, fils unique, une forme de coupure avait été mise en place par son propre père. Pas de rencontres « communautaires », pas de fêtes bretonnes en région parisienne : seules les relations familiales avec quelques cousins étaient privilégiées.

Mais que s’est-t-il donc passé ?

Que s’est-il passé pour Henri, mon grand-père ? J’ai découvert très tardivement que Henri n’était pas son premier prénom. Son premier prénom était Yves-Marie. Marie-Joseph avait donné le nom de son jeune frère à son fils (et la protection de Marie… comme toujours, en Bretagne). Henri était le prénom français, le passeport pour l’avenir. En 1901, c’est « Henri » qui est déclaré au recensement par ses parents, dans le premier village d’accueil (où les bretons sont inexistants). En 1906, c’est « Yves-Marie » qui est déclaré, dans le village familial : la communauté bretonne y est plus importante. Mais c’est « Henri » qui est inscrit à l’école communale. Une fois adulte, mon grand-père a choisi Henri… mais il a appelé son fils Yves !... A moins que ce ne soit ma grand-mère, bretonne non bretonnante, qui ait choisi le premier prénom, en y ajoutant celui de son frère et Marie à la suite ? Une lectrice d'Apolline m'a également expliqué que ce pouvait être une question de religion : le prénom du parrain en premier, le prénom choisi par les parents en second… Mélanges intimes des sentiments et des conventions…, méandres des consciences et des inconscients...

Mais que s’est-il passé dans l’enfance de Yves-Marie-Henri ? Il ne suffit pas de pointer du doigt les « mères-qui-n’apprennent-pas-le-français » !!! Il y a des milliers d’enfants d’immigré.e.s qui ont vécu avec bonheur ou fierté leur position de médiateurs ou de médiatrices entre leurs parents et leur nouveau milieu de vie avec sa langue difficile à apprendre pour des adultes. Mon esprit est comme figé par ma propre histoire familiale, je n’arrive à rien, je ne peux rien imaginer. Henri est né en France, il n’a pas fait partie de ces enfants bretons traumatisés, auxquels on attachait un sabot au cou, pour les obliger à parler français à l’école, en Bretagne !!! Un ami me dit : « il a suffi qu’il rencontre un instituteur qui n’aimait pas les bretons, ou qui les méprisait… ou que ses petits camarades le stigmatisent dans la cour de l’école, pendant plusieurs années ! ». Et il me donne un exemple tiré de sa propre histoire, dans les années 1960, le jour où son père (aux cheveux un peu crépus) a voulu l’inscrire dans un lycée de centre-ville, dans une bonne ville bourgeoise. « Mais, monsieur, votre fils ne va pas suivre ! » « Pourquoi ? » « Vous êtes rapatrié d’Algérie, monsieur, votre fils n’aura pas le niveau » « Comment cela, mais pas du tout, je n’ai jamais vécu en Algérie, je suis de la région d’à côté ! » « Ah bon, je croyais…, vous ressemblez à …, excusez-moi… ». La catégorisation sociale et ses multiples conséquences pernicieuses sont des phénomènes constants, dans toutes les sociétés humaines. Quand va-t-on apprendre à tous les enfants, et à tous les adultes, à repérer les conditions d’apparition de ces mécanismes psychosociaux particuliers, individuels et collectifs, parfaitement connus des scientifiques ? Quand va-t-on mettre en place un plan de prophylaxie contre la xénophobie, cette infection courante ? Il s’agit d’apprendre aux enfants et aux adultes à se « laver le cerveau », comme on se « lave les mains », régulièrement, pas seulement en danger d’infection ! On pourrait facilement mettre en place un apprentissage systématique, à chaque âge de la vie, pour se prémunir des virus terriblement mortels que sont les préjugés, les stéréotypes et les différenciations inter-groupes… L’hygiène mentale peut s’apprendre comme l’hygiène physique !

Je ne sais rien du traumatisme psychique vécu par mon grand-père, dans son apprentissage de la langue et des relations humaines, ni s’il s’apparente à celui de certains enfants d’immigrés actuels. Mais j’ai du mal à croire que ses problèmes de communication aient résulté uniquement d’un problème entre la mère qui ne parle pas français et le fils… Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une histoire mal vécue entre l’enfant, sa famille et le milieu social d’accueil… où chacun a joué un rôle dans la discordance qui s’est mise en place. Les psychologies personnelles ne se construisent pas seulement dans les relations intrafamiliales. Elles s’inscrivent dans des milieux sociaux, favorables ou défavorables, qui intègrent ou non les familles, et dans des rencontres aléatoires, autant que dans des « esprits du temps »… Leslie Page Moch, historienne américaine des migrations, décrit les émigrants bretons à Paris comme les « parias d’hier » (« The Pariahs of Yesterday : Breton Migrants in Paris », Duhram-Londres, Duke University Press, 2012). De nombreux historiens ont documenté les différents préjugés qui s’appliquaient aux bretons et aux bretonnes, au début du XXème siècle, surtout dans les grandes villes. On peut imaginer qu'ils existaient aussi dans les petits villages.

Une autre histoire, pour raconter la même ?

Les recherches généalogiques de mes parents ont reconstitué l’histoire familiale bretonne, par-delà le traumatisme du grand-père, les silences, les oublis, l’indifférence… L’étude des recensements des villages de départ et d’accueil éclaire l’histoire individuelle, en la replaçant dans l’histoire collective, en révélant les réseaux familiaux de l’émigration bretonne.

Entre 1880 et 1946, la Bretagne a perdu un tiers de sa population. En 1896, quand Jean-Louis et Marie-Joseph se marient, il y a déjà environ 5000 bretons à St Denis, près de Paris. Dans cette période, la terre ne nourrit plus les enfants bretons (bien trop nombreux à cause, entre autres, de la religion catholique). Exode agricole, exode rural et exil se conjuguent, pour les garçons comme pour les filles, et s’étirent dans le temps. Il y a une trentaine d’année, un agriculteur breton devenu ouvrier agricole me disait encore, malicieusement : « j’ai dû abandonner mon exploitation agricole : ma chambre était plus fertile que mes champs !!! » (ce qui me rappelle une pancarte de la FNSEA, manifestant en 1982 contre la nouvelle politique agricole d’Edith Cresson, première (et seule… et éphémère…) ministre de l’agriculture féminine en France : « Edith, on espère que tu es meilleure au lit qu’au ministère ! »).

J’ai envie de raconter la vie de Marie-Joseph d’une autre manière.

Il était une fois une jeune fille aventureuse et joyeuse, appelée Marie-Joseph, qui avait été touchée, dans son enfance, par la détresse de son petit-cousin Jean-Louis, devenu orphelin de mère puis de père, aux âges de 5 et 7 ans. Ils étaient nés tous les deux en 1869 et se voyaient sans doute souvent, car le grand-père de Marie-Joseph et la grand-mère de Jean-Louis étaient frère et sœur, de la famille Le T. Ils n’habitaient pas loin les uns des autres, dans la campagne bretonne. Il reste une petite chapelle dans une prairie, près du vieux pont enjambant la rivière qui sépare leurs deux communes de naissance. Peut-être se rencontraient-ils là, à mi-chemin de leurs maisons ? Ils sont sans doute tombés amoureux l’un de l’autre, et se sont mariés, avec ou sans dispense accordée par la religion catholique. Après cela, peut-être que l’émigration était une bonne solution… socialement parlant ? Qui nous dit que ce n’est pas Marie-Joseph, qui a voulu émigrer, après avoir voulu se marier ??? Il est possible de raconter l’histoire au féminin !

En s’intéressant à Marie-Joseph, on découvre sa famille, composée de 5 filles et 1 garçon. Et on découvre également l’existence d’une demi-sœur de la mère, née tardivement chez le grand-père. Anne-Marie Le T, née en 1860, neuf ans avant sa nièce Marie-Joseph, repose dans le petit cimetière du village des boucles de la Seine. J’ai entendu parler toute ma jeunesse de cette famille par ma grand-tante, mais sous le nom du mari, sans jamais connaître les liens de parenté. Anne-Marie Le T a précédé Marie-Joseph dans l’émigration. Est-ce elle, « l’émigrée 0 », qui a contaminé tou.te.s les autres ???... (En cette période d’épidémie… de coronavirus, mais aussi de xénophobie…, mieux vaut rire un peu, pour exorciser la peur…, non pas de la maladie…, mais de la xénophobie !!!).

« L’émigrée 0 »

Au recensement de 1891, Anne-Marie Le T, 31 ans, et son époux Yves-Marie, employé des chemins de fer, sont présents dans un bourg tout proche du petit village, avec leur fils de 5 ans et d’autres familles bretonnes. Cette petite ville possède une gare (et un pont sur la Seine). En 1896, cinq ans plus tard, au moment où Marie-Joseph et Jean-Louis se marient en Bretagne, on y trouve un grand nombre d’hommes et de femmes issus des mêmes villages bretons, apparentés par mariage ou cousinage. Par exemple, deux veuves, sans doute reliées l’une à Anne-Marie, et l’autre à Yves-Marie, y élèvent leurs enfants en étant « journalières ». On voit également trois membres de la famille Le T, « journaliers », déclarés comme « hôtes » chez d’autres familles bretonnes. Et, dans le village qui nous intéresse, une jeune fille, Mathurine Le T, 14 ans, est déclarée comme « domestique » (chez un couple dont le mari (67 ans) a épousé sa domestique précédente (35 ans) !!!).

L’émigration des femmes est autant développée que celle des hommes. Dès les années 1880, de nombreuses bretonnes sont devenues « bonnes » chez des bourgeois, à Paris ou ailleurs. Parallèlement, certaines bretonnes mariées sont parfois « nourrices ». Dans le recensement des familles, on voit alors leur enfant de 1 an suivi d’un autre enfant un peu plus jeune, avec un autre nom. Toutes ces bretonnes « n’étaient pas des bécassines »… comme l’a montré le documentaire de Thierry Campain (2006). Ma grand-mère paternelle (non bretonnante) a elle aussi émigrée de son village breton vers Paris, vingt ans plus tard, avec ses deux sœurs. Elles ont été employées par des familles qu’elles ont rencontrées l’été dans les hôtels de la côte bretonne, où elles se louaient comme femmes de chambre.

En 1896, dans le petit bourg qui possède une gare, on trouve également François, 32 ans, le frère de Jean-Louis. Il est marié depuis deux ans en Bretagne, mais il est là, en célibataire, hébergé par une autre famille bretonne. Il y a avec lui un oncle de Marie-Joseph, François Le T, 44 ans (peut-être le père de Mathurine ?). Tous deux sont « journaliers ». Ils gagnent de l’argent, thésaurisent ou l’envoient à leur famille, comme des millions d’autres immigré.e.s le font encore actuellement, partout dans le monde. Et si Philomène, la femme de François, « ne veut pas venir le rejoindre » (comme on le raconte dans la famille), comment connaître ses raisons profondes ? En 1895, quand elle a son premier enfant (Noël, qui meurt deux mois plus tard), son mari François est avec elle. En 1896, quand elle accouche de jumeaux (Marie-Louise et Guillaume), c’est son père qui déclare les enfants, son mari étant « absent ». Il est encore dit « empêché », en 1899, quand Guillaume décède à l’âge de trois ans. En ce mois de juillet 1899, quatre enfants entre trois et onze ans décèdent dans le village breton, sans doute d’épidémie. François est encore peut-être au travail en France. Il sait signer son nom. Son employeur français veut le garder. Quelle est la part de liberté et de choix de Philomène ? Quelle est la part de responsabilité de son milieu familial et de l’église ? Quelle est la part de l’opportunité de reprendre une petite ferme, qui se présente en Bretagne pour François, fils ainé de paysan, issu d’une vieille famille qui tenait son rang dans les siècles précédents ? Nous savons simplement que François et Philomène ont eu dix enfants, dans leur petite ferme des Cotes d’Armor, et que ceux qui ont survécu ont tous « réussi leur vie », chacun et chacune à leur façon. Louis-Marie, dit Trémeur, le cousin de mon grand-père, se rappelait que son père « était très fort en calcul, même s’il ne savait pas lire ». Il résolvait de tête tous les problèmes que son fils ramenait de l’école, sans que celui-ci ne comprenne comment il faisait.

Marie-Joseph, première de cordée !

En 1897, quand Marie-Joseph accouche de Marie-Louise en Bretagne, vraisemblablement chez sa sœur ainée, Jean-Louis est lui aussi « absent » : c’est le père de Marie-Joseph qui déclare la naissance. On peut imaginer que Jean-Louis a rejoint son frère François, en bénéficiant des conseils de la tante de Marie-Joseph, Anne-Marie Le T, qui est également la nièce de leur grand-mère Marie-Louise Le T... Contrairement à Jean-Louis qui parle uniquement breton, le conjoint d’Anne-Marie est un homme « éduqué » (entendre : « qui connait le français »). Il est « employé des chemins de fer », ce qui constitue une position sociale enviée, un emploi et un revenu régulier. Anne-Marie et lui ont deux enfants. Pour Marie-Joseph, c’est très certainement un exemple à suivre, qui fait rêver de liberté et de réussite sociale, bien plus que la vie de ses deux sœurs ainées, mariées et installées dans des villages bretons. Elle part rejoindre son mari en laissant sa fille encore très petite à ses parents. Elle est la première de la famille à émigrer, mais ses deux autres sœurs suivront, puis son petit frère. La voie est ouverte, le réseau familial fonctionne en solidarité.

En 1900 et 1901, Marie-Joseph et Jean-Louis sont installés près de Mantes, dans la vallée de la Seine, à une dizaine de kilomètres du bourg d’Anne-Marie Le T. En 1902, Marie-Noëlle, la sœur de Marie-Joseph, mariée en Bretagne, accouche d’un garçon dans le village qui nous intéresse. Nous ne savons pas en quelle année Marie-Joseph et Jean-Louis arrivent dans ce village. Peut-être sont-ils déjà là en 1902, et accueillent-ils la sœur enceinte et son mari ? Nous les y voyons, en tout cas, dans le recensement de 1906. A cette date, Marie-Noelle est partie s’installer à St Denis avec sa famille. Mais une autre sœur, Marie-Françoise, est arrivée au village. Elle est déclarée comme « domestique », de même que son futur mari, breton lui aussi. Ce couple se marie et s’installe, ce qui fait que Marie-Joseph bénéficiera de la présence d’une de ses sœurs, tout près de chez elle, sa vie durant. En 1909, Yves, leur jeune frère, se marie avec une bretonne à St Denis. Il y est accueilli par Marie Noelle et son mari (qui est témoin au mariage). Je pense aux parents de ces quatre enfants émigrés, qui n’ont peut-être jamais revu leurs enfants, jamais connu leurs petits-enfants… La mère, Marie Noëlle, est décédée avant 1909, chez une de ses filles, installée en Bretagne. Le père, Arsène, est décédé en 1913, sans doute chez leur autre fille, l’ainée. Puis est venue la guerre de 14, à la fin de laquelle leur fils Yves a disparu. Une photo complètement effacée d’un groupe de soldats, pieusement conservée par Marie-Joseph et Marie-Louise, est dédicacée et signée du 9 septembre 1918 : « Souvenir d’Orient, me reconnais-tu là-dessus ? ».

Dans l’entre-deux-guerres, jusqu’au recensement de 1936, la communauté bretonne familiale continue de s’étoffer dans le petit village. On voit arriver de nouveaux bretons, peut-être liés aux familles des deux sœurs ainées (les noms sont les mêmes). Ils remplacent progressivement les enfants de la première génération, qui se marient et partent vivre leur vie, le long de la Seine ou ailleurs. Au bourg tout proche, la famille d’Anne-Marie Le T n’est plus recensée en 1911 et 1921. Le mari devenu « chef d’équipe » a sans doute été muté dans une autre ville. Mais en 1936, on trouve leur nom de famille mentionné pour une « résidence d’été », dans le village familial. Ils y seront enterrés, et la seconde femme de leur fils sera l’amie de Marie-Louise, toute sa vie.

L’inventivité et le courage, à défaut du français !

Que dire d’autre, concernant Marie-Joseph ? Elle a vécu la vie des femmes du début du XXème siècle, peut-être un peu moins sagement que la moyenne, mais à peine... Elle a bravé quelques interdits de l’église… En particulier, il faut constater qu’elle et ses sœurs émigrées ont régulé les naissances dans leurs familles, dès les années 1900… comme le feront les femmes de la génération suivante, mes grands-mères, dans les années 1920 (avec leurs maris, évidemment). Marie-Joseph a beaucoup travaillé, sans doute, dans les champs et sur les bords de la Seine, et dans son jardin. Je la vois en photo, en train d’activer sa pompe, devant sa maison, pour recueillir de l’eau dans un grand baquet, pour une lessive… Pour elle et son mari, que de travaux de force, conduisant à se « casser les reins ».

Pourquoi apprendrait-on le français aux immigrés ? Il n’y avait pas besoin de parler français, pour cueillir des légumes ou laver du linge… Du point de vue du patron, moins la main d’œuvre étrangère communique avec les ouvriers français, moins les nouveaux venus feront de réclamations ! Quant aux femmes, même les maris peuvent souhaiter qu’elles n’apprennent pas le français. Elles n’auront pas, ainsi, la possibilité de s’émanciper !

Marie-Joseph bénéficiait de sa communauté bretonne et familiale pour ne pas se sentir isolée, et pour parler breton. Bien qu’elle ait défié les lois de l’église pour se marier, elle est sans doute restée très pieuse. Sa fille Marie Louise l’était également. La communauté catholique locale voyait d’un bon œil ces bretonnes, qui remplissaient l’église toute neuve. Les messes étaient en latin : pas besoin, là encore, de parler français ! La religion a du être un mode silencieux d’intégration sociale, mais en laissant chacun et chacune à sa place. Une photo de groupe le montre de manière saisissante, prise dans ce village vers 1907, lors de la communion solennelle de Marie-Louise. On y voit le curé assis au centre, au milieu des garçons assis sur des bancs, avec leur nœud blanc sur le bras. Derrière, se trouvent les filles, en « petites robes de mariées » (tout un programme...). Et derrière encore, les mères sont présentes. A gauche se tiennent les femmes riches, en vêtements clairs et grands chapeaux extravagants, juchées sur un banc, pour mieux se montrer (ou dominer les autres…). A droite, en dessous des premières, se trouvent les femmes du peuple, en vêtements et chapeaux sombres. Je cherche Marie-Joseph… Et je la vois enfin, toute seule derrière les femmes en noir, avec sa petite coiffe blanche…

Les gardiennes de la mémoire et des liens

Marie-Joseph et Marie-Louise ont eu de nombreux contacts sociaux dans leur village, jusqu’à la fin de leurs vies. Elles ont conservé des liens avec tous les cousins et cousines, y compris les enfants du frère de Jean-Louis, certains en Bretagne, d’autres ailleurs. Marie-Joseph est décédée à 89 ans, en 1958, quinze ans après Jean-Louis. Marie Louise a gardé des enfants du village, ou pris des enfants en vacances à la campagne. Au tout début des années 1960, un petit garçon kabyle a vécu chez elle pendant plus d’un an, caché là par son père, combattant du FNL. Je ne sais pas par quel réseau secret de solidarité et d’immigration elle a été contactée. Je me souviens juste du bonheur que nous avions à le retrouver, mon frère et moi.

Il y a un étrange contraste entre les photos figées des débuts de la vie familiale de Marie-Joseph, prises lors des mariages, et la photo que j’ai choisie, prise par un visiteur de passage à la fin de sa vie. Pour moi, elle représente une facette secrète de la vie des femmes, quand elles se détendent, hors du contexte familial… On y voit Marie-Joseph, 85 ans, qui essaie un scooter avec ses chaussons, et Marie-Louise qui sourit. C’est une photo étonnante, qui met en joie toute la famille. Mais à y regarder de plus près, sur une des photos les plus anciennes, prise vers 1905, Marie-Joseph révèle déjà une partie de sa personnalité. Elle se tient debout, derrière son mari assis et son petit garçon. Elle les entoure tous deux, les mains protectrices, posées sur leurs épaules. Marie-Louise se tient seule à coté d’eux trois, une poupée posée dans ses bras par le photographe pour lui donner une contenance, qui reproduit en miroir le geste maternel. Cela me saute aux yeux : ce sont elles les deux piliers de la famille. Elles se tiennent droites comme des I, avec toute leur puissance vitale et leurs yeux clairs. Et me revient à l’esprit mes interrogations, concernant « le matriarcat psychologique des bretons », décrit par Philippe Carrer (Payot 1983).

Hommage à vous, Marie Joseph et Marie Louise, mes ancêtres « gauloises » ou « celtes » … qui ont tenu leur place dans l’histoire familiale ! C’est une histoire banale, une histoire de survie humaine, une histoire de migration, avec ses douleurs cachées et ses réussites, parfois en demi-teintes. Ces histoires-là ont commencées à l’aube des temps et ne seront jamais terminées. Les êtres humains sont aventureux et curieux… Les hommes et les femmes se déplacent sur la Terre, souvent par nécessité, mais parfois aussi par plaisir. Deux de mes trois enfants, à leur tour, vivent dans d’autres pays… Est-ce par amour, par hasard, par choix, par opportunités rencontrés ? Certains de mes petits-enfants parlent ou parleront d’autres langues.

Et maintenant, un poème

En hommage à tous les émigrés-immigrés de la Terre, d’hier et d’aujourd’hui,

Pour l’accueil des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile,

Au masculin comme au féminin…

Un poème de Tahar Ben Jelloun

Eloge de l’autre

Celui qui marche d’un pas lent dans la rue de l’exil

C’est toi

C’est moi

Regarde-le bien, ce n’est qu’un homme

Qu’importe le temps, la ressemblance, le sourire au bout des larmes

L’étranger a toujours un ciel froissé au fond des yeux.

Aucun arbre arraché

Ne donne l’ombre qu’il faut

Ni le fruit défendu qu’on attend.

La solitude n’est pas un métier

Ni un déjeuner sur l’herbe

Une coquetterie de bohémiens.

Demander l’asile est une offense

Une blessure avalée avec l’espoir qu’un jour

On s’étonnera d’être heureux ici ou là-bas.

Tahar Ben Jelloun,

(Tanger, 7 octobre 2007)

Pour les 10 ans du Printemps des poètes

(Carte diffusée par la Fondation d’entreprise de La Poste)

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